mercredi 30 août 2017

Le testament d'Yves de Bresse




Le testament d’Yves de Bresse



            Gaspard ouvrit la porte et se retrouva face à un homme austère en costume noir qui lui fit d’un ton monocorde :
            - Bonjour Monsieur de Bresse, êtes-vous retourné voir les animaux ?
            Gaspard ouvrit grand la bouche et, après quelques secondes de profonde stupéfaction, l’homme en costume noir parut hésiter :
            - Bonjour, vous êtes bien Monsieur de Bresse ? Monsieur Gaspard Boulet De Bresse, n’est-ce pas ?
            - Ah, d’accord, on vient s’amuser de mon nom… Ça faisait longtemps… Mais je dois admettre qu’aujourd’hui, on y met des formes inédites ! Ça ressusciterait presque cette blague assez facile…
            L’homme en costume noir hésita de nouveau. Puis il sortit un document de sa mallette et lut d’un ton monocorde :
            - Gaspard Boulet de Bresse, adolescent atone, maigrichon, qui ne fait que dormir et jouer avec son téléphone, et néanmoins mon seul et unique descendant. Je lui léguerai son dû sans regret si, et seulement si, de son côté, il retourne voir les animaux.
            Gaspard, dans sa position, voyait l’homme en costume noir de l’autre côté du seuil, mais il voyait aussi, dans le miroir de l’entrée, son propre reflet qui haussait les sourcils en écoutant la lecture : sa tête rougeaude de quinquagénaire chauve et son corps devenu assez volumineux pour contenir deux ou trois adolescents comme il pouvait l’être quelques décennies plus tôt. Il sentit une vague colère monter en lui en répondant :
            - D’accord, on a bien rigolé, hein ? Maintenant rentrez chez vous, j’ai à faire.
            - Je fais mon travail, Monsieur ! Je suis Maitre Dupont, notaire, et j’exécute le testament de votre grand-oncle Yves de Bresse.
            - Euh… Mais… Enfin, admettons : je n’aurais pas dû recevoir un courrier, un rendez-vous dans votre bureau pour la lecture du testament, quelque chose de plus régulier, non ?
            - Je respecte les volontés de feu votre grand-oncle. Retournez voir les animaux. Au revoir.
            Et le Maitre Dupont, après une volte-face pompeuse, disparut pour laisser un Gaspard penaud sur le seuil de son appartement. Ce dernier reprit lentement ses esprits en s’asseyant et en réfléchissant, en rappelant ses souvenirs d’enfant. Peu à peu quelques explications plausibles venaient à lui. Il se rappelait maintenant ce vieil homme excentrique qui avait tourné le dos à la culture pour se consacrer au sport et à la cuisine de rue… Il ne l’avait vu que quelques fois chez ses parents, amusé par l’attitude incongrue du vieillard et ses manières d’un autre monde… Mais ils ne s’étaient jamais vraiment parlé, il ne le connaissait pas vraiment… et donc… ce grand-oncle n’avait gardé comme souvenir de lui que celui d’un boutonneux asocial… un adolescent qui ne pouvait se détacher de son téléphone… C’était plausible, oui, Gaspard avait dû se montrer ainsi lors des rares visites du grand-oncle… Et ce vieux loufoque n’avait même pas cherché à savoir ce qu’était devenu Gaspard après toutes ces années… Il avait rédigé un testament loufoque sur un souvenir périmé… Et c’était plausible… Mais retourner voir les animaux ? Le front de Gaspard se plissa, se plissa jusqu’au sommet du crâne, et les doigts de Gaspard grattèrent joues et oreilles, mais aucune explication ne surgit de ces activités méditatives. Ce ne fut que plus tard, dans la nuit, que la solution surgit, au cours d’un rêve.

            Au réveil, Gaspard oublia rapidement son rêve pour se souvenir de ces jeux auxquels il se consacrait, jadis, sur son téléphone : il s’agissait de s’occuper d’animaux virtuels dans un zoo. C’était très prenant et Gaspard consacrait une partie de son temps à ces jeux. Peut-être son grand-oncle l’avait-il su, peut-être raillait il son petit neveu par cette formule lapidaire, peut-être… Mais que devait donc faire Gaspard ? Son téléphone sonna. Gaspard décrocha. Gaspard reconnut immédiatement le ton monocorde qui le questionna sans préambule :
            - Monsieur Boulet de Bresse, êtes-vous retourné voir les animaux ?
            - Alors, euh, attendez… Il s’agit de retrouver ce petit jeu sur téléphone, n’est-ce pas ? Un genre de mission comme ça… Dites-moi !
            - Non, vous, dites-moi : êtes-vous retourné voir les animaux ?
            - Bin… Je présume que non…
            Gaspard n’eut pas le temps d’en dire plus, son interlocuteur avait raccroché. Il n’y avait pas moyen non plus de le rappeler, l’irritant notaire lui téléphonait avec un numéro masqué. Gaspard tourna en rond chez lui et son humeur devenait massacrante. Il décida de faire un tour n’importe où en ville pour se calmer. Et alors, en un éclair qui lui parut de génie, Gaspard se dit que faire un tour au zoo serait une idée ad hoc pour y voir plus clair.
            Le lendemain matin, ce fut le téléphone qui réveilla Gaspard. Ce dernier décrocha fébrilement. Sans surprise, il entendit le ton monocorde lui demander :
            - Monsieur Boulet de Bresse, êtes-vous retourné voir les animaux ?
            - Eh bien oui, espèce d’énergumène !
            - Je fais mon travail, monsieur ! Et à quoi pensaient les animaux ?
            - Pardon ? Ce jeu va-t-il durer encore longtemps ? Vous savez que cette situation devient franchement contrariante !?
            - Répondez à la question, je vous prie !
            - Ecoutez, je n’y comprends rien !
            - C’est clair.
            Et Maitre Dupont raccrocha. Gaspard eut un mouvement d’humeur, hésita à jeter son téléphone puis… suivant une impulsion irrationnelle, Gaspard s’habilla et se précipita au zoo municipal. Il parcourut les allées, regarda longuement les bêtes emprisonnées qui vivaient un ersatz d’existence animale. Elles étaient amorphes et grasses. Un peu d’anthropocentrisme aurait peut-être permis de déceler tristesse et abattement dans leur regard éteint. Mais en même temps, songeait Gaspard, elles acceptaient leur sort sans révolte, sans souffrance. Leur captivité confortable où le pain, les soins, l’abri etc. étaient assurés leur convenait…
            À partir de ce jour, Gaspard retourna régulièrement au zoo pour méditer. Quand Maitre Dupont l’appelait, Gaspard lui répondait laconiquement et même lui raccrochait parfois au nez. Gaspard ne regardait plus ces bêtes pitoyables et gavées de nourriture… Il regardait et il étudiait les visiteurs. Où était la barrière et où était le spectacle ? Plus Gaspard revenait au zoo, plus il avait l’impression que c’était lui et les autres visiteurs qui se donnaient en spectacle. Ils exhibaient l’échec de leur espèce devant une nature désenchantée. Et un beau jour, voici ce que répondit Gaspard au Maitre Dupont :
            - On arrête de jouer, maudit croque-mort ! Les animaux, je préfèrerais aller vivre avec eux que rester dans votre monde. Je renonce à tout ce qu’aurait pu me léguer mon cinglé de grand-oncle. Je ne désire qu’une chose, que vous cessiez de m’appeler et que vous m’oubliez.
            - Voilà, nous y sommes ! Vous avez passé le test imaginé par votre grand-oncle. Vous recevrez votre legs dès que vous serez installé.
            - Installé ? Que voulez-vous dire ? Et que m’a légué ce vieux fou ?
            Ce que répondit Maitre Dupont laissa Gaspard encore plus pantois que jamais :
            - Eh bien, n’est-ce pas évident ? Vous allez vous installer au zoo. Pour y vivre parmi vos compagnons. Et vous y amuser du spectacle de l’humanité déclinante.
            La bouche de Gaspard s’arrondit démesurément et aucun son n’en sortit. Le notaire venait de raccrocher. Cependant Gaspard réfléchit. Et il comprit que son grand-oncle avait raison. Et quand il retourna au zoo, il trouva rapidement l’enclos spacieux et confortable que son grand-oncle avait fait aménager pour lui. Gaspard y vécut des jours heureux, savourant la nourriture et le tabac à pipe qui lui étaient fournis généreusement, et se grattant son ventre toujours plus rond et toujours plus gras qu’il exhibait avec fierté devant les visiteurs qui ne se rassasiaient jamais assez de le photographier.

mercredi 23 août 2017

La rupture de l'anévrisme




La rupture de l’anévrisme



            Ne serait-il pas incongru d’apprendre que Michel-Ange ne mourut pas octogénaire, mais s’en fuit à l’âge de quatre-vingt-cinq ans pour commencer une nouvelle vie dans un obscur village de Laponie et y briller dans des concours de bucherons ? Ou encore que Pablo Picasso ne mourut pas nonagénaire, mais démarra une carrière anonyme de champion de tir a l’arc aux Jeux Olympiques senior pour remporter des médailles d’or et battre des records jusqu’à l’âge de 105 ans ? C’était ce genre d’incongruités qu’avait vécues Yves de Bresse, directeur du musée des Arts Ménagers à la retraite : il avait consacré sa retraite à multiplier toutes sortes d’expériences et vivre des rêves qu’il n’avait jamais pu vivre lors de la vie active. Et le succès lui souriait bizarrement …

            Le docteur Oiseau souriait d’un air faussement gêné à son patient :
            - Cher Monsieur de Bresse, je vous le répète, ce n’est pas opérable. Cela dit, cet anévrisme n’est pas si préoccupant. Je ne serais même pas surpris s’il se résorbait assez rapidement après un régime adapte.
            - À d’autres ! Votre expression dit exactement le contraire. Vous seriez terriblement surpris que je meure d’autre chose que d’une rupture de cette saleté. Cependant vous êtes le dixième chirurgien que je consulte et le dixième tout aussi mort de trouille à l’idée de m’opérer ; donc je me résigne… Et ce régime dont vous parlez, s’agit-il d’une cure de placebo ?
            - Ha ha, Monsieur de Bresse, voyons… Ça ne peut que vous faire du bien de suivre un régime frugal et de mener une vie plus calme.
            - Sur ces photos, c’est vous ? Vous aviez un sacré physique !
            - Je participais à des compétitions universitaires… J’ai même raté de peu la sélection aux jeux olympiques… enfin, cela fait de beaux souvenirs, et j’ai tout tenté, donc je ne regrette rien. Aujourd’hui, je vis une autre vie tout aussi palpitante ; mais croyez-moi, je prête attention à mon physique et il a peu perdu par rapport à cette époque.
            - Dites donc, bravo ! Et votre distance ? 100m ? 200m ? 400m ?
            - Je courais toutes les distances en dessous de 1000m. Cependant ma spécialité, c’était le 100m. J’aimais l’idée qu’une grande partie de la course se joue dans le départ ! Le temps de réaction, la posture, le mental pendant les quelques secondes qui précèdent le signal de départ jusqu’à l’impulsion…
            - Eh bien ça m’est tout à fait accessible. Comme vous l’avez constaté, j’ai conservé pas mal de fraicheur et de reflexes ! À ce que j’ai vu, les autres centenaires effectuent cette course davantage en marchant qu’en courant. Je vais commencer l’entrainement et tâcher d’arracher un record et une médaille, tenez !
            - Enfin, vous n’y pensez pas ! Alors que je viens juste de vous dire… Enfin, un homme cultivé comme vous, qui a tant de plaisir à s’intéresser aux Arts Ménagers…
            - Les Arts Ménagers ? Au diable ! Et toute la culture, du peuple comme de l’élite, j’ai donné, maintenant ça suffit ! Au diable toutes ces bêtises ! J’ai sauté en parachute il y a dix ans, j’ai descendu des rapides il y a cinq ans… alors je ne vois pas pourquoi m’empêcher de courir le 100m aux jeux olympiques senior et monter sur le podium !
            - Mais parce que votre anévrisme va se déchirer sur ce podium, nom de dieu !
            - Mais nom de dieu, trouvez-moi un plus bel endroit que ce podium pour le faire éclater, ce maudit anévrisme !
            Le docteur Oiseau ne trouva rien à répondre et le directeur à la retraite Yves de Bresse commença les entrainements le jour même. Dans quelques semaines, il aurait cent ans. Et il ressentait une grande joie de courir le cent mètres pour ses cent ans. Le sport senior était de plus en plus populaire, toutefois les centenaires restaient assez rares pour que les qualifications et les victoires soient accessibles pour peu qu’on ait l’envie et un minimum de santé. Et ça tombait bien, Yves était un vieillard alerte, encore plein d’énergie, d’humour et de passion ! Du coup, l’anévrisme non opérable sortit de son esprit, et même Bob, qui tellement de fois aurait pu l’aider à atteindre ses objectifs insensés, était sorti de son esprit. Avec son entraineur, Yves se préparait avec un sérieux et un enthousiasme qui laissait présager les meilleurs résultats aux prochains Jeux Olympiques. 

     Yves de Bresse retourna consulter le docteur Oiseau pour un dernier bilan complet avant la course.
            - Vous exagérez Monsieur de Bresse !
            - Enfin, vous n’allez pas me le répéter à chaque visite, ma décision est prise et je participerai aux Jeux Olympiques !
            -  Nom de dieu, Je ne parle pas de ça, répondit d’un ton pincé le docteur, je parle de ce que vous empestez l’alcool !
            - On n’allait pas fêter ma sélection avec de la tisane, nom de dieu !
            - Oh, vous êtes épuisant… Tout est ok pour la course… Tous mes vœux de succès !
            - Tout est ok ? Même…
            - Voyons cher Monsieur de Bresse, vous n’êtes pas sérieux. La situation est la même en ce qui concerne votre anévrisme, alors vous pouvez le hisser tout chaud tout gonflé avec vous sur le podium…
            Et non seulement Yves réussit son défi de participer, jusqu’à la finale, aux Jeux Olympiques, pour obtenir la médaille d’or et battre le record des 100m aux jeux olympiques, mais il put même redescendre du podium en pleine forme, l’anévrisme palpitant et en pleine forme. Le soir, Yves fêta son succès avec son entraineur et son équipe. Il vida plusieurs coupes et tomba ivre mort sur son lit à l’hôtel. Et Yves se réveilla bien vivant le lendemain matin. Le lendemain, Yves avait été invité à une visite du Musée Municipal avec son équipe, honneur rendu à sa carrière modèle de directeur du Musée des Arts Ménagers, et Yves était de si bonne humeur qu’il accepta de bon cœur. Néanmoins, comme il s’y attendait un peu, lors de cette visite culturelle, il finit par s’ennuyer, et il s’ennuya, mais ce qu’il s’’ennuya ! Il finissait par bailler à s’en décrocher la mâchoire., Et justement, il se décrocha la mâchoire. Une douleur fulgurante le fit tomber contre un mur si violemment qu’un tableau se décrocha, lui fendit le crâne, et se déchira autour de sa tête ensanglantée. Le Docteur Oiseau en parlerait longtemps, de ce chef-d’œuvre du grand Eugene Le Cadroit, une allégorie sublime intitulée L’Arrivisme : le docteur ne pourrait s’empêcher de s’amuser en précisant que son patient et son docteur avaient presque vu juste, Yves finalement mort d’une rupture de l’Arrivisme ! Yves gisait assis de travers avec autour de sa tête un tableau de plusieurs millions. En un tout endroit de la planète, bien à l’étroit entre les couches de son rouleau de papier toilette, Bob ressentit une secousse à l’instant de la mort de son maitre et une étrange impression douce-amère le submergea. Tandis qu’avec sa mâchoire désarticulée et son rictus de souffrance, on avait l’impression de voir un sourire de triomphe sur le visage encore beau d’Yves de Bresse.