mercredi 7 juin 2017

Possession

 
   Possession



    Il était une fois une petite fille appelée Armande. Elle avait une petite sœur appelée Noémie. Dès la naissance de Noémie, Armande avait consacré beaucoup de temps à lui infliger des taquineries et des plaisanteries, probablement pour maintenir l'esprit de sa petite sœur en alerte perpétuelle. Les farces aux dépends de Noémie étaient un peu méchantes et plutôt d'un goût douteux. Cependant, avec les années, au fil des remarques attristées des parents et des pleurs pitoyables de la petite Noémie, Armande se lassa d'avoir une victime toujours facile à sa disposition et, peu à peu, une amicale complicité unit les deux filles. Désormais, quand Armande plaisantait, Noémie s'amusait elle aussi. Et Armande appréciait bien davantage de rire avec Noémie au cours de leurs jeux plutôt que de rire d'elle. Les deux enfants étaient devenues deux sœurs très proches l'une de l'autre.

    Un jour, au cours d'une plaisanterie comme bien d'autres, Armande s'approcha de Noémie en roulant de gros yeux. Noémie rit aux éclat devant cette grimace. Avec une voix contrefaite, Armande lui déclara : Je ne suis pas ta sœur ! Je suis un esprit maudit qui ne trouvera pas le repos tant qu'il n'aura pas accompli sa mission ! Noémie riait de plus belle. Armande s'approcha de sa petite sœur avec des gestes saccadés et répéta les mêmes paroles. Mais Noémie ne comprit que ce n'était pas une plaisanterie que lorsque les mains autour de sa gorge serrèrent tellement fort qu'elle n'arrivait plus à émettre le moindre son. C'était dans sa tête et dans son cœur qu'elle implorait sa sœur d'arrêter. Peut-être était-ce parce qu'elle y avait mis tant d'amour et de foi, qu'avant de mourir, elle put revoir sa sœur une dernière fois, au lieu du masque effrayant d'un esprit étrangleur. Le dernier regard de Noémie fut pour sa grande sœur, libérée de l'esprit maudit, défigurée par le choc et l'horreur, hurlant devant Noémie qui s'écroulait, morte.

    Au tribunal, le juge pour enfant demanda l'avis d'un des experts les plus réputés pour son expérience des dérèglements de type psychiatrique. Monsieur l'expert rencontra plusieurs fois Armande. La dernière fois qu'il la reçut dans son bureau, il ne lui fit même pas passer de tests, son verdict était définitif : Armande était une simulatrice. D'ailleurs il exprima son avis à la petite d'un ton sec et froid. Puis il lui tint ce discours : Dans ma carrière, j'ai plusieurs fois eu affaire à des cas de possession. Ce qui est frappant, dans ces cas-là, c'est que l'esprit qui possède nos victimes est toujours un esprit mauvais. Quand quelqu'un commet quelque chose de mal, ce n'est jamais sa faute... Et s'il le faut, on invoque un fantôme, un esprit, une possession. Par contre, quand quelqu'un fait quelque chose de bien, c'est toujours grâce à lui seul. Je n'ai jamais rencontré, dans ma carrière, de héros ou de bienfaiteur qui explique son attitude par une possession bénéfique...

    Armande était tellement jeune qu'elle fut condamnée à la détention en établissement spécialisé. Elle fut remarquée pour sa douceur de caractère et sa conduite exemplaire : assez rapidement, elle fut transférée dans un foyer protégé, puis rendue à sa famille avec un bracelet de surveillance et, enfin, libérée. Depuis son procès, jamais personne n'avait eu à se plaindre d'Armande, jamais elle ne causa d'ennui. Et maintenant qu'elle était une jeune femme, elle n'avait même pas souvenir d'avoir eu un jour ne serait-ce qu'une contravention ni même un simple rappel à l'ordre.

    Maintenant qu'Armande était une jeune femme, elle se consacrait à une mission qui faisait tout le sens de sa vie : aider les victimes d'erreurs judiciaires. Elle avait créé une fondation qui permettait à ces victimes de se reconstruire après que leur vie fût volée. Cette fondation reprenait des enquêtes aux résultats erronés et rétablissait la vérité grâce à un service d'enquêteurs privés particulièrement motivés : ils étaient des compagnons d'Armande et ils avaient vécu le même type d'infortune que la jeune femme. Souvent, Armande essayait d'intervenir avant que l'erreur judiciaire ne fût commise. Son réseau lui faisait remonter des enquêtes en cours et Armande avait une excellente intuition pour identifier les enquêtes dangereuses qui aboutissaient à des raisonnements et des résultats captieux. Alors Armande se lançait de toutes ses forces dans la bataille pour éviter les conclusions hâtives sur des apparences trompeuses. Jamais Armande n'avait rencontré une affaire qui ressemblait à sa propre histoire : les faux coupables n'invoquaient jamais la possession comme Armande avait d'abord tenté de le déclarer au juge pour enfants. Les faux coupables dénonçaient plutôt le complot ou l'accumulation de coïncidences malchanceuses. Et pourtant... Armande avait souvent à lutter contre un ennemi qui paraissait, lui, réellement possédé... Il s'agissait de Monsieur l'expert, celui-là même qui avait conclu à la culpabilité perverse d'Armande. Il s'intéressait de près à la fondation d'Armande, il suivait de près ses contre-enquêtes, et il agissait très souvent dans l'objectif déclaré et assumé de s'opposer à elle. Pour lui, si Armande défendait quelqu'un, c'est qu'il s'agissait d'une personne semblable à Armande, une personne malfaisante, une manipulatrice qui visait la clémence de la justice. Et cette personne, Monsieur l'expert s'employait avec énergie à ce que la Justice lui administrât le châtiment mérité.

    En général, Armande ne prêtait pas attention à Monsieur l'expert : sa fondation faisait du bon travail et sauvait beaucoup de personnes innocentes qui avaient pour seul tort d'apparaître comme les coupables idéaux au milieu de circonstances ambiguës. Or il y eut cette affaire qui marqua beaucoup Armande, et aussi Monsieur l'expert, car le dénouement en fut très différent de ce qu'il étaient habitués à vivre dans leur travail. Il s'agissait du meurtre d'un homme violent par une épouse séquestrée et martyrisée depuis des années. Le problème, pour l'enquête, était que l'ingénieux mari brutalisait sa femme en évitant toute trace physique décelable. Il usait de stratagèmes psychologiques sournois, de chantage, de drogue, de tortures adroites sans séquelles, pour maintenir sa femme dans un état de souffrance et de terreur perpétuelles, tout en l'obligeant à paraître en bonne santé physique et morale vis à vis de l'entourage. D'abord, au cours du procès, l'épouse s'époumona pour faire entendre sa vérité. Puis elle se résigna : même mort, son mari gagnait encore... Mais finalement un enquêteur de la fondation trouva le journal de bord du mari : bien que rédigé sur un mode très flatteur pour le machiavélique époux, ce journal de bord démontrait, de manière irréfutable, les ignobles traitements quotidiens infligés à la pitoyable épouse. Toutefois Monsieur l'expert dénonça un coup monté. Puis il déclara que ce journal était sans doute un faux établi par la fondation. Et pour finir, il affirma que ce journal était un faux journal, écrit par l'épouse qui avait imaginé cette odieuse machination pour assassiner son mari en plein jour, puis obtenir la clémence de la justice. Monsieur l'expert ne décolérait pas et son indignation était telle qu'Armande redoutait ses bilans et son témoignage lors du procès : l'affaire était complexe, l'épouse restait prostrée et n'avait plus la force de répondre à Monsieur l'expert, la police doutait, l'entourage doutait, il ne restait bien qu'Armande pour croire en l'innocence de cette femme torturée. Et si, au tribunal, des arguments convaincants étaient avancés pour rejeter le contenu du journal de bord, Armande verrait une épouse brisée se faire condamner pour machination et assassinat, et surtout, une femme bafouée dont on nierait les souffrances et les injustices endurées.

    Quand Monsieur l'expert vint à la barre pour présenter les résultats de ses analyses, il toisa l'épouse d'un regard sévère, puis il jeta un regard glacial sur Armande. Tremblant d'indignation, il ne parvenait même pas à parler. Cela faisait un moment que le juge lui adressait la parole, mais Monsieur l'expert restait muet, le regard fixé sur Armande. Puis il roula de gros yeux tellement incongrus qu'on entendit quelques rires étouffés dans l'assistance. Enfin Monsieur l'expert désigna l'épouse d'un doigt tremblant, et d'une voix hésitante, qui détachait chaque syllabe avec effort, il dit : Cette. Femme. A. Vécu. L'enfer. J'ai. Bien. Scruté. Dans. Tous. Les. Détails. Le. Journal. De Bord. Et. Tout. Indique. Qu'il. Est. Authentique. Monsieur l'expert poursuivit son discours haché en transpirant et en roulant de gros yeux. Cependant, il répondit au juge, aux avocats et aux autres experts avec de tels arguments qu'il convainquit tout le tribunal. Et quand le juge remercia Monsieur l'expert pour son rôle déterminant, et pour la probité de son travail, Monsieur l'expert s'inclina, quitta le tribunal d'une démarche heurtée, puis quitta la ville pour prendre une année sabbatique.

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