jeudi 27 juillet 2017

Les renards et les crapauds





Les renards et les crapauds







Il ne fait guère de doute, pour les esprits civilisés, qu’entre les renards et les crapauds, ce sont ces derniers qui représentent le mieux nos goûts et nos aspirations. À l’aise aussi bien sous la pluie que dans la terre craquelée, pouvant s’immobiliser de longues heures dans une paix altière ou poursuivre sans relâche les efforts d’une quête existentielle, les crapauds sont bien les rois des animaux. En tout cas, pour les esprits civilisés, c’est-à-dire les esprits des gnomes, les êtres vivants au sommet de la création. Qu’il est donc étrange que d’abominables créatures comme les lutins vouent un culte incompréhensible aux renards. Les renards ! Ces animaux énormes et poilus qui errent d’arbre en arbre prêts à dévorer n’importe quoi et fouissant de leur affreux museau pointu les aspérités les plus sordides… Les gnomes, avec la sérénité que confère l’usage d’une supériorité indiscutée, ne prêtaient pas plus d’attention que cela aux fantaisies des lutins, si ce n’est pour sourire ou pour faire peur aux enfants désobéissants.



Pour les lutins, aussi farceurs que friands de questions en tous genres, la préférence des gnomes pour les crapauds était un sujet sans fin de plaisanteries et de spéculations. C’était aussi un sujet de discorde entre les gens bien et les gens pas normaux. Les gens bien, on connait ça, il s’agit de ces lutins qui savent toujours ce qu’est la morale et l’honnêteté, qui la défendent toujours avec de belle paroles morales et honnêtes et qui pratiquent sans relâche la morale et l’honnêteté. Les gens pas normaux, on connait moins, on a moins envie de connaître, ce sont ces lutins qui s’interrogent toujours, qui voudraient bien mais qui ne savent jamais comment ni pourquoi, et qui, pour finir, sont capables d’expliquer et d’excuser un mensonge, un vol, une trahison, un viol, un assassinat ! Pour les gens bien, c’est tout simple : le renard est le roi des animaux, les lutins ont un beau nez comme un museau de renard, et tout irait mieux si toutes les créatures intelligentes étaient pourvues d’un joli nez de renard. Pour les gens pas normaux, quel mal, finalement, y avait-il à ce que des gnomes rougeauds éprouvent de la fierté à arborer un nez rond, rugueux et pustuleux comme un gros crapaud sain ? Les gens pas normaux font peur !



Tout aurait pu en rester là, mais dans le monde, souvent les désaccords et les discussions sont prises courageusement par les gens bien. Alors parfois le monde s’enflamme pour une question sur le sexe des anges ou le juste prix d’une âme. Le Roi des gnomes pouvait-il continuer de vivre avec son affreux nez en forme de crapaud ? Il était vital de prendre position ; il était lâche et vil de se désintéresser du sujet comme le faisaient les gens pas normaux. Pensez donc : où se recrutent donc les gens qui volent, les gens qui tuent, les gens qui vont en prison ? Chez les gens bien ou chez les gens pas normaux ? Chez les gens pas normaux, n’est-ce pas ? Les gens bien firent du nez du Roi des gnomes une question d’état. Il fallait trancher. La question et le nez. Les gens pas normaux tentèrent de raisonner, de demander des délais, d’établir un dialogue avec les esthètes gnomes. Les gens bien organisèrent un référendum. Et une grande majorité des lutins, sensible à l’air sain et décidé des gens bien, apporta son soutien au projet de raboter le nez du Roi des gnomes. 



Qu’ils soient de bien ou pas normaux, les lutins ont tous un pouvoir extraordinaire : ils peuvent, selon les cas, devenir invisibles, se métamorphoser en sanglier ou en chaise, lancer des malédictions sur les méfiantes gens qui ne croient pas en leur bon cœur. Au moment de cette histoire, il ne se trouva que deux lutins assez courageux pour remplir la mission aussi folle que charitable de raboter le nez royal. Ces deux lutins ne disposaient que de ces pouvoirs : se métamorphoser en coupe-ongle, ou se métamorphoser en gnome. Cela suffisait à leur âme intrépide. Nos deux valeureux lutins allaient offrir le plus beau des cadeaux au Roi des gnomes. Cependant, il s’agissait d’œuvrer secrètement : seuls les cœurs les plus purs connaissent le bien et le désirent. Tous les autres cœurs, ceux des gnomes, ceux des lutins pas normaux et ceux de quasiment tous les humains recherchent davantage le plaisir et la fierté que le bien. Il n’y avait donc pas d’autre choix que le secret et la contrainte. Le Roi des gnomes serait transfiguré malgré lui. Écoutez plutôt comment l’affaire eut lieu.



Monsieur le chambellan, comment donc ? Votre Roi n’a jamais connu la béatitude d’une manucure ? Or voici ma spécialité, voici mes instruments, voici mon coupe-ongle en or enchanté ! Présentez ma requête à votre Roi, je le soignerai ! Il pourra présenter à sa cour les plus belles mains du royaume : bosselées et arrondies comme la croupe d’un crapaud ! Peu de temps passa avant que le lutin métamorphosé en gnome soit présenté à son Roi supposé. Dans l’intimité d’un petit boudoir, le lutin se contraignit à soigner les mains royales selon les critères de beauté du peuple des gnomes. La besogne avançait lentement mais sûrement, et le Roi des gnomes avait la satisfaction de voir ses extrémités se parer d’une noblesse nouvelle. Cependant, ouh la ! un faux mouvement, le coupe-ongle glissait et se plantait dans le nez du monarque ! Ce dernier grognait, le manucure se prosternait, et après quelques contorsions protocolaires, la manucure reprenait. Et ouh la ! de nouveau le coupe-ongle semblait vouloir vivre sa propre vie et se fichait méchamment dans le nez du Roi des gnomes ! Et ouh ! la ! pour finir le Roi des gnomes s’emporta réellement, rouge de colère, mais d’une colère moins imposante que naguère quand il avait encore un nez très imposant. Cependant le lutin manucure avait enfin terminé son ouvrage et, s’aplatissant, se confondant en excuses, il bredouilla : Pardonnez mais enfin… Votre majesté… Contemplez vos augustes mains ! Elles s’arrondissent de beauté ! Elles rayonnent d’enflure ! Le Roi des Gnomes oublia ses douleurs nasales pour admirer les deux baudruches brillantes qui terminaient ses bras. Il sourit d’aise et se mit en quête de courtisans pour mieux se faire admirer. Il avait oublié le lutin manucure et son coupe-ongle enchanté : ces deux derniers avaient d’ailleurs disparu.



Les réactions des courtisans n’étaient pas aussi admiratives et enjouées que prévues. Le Roi des gnomes s’étonnait qu’on le dévisage autant alors qu’il agitait ses magnifiques grosses pattes au nez des courtisans. Quant à son nez devenu pointu, personne n’osait lui dire la sinistre vérité. Le choc fut horrible quand, plus tard, le Roi des gnomes découvrit dans un miroir son nouveau faciès. Tous les soldats du Roi eurent pour consigne de ramener le gnome manucure. Mais de gnome manucure, on ne trouva jamais… Les conseillers et les espions se retrouvaient face à une énigme ahurissante : comment des gnomes chercheurs ne pouvaient-ils pas retrouver un vilain gnome manucure qui avait défiguré son Roi ? De l’autre côté du monde, les lutins se doutaient que le peuple gnome, en dépit de sa balourdise légendaire, finirait par comprendre la vérité. Et comme le temps passant, les gnomes ne finissaient toujours pas par saisir l’évidente supériorité d’un nouveau nez fin et pointu pour leur monarque boursouflé, ne finissaient toujours pas par s’émouvoir devant tant de beauté céleste, les lutins finirent, eux, par redouter quelque injuste rancune qui s’abattrait sur eux. Les gens pas normaux fulminaient et vilipendaient les gens bien. Les gens bien répliquaient que le moindre bien que tu peux faire, tu dois le faire ! Il était temps pour les lutins de se cacher. Et mes amis, vous l’avez deviné depuis le début sans doute, tel est le sens original de la fameuse sentence d’Epicure : pour faire le bien, vivons cachés.

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