jeudi 10 août 2017

Un cœur grand comme ça




Un cœur grand comme ça



Un des premiers souvenirs - et aussi un des meilleurs - d’Apollin, était un voyage en train avec ses parents et des amis, alors qu’il avait quatre ou cinq ans. Le train passait près d’un village qui avait traversé plusieurs épreuves en quelques décennies : la guerre, un tremblement de terre, puis un grand incendie, puis une série de meurtres sadiques, puis… etc. Apollin, qui avait été gavé de gâteaux et de chocolats avant le départ et pendant le début du voyage, était fatigué par la digestion. Alors que les adultes parlaient du village sinistré, Apollin eut un retour acide, et cela lui fit monter les larmes aux yeux. Au bout d’un moment les adultes le remarquèrent et, en silence, discrètement, du menton ou du regard, ils se désignèrent entre eux le petit garçon. Sa maman finit par dire : Si petit et déjà si attentif et si sensible ! Il comprend tout… Les autres adultes acquiescèrent avec un respect qui troubla le petit garçon, Depuis il ne manqua jamais, dans sa vie, une occasion de démontrer sa grande sensibilité. Un peu de temps plus tard, comprenant l’importance plus grande de cette autre qualité, la modestie, Apollin prit bien garde, en toutes circonstances, de se montrer le plus modeste possible. Apollin était connu et aimé comme ça. Quand on demandait à ses proches de décrire Apollin en deux mots, c’était toujours : Sensible et modeste. Apollin tirait un tel plaisir de cette réputation que c’était devenu le sens de sa vie, son but de chaque jour. Seul comptait pour Apollin de toujours s’améliorer pour mériter ce jugement d’autrui : sensible et modeste.

Un des premiers souvenirs de Claude, un des pires aussi, c’était lorsqu’elle avait couru hors de la maison vers sa mère pour lui dire en pleur, affolée, que son oncle venait de la toucher. Derrière accourait l’oncle qui souriait en assurant que c’était un malentendu, qu’il ne comprenait pas la réaction de la petite, et la maman devait le croire, lui, son frère… À force de questionner l’enfant, puis son frère, puis l’enfant… la maman finit par comprendre que sa fille, Claude, avait pris peur parce que son oncle s’était emmêlé dans les vêtements de la fillette, alors qu’il cherchait à lui retirer une guêpe qui s’était glissée sous son maillot. Claude pleurait en disant qu’il avait mis la main sur ses fesses puis dans sa culotte. Claude riait fort : N’importe quoi ! Elle comprend tout de travers, cette fillette, je lui ai pourtant expliqué ce que je faisais ! Mais cette maudite guêpe était là ! Il fallait réagir tout de suite ! La maman connaissait bien son frère, incapable de faire du mal à une mouche, mais elle regardait sa fille tourneboulée… puis elle écoutait son frère rire sainement devant un malentendu stupide… puis elle écoutait pleurer sa fille à chaudes larmes… puis elle vit enfin son frère lui montrer la guêpe, morte, en disant : Regarde donc cette bestiole, une satanée guêpe, qu’est-ce que je devais faire ? Et la maman fut définitivement rassurée. Et toute sa vie, Claude prétendrait que son oncle avait préparé cet insecte mort dès le début pour bien monter son coup. Mais personne ne la croirait jamais. Et dans la famille, Claude était devenue la fille qui comprend toujours de travers, la paranoïaque, celle qui invente des histoires pour se rendre intéressante. Et toute sa vie, Claude ressentirait un mélange de révolte et d’humiliation devant cette injustice niée, puis raillée. Ah ! combien de fois un membre de sa famille ne lui avait-il pas infligé un clin d’œil narquois avec une remarque de type : Pas folle la guêpe ! Adulte, Claude coupa les ponts pour toujours avec toute sa famille. Elle s’installa dans un autre pays, dans une ville très lointaine et elle exerça le métier de psychologue pour enfants.
Apollin rencontra Claude lors d’un concert de charité pour les orphelins d’un pays engagé dans une guerre sanglante. Le jeune homme avait l’habitude d’emplir son agenda de dates de diverses manifestations où il pouvait rencontrer des personnes attirées par son profil car Apollin avait la drôle d’habitude de se sentir seul des qu’il n’était pas en compagnie de gens susceptibles d’estimer ou d’admirer, comme il se doit, les qualités qu’il défendait, la drôle d’habitude, dans ce cas, de se sentir seul, et en prison dans sa propre vie. Il fut saisi quand il découvrit Claude, cette jeune femme aux yeux brillants pleins d’une fureur et d’une sauvagerie qui indiquaient qu’elle faisait ce quelle voulait, comme elle voulait, quand elle voulait, sans se laisser influencer par qui que ce soit. Il était étonné de découvrir une fille pareille dans une telle manifestation. Il s’approcha d’elle pour échanger quelques mots. Elle lui sembla hautaine, vaniteuse, pas si belle, cependant quelque chose émanait de cette femme qui le subjuguait. D’une part il méprisait ce caractère et cet ego surdimensionnés qu’il percevait chez cette jeune femme, d’autre part il admirait l’énergie et la fougue charismatiques qu’elle dégageait. Apollin se présenta, il nomma les différentes associations qu’il aidait par des dons ou du travail bénévole, il parla du sort des orphelins qu’on allait aider ce soir, il complimenta les organisateurs. La jeune femme parut étrangement indifférente à ces aspects du concert ! Elle ne semblait n’être là que pour la musique ! Apollin réprima un sourire dégouté puis s’éloigna. Finalement il revint pour tenter d’échanger quelques mots encore. Il n’en eut pas l’occasion car Claude s’éloigna prestement et disparut.
                        Quand Apollin aborda Claude plusieurs fois au cours de la soirée puis d’une autre puis encore une autre, Claude ne remarqua pas qu’un homme s’intéressait à elle. Claude avait la particularité, à la fois défaut et qualité, de ne pas prêter attention et de ne jamais se souvenir de personnes qui ne l’intéressaient pas. Ce fut seulement quand son ami Bertrand, amusé, lui demanda si elle avait remarqué qu’un homme s’intéressait à elle, qu’elle réalisa l’existence d’Apollin. Avec une attention non dissimulée, elle le dévisagea, le trouva plutôt beau, plutôt attirant, avec un air de timide ténébreux assez touchant.  Claude ne s’expliquait pas comment elle avait pu ne pas le remarquer.
                        Ce fut Bertrand qui fit, ou plus précisément refit les présentations. Après avoir été abordé, le jeune Apollin se laissa conduire par ce drôle de type, quadragénaire cynique et brutal qui n’avait rien à faire dans une soirée caritative. Mais voilà, Bertrand, avec ce sourire moqueur qui ne le quittait jamais, avait proposé de lui présenter une de ses meilleures collaboratrices en désignant Claude… Apollin se présenta brièvement, Claude se présenta encore plus brièvement, quelques formules convenues furent échangées, et Apollin se sentait de plus en plus vexé par l’indifférence et l’ennui que manifestait Claude. De telles circonstances, très inhabituelles pour Apollin, le mirent dans une humeur sombre à laquelle il était peu habitué. Alors excédé, comme soul de cette morosité, il se laissa aller bien davantage que d’habitude dans ses propos. Voici à peu près ce que cela donna :

                        - Ce Bertrand, dites donc, mais que fait-il dans ce genre de soirée ? Il est là pour le buffet ? Il s’est trompé d’adresse ? Ha ha !
                        - En fait il est le directeur de l’association… Et c’est lui qui a organisé la soirée… Peut-être voilà la raison qui explique sa présence…
                        - Eh bien je ne comprends pas… Ce n’est pas le genre d’homme que j’imagine dans un tel rôle. Il est insupportable ! Je n’ai jamais entendu un tel débit de méchanceté et d’effronteries ! Il s’amuse à détester tout le monde, c’est son truc ?
                        - C’est un style qu’il adore affecter, cela l’amuse : Bertrand a un humour bien spécial, je le reconnais…
                        - Je ne trouve pas ça drôle du tout en fait ! C’est même fatiguant de méchanceté… Non mais qu’est-ce que cela doit donner dans son travail, ha ha ha !
                        - Eh bien c’est un homme extrêmement efficace, très soucieux à la fois des résultats et de l’intégrité des équipes. Il est scrupuleux et revient sans cesse sur le terrain pour vérifier si les actions de son association ont réellement les effets escomptés… Il a plusieurs fois été sollicité par l’ONU, l’OMS, l’UNICEF etc. pour ses indiscutables qualités. En vérité, c’est un peu l’étoile polaire de notre milieu, vous ne le saviez pas ?
                        - Pour tout dire, j’ai toujours détesté quand l’humanitaire rime avec grand réseau… grande publicité… grande foule d’admirateurs… Ça me semble incompatible…
                        - Je comprends votre point de vue… Et maintenant je dois vous laisser, j’ai à faire. À plus tard !
                        Et Claude planta sur place le jeune Apollin qui, avec une rage absurde, se découvrit éperdument amoureux de la jeune femme.

                        Mais la jeune femme était de retour vingt minutes plus tard avec, à son bras, Zacharie, un homme souriant, paisible, environ la trentaine, qui salua cordialement Apollin. La conversation s’engagea sur un ton cordial très agréable :
                        - Bonjour Apollin. Claude m’a expliqué que vous étiez un jeune idéaliste perdu de l’autre côté du miroir du charity business, hein ?
                        - Ah mais c’est exactement ça ! Cette jeune amazone n’est donc pas seulement une aveugle enragée ! répondit Apollin avec un ton plus incisif et moins mondain qu’il ne le voulut. Or cela plut à Zacharie qui remarqua :
                        - Bravo cher ami, vous avez parfaitement cerné cette jeune asociale ! Je me suis toujours demandé ce qu’elle fabriquait parmi nous… Et son grand ami de toujours, ce Bertrand insupportable de causticité, vous avez remarqué ?
                        - Eh oui, on trouve toutes sortes d’opportunistes, même dans des milieux dédiés à la philanthropie, et qui devraient être gouvernés par l’humilité… Triste monde…
                        - L’humilité, mais pardon ! Ce Bertrand passe son temps à candidater pour des postes prestigieux à l’ONU, ou à l’OMS, ou ne sais-je encore… Pour qui se prend-il ? Il y a tout de même un minimum de justice puisque, malgré son obstination, il se fait sans cesse recaler hé hé !
                        - Non ? Mais je croyais… Enfin, aucune importance, il ne mérite pas notre attention…

                        Depuis ce jour, Apollin et Zacharie devinrent les meilleurs amis du monde. Apollin réussit presque à oublier à quel point il était amoureux de Claude. Et il fut définitivement guéri de cette amourette désespérée lorsque Zacharie fut victime d’une atroce campagne de calomnies. On osait prétendre que Zacharie profitait de sa position et de son charisme pour détourner des fonds et, pire encore, abuser sexuellement de petits orphelins recueillis par son association de parrainage. Apollin fut absolument écœuré quand, en mentionnant les problèmes de Zacharie, Claude et Bertrand eurent le toupet de lui demander avec un sourire vicieux :
                        - Eh bien, Apollin, qui est vraiment le cynique de notre petit monde ?
                        - Comment osez-vous ? s’étouffa Apollin, avec des larmes plein les yeux. Cet homme a un cœur grand comme ça ! On devrait vous coffrer pour vos diffamations ! Est-ce que vous étiez là pour recueillir les pleurs et les cris de colère de ce pauvre Zacharie qui a tant souffert dans sa vie ? Car moi j’étais là ! Moi je l’ai écouté. Moi je l’ai consolé, Moi je l’ai compris. Et je le défendrai !
                        À la grande satisfaction d’Apollin, sa réponse avait réduit à quia ses deux infects contradicteurs. Claude et Bertrand ouvraient grand leur bouche et leurs yeux imbéciles. C’était au tour d’Apollin de leur tourner le dos et de les planter là avec mépris. Toutefois, ce qui soulagea le plus Apollin, ce fut – non pas la joie de faire coffrer ces deux infects pseudos-philanthropes qu’étaient Claude et Bertrand – mais la satisfaction de voir le tribunal annuler toutes les charges retenues contre son ami tandis que des procédures étaient lancées pour diffamation. Il ressentit même un soupçon de fierté, qui entacha, modérément, son idéal d’humilité, car Apollin était bien conscient qu’un tel résultat avait été en partie dû à ses efforts, et à sa sagesse du compromis avec la vérité, pour offrir au tribunal un témoignage d’une beauté partiale, univoque, en faveur de son ami au grand cœur.