lundi 12 juin 2017

Les larmes prisonnières

 
Les larmes prisonnières


    Il était une fois un plombier nommé Lucas. Ce n'était pas un plombier comme les autres : c'était un plombier poète. Lucas avait toujours voulu être plombier, depuis l'enfance. Et tous ses clients ne voulaient faire appel qu'à un seul plombier dans la ville : Lucas. Ce dernier disait qu'il avait reçu un don en échange de son enfance malheureuse. Il avait le pouvoir d'emprisonner son esprit dans l'eau. Et avec l'eau, il remontait les conduites, les siphons, ou bien descendait par les canalisations jusqu'aux stations, puis passait des rivières jusqu'aux fleuves, puis des nuages jusqu'aux nappes souterraines et aux sources ! Et Lucas affirmait même qu'avec l'eau, il entrait parfois dans le sang ou dans les larmes de certains proches. Lucas en parlait quelque fois, mais on ne le croyait pas. On ne le prenait pas pour un fou, cependant. Ses clients se contentaient de dire que Lucas avait un don d'artisan, une intuition professionnelle, qui en faisait le meilleur plombier de la ville, un plombier poète qui parlait de son travail comme d'une affaire de sorcellerie...

    Quant à son enfance malheureuse, Lucas n'avait pas souffert de privations ou de mauvais traitements. Son enfance avait même été tranquille. Cependant, la plupart de ses parents étaient de petites gens fragiles, qui avaient connu l'injustice et la souffrance. Et enfant, Lucas leur avait semblé être le confident idéal pour recueillir leur détresse et leur révolte. Ainsi Lucas, âgé de moins de sept ans, avait déjà vécu l'enfer de la drogue et de la prison, de la prostitution forcée, du deuil, du suicide et du meurtre. Toutes ces expériences, il les avaient reçues de petites gens maltraitées par la vie, qui avaient suffisamment perdu leurs repères pour aller pleurer sur l'épaule d'un petit enfant et parfois même lui demander conseil. Toutes ces larmes recueillies par Lucas lui avaient donné ses dons, en tout cas c'était ce qu'il affirmait.

    L'histoire que voici commence le jour où Lucas quitta la maison familiale pour habiter sa propre maison. En fait de maison, c'était un petit immeuble des faubourgs dont il avait loué le deuxième étage. Le croirez-vous, une des raisons qui décida Lucas à emménager dans cet appartement était la présence de vieux radiateurs en fonte reliés à une antique chaufferie centrale. Il aimait écouter les chuintements de l'eau à travers les conduites, qui lui évoquaient des conversations étouffées entre de mystérieux chamans et autres sorciers vaudou. Assez rapidement, son esprit apprivoisa l'eau brûlante qui alimentait tous les radiateurs de l'immeuble. Et ainsi Lucas put monter d'étage en étage et sentir le contact des mains froides des voisins sur les accordéons métalliques des radiateurs. Il aimait passer du temps, chaque soir, à se métamorphoser en cette rêverie liquide qui montait et descendait les appartements de l'immeuble. Il avait bien tenté d'en parler à ses proches, mais, comme d'habitude, on ne croyait pas en ses pouvoirs spirituels. Toutefois on aimait, voire on adorait, ses talents de conteur, et lorsque Lucas décrivait ses promenades à travers les radiateurs, à travers les nuages, à travers les larmes, de tristesse ou de joie, on ne l'interrompait pas. Personne ne disait que c'était un charlatan. Tout le monde disait que c'était un poète. Et tout le monde s'amusait de ce que représentait Lucas dans la ville : le plombier poète.

    Si l'on ne prenait pas au sérieux les errances aqueuses et astrales de Lucas, ce dernier se montrait convaincu de vivre la réalité. Les sourcils s'élevaient bien hauts et les sourires s'agrandissaient bien larges lorsque Lucas avouait être tombé amoureux de Sarah, la belle femme du dernier étage. On lui disait qu'il ne la connaissait pas. Il ne l'avait même jamais rencontrée, ni même croisée quelques secondes dans les escaliers de l'immeuble. Il répondait qu'il connaissait ses larmes et ses angoisses à force de venir la rejoindre à travers les eaux chaudes des radiateurs du dernier étage. On souriait devant son imagination sans limites. Il souriait de béatitude amoureuse.

   Lucas pensait connaître de mieux en mieux Sarah, la belle voisine du dernier étage. Il pensait l'avoir reconnue, un jour qu'il regardait vaguement par la fenêtre et remarqua une magnifique jeune femme aux longs cheveux d'ébène qui rentrait à pas lents. Il n'avait jamais osé l'aborder car il avait été impressionné par les grands yeux transparents de la belle femme. Quand son esprit voyageait avec l'eau dans les conduites et les radiateurs, quand il s'attardait au dernier étage pour communier avec les humeurs de la voisine, il pensait reconnaître une grande sensibilité tourmentée par beaucoup d'épreuves et épuisée par beaucoup de larmes. Malgré sa timidité, malgré son grand manque d'expérience avec les femmes, Lucas se promit de s'efforcer d'aller à la rencontre de Sarah, la belle voisine du dernier étage.

    Malheureusement, Lucas apprit que Sarah avait été amenée en prison : on avait découvert que la jeune femme séquestrait son mari et maltraitait ses enfants. Peu à peu on apprenait que Sarah était une femme perverse, manipulatrice, et qui jouait de mauvais tours à toutes ses connaissances, de son collègue de bureau jusqu'à ses père et mère. Pourtant, Lucas n'arrivait pas à croire cela : quand il avait communié avec l'eau, il avait fait connaissance d'une belle âme ! Et il avait confiance en son pouvoir surnaturel. Il croyait vraiment que la belle voisine du dernier étage était une belle femme sensible, malheureuse peut-être, mais incapable de causer du mal à qui que ce soit. Alors Lucas décida de rendre visite à Sarah en prison. Il obtint de la prisonnière qu'elle acceptât de rencontrer l'étrange plombier poète. Il mena une conversation avec la jeune femme qu'il redécouvrait dans le parloir : une jolie jeune femme aux cheveux d'ébène, aux yeux transparents, et même aux yeux vides, et au sourire figé qui se moquait de Lucas, le plombier poète. Lucas lui confia qu'il n'arrivait pas à croire les résultats de l'enquête et du procès. Et il lui confia qu'il avait voyagé à travers les eaux de l'immeuble pour découvrir toute la tristesse de Sarah. Cette dernière rit aux éclats en s'écriant : Mais enfin ! Je suis le contraire d'une femme triste. Je n'ai jamais pleuré de ma vie ! Lucas exprima son étonnement : selon lui, Sarah était un peu comme lui... Et Lucas raconta son enfance difficile, avec cette famille blessée qui souffrait auprès de lui. Et Lucas lui expliqua comment il était devenu un pleureur à force de côtoyer toutes ces âmes brisées. Mais Sarah rit aux éclats en s'écriant : Mais enfin ! Ma famille était une famille soudée, heureuse, épanouie ! Jamais personne n'a pleuré dans cette famille ! Jamais !... Et moi je n'ai jamais rien ressenti de ma vie ! Jamais !...

    Un long moment de silence sépara les deux jeunes gens. Puis Lucas reprit doucement la parole. Il oublia ses intuitions, ses voyages magiques et ses découvertes surnaturelles. Il raconta. Il raconta les épreuves subies par ses parents et comment ces derniers avaient choisi Lucas pour exprimer leurs révoltes et leurs chagrin. Et alors, dans un mouvement de colère, Sarah se mit aussi à raconter : Voilà ce que moi j'ai vécu, disait-elle, en racontant ses propres blessures, ses propres deuils, ses propres malheurs. Voilà le mal que j'ai vécu, moi. Voilà mon fardeau. Voilà ce que moi j'ai vécu, répétait-elle. Et soudain, à sa grande surprise, et à la grande surprise de Lucas, Sarah fondit en larmes. Et Sarah se mit à pleurer franchement. Ses joues ruisselaient, sa gorge feulait, sa poitrine se convulsait. Lucas, avec soulagement, remarqua : Ces larmes, enfin ! Ces larmes que j'avais découvertes, en voyageant avec les eaux ! Ces larmes qui étaient prisonnières ! Ces larmes enfin qui sortent ! Tu réalises enfin, Sarah ! Cette douleur enfin qui s'exprime après avoir vécu tant de chagrins ! Toutes ces épreuves subies dans ton enfance, tu les pleures enfin, Sarah ! Mais Sarah répondit à Lucas, dans un rire nerveux : Mais enfin ! Pas du tout ! Je ne pleure pas mes malheurs !... Je ne pleure pas mon enfance !... Je pleure les vivants d'aujourd'hui. Je réalise... Enfin... Le mal que je leur ai fait.

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