vendredi 2 juin 2017

La Ferme des animaux

 
   La Ferme des animaux



    Il était une fois un orphelin nommé Simon Heisenberg. Il n'avait pas seulement perdu ses parents, non : il avait, en fait, perdu tous les membres de sa nombreuse famille, tous assassinés par le régime nazi pendant la Shoah. Il était un miraculé qu'on avait recueilli loin de l'Allemagne nazie alors qu'il n'avait même pas deux ans. Et si ses parents adoptifs avaient été une véritable seconde famille, ils ne lui avaient jamais caché la vérité. Ils avaient d'ailleurs un album de photographies dans lequel Simon pouvait admirer ses nombreux parents, qui avaient formé une dynastie de musiciens célèbres en Allemagne. En grandissant, Simon était devenu un adulte tourmenté, révolté, qui rêvait de vengeance. Ses parents, dépassés, l'avaient confié à Sœur Emmanuelle, une lointaine cousine, d'une telle richesse spirituelle et d'une si profonde humanité, qu'elle ne pourrait que dispenser d'excellents conseils au jeune homme torturé. Peu à peu, elle lui fit oublier ses fantasmes de vengeance pour le convaincre d'une justice qui reconstruit et qui guérit. Cependant Simon consacra sa vie à traverser le monde pour retrouver les fuyards nazis et les livrer à la justice d'Israël. Malgré toute l'énergie que cela lui demandait, il put fonder une famille qu'il rendait heureuse, et il put encore donner de son temps et de son humanité à des fondations et des orphelinats qui relevaient les âmes brisées par les horreurs du nazisme. 

    Simon devint un homme d'âge mûr, tranquille et charismatique, dont la nonchalance ne laissait pas deviner la farouche volonté de justice et de réparation qui vibrait en lui. Et cette apparence tranquille dissimulait mal les tourments toujours présents chez cet étrange miraculé. Seule Sœur Emmanuelle se doutait du feu infernal qui couvait dans le cœur de Simon. Pourtant sa surprise fut immense lorsqu'il finit par lui confier ses étranges desseins. Simon lui expliqua qu'il était en train de collecter l'ADN de criminels de guerre qui avaient toujours échappé à la justice. Il voulait refaire naître ces criminels, morts paisiblement, à l'aide de chercheurs en génétique et de mères porteuses qu'il rétribuerait généreusement. Sœur Emmanuelle se montra horrifiée : Simon lui avait avoué qu'il comptait soumettre à la question puis châtier ces individus qu'il allait faire naître artificiellement. Elle essaya de lui démontrer l'absurdité d'une telle démarche. Il lui rétorqua qu'une fondation secrète avait déjà commencé de travailler en ce sens. Sœur Emmanuelle le supplia de renoncer. Simon lui apprit qu'il était venu lui confier un enfant de deux ans, prénommé Adolf, qu'il comptait reprendre dans une dizaine d'années. Sœur Emmanuelle perdit connaissance.

    Dans le couvent, les sœurs comprirent vite la situation. Elles décidèrent d'épauler Sœur Emmanuelle. Cette dernière, après avoir hésité à cacher les enfants de Simon dans des familles d'accueil qui seraient introuvables, décida de garder ces enfants et des les élever selon ses principes d'amour et d'humanité. Elle décida que le moment venu, Simon découvrirait qu'un cœur humain battait en lui et qu'il ne pourrait accomplir son funeste et terrible projet. Avec les années, Hermann, Joseph, Martin, Frieda, Laszlo, Klaas, Gerhard, Irma, Magda arrivèrent au couvent aux côtés d'Adolf, sous la protection bienveillante d'Emmanuelle et des autres sœurs.

    Simon continuait sa traque opiniâtre à travers le monde. D'une part, il ramenait les criminels nazis vivants en Israël ; d'autre part il retrouvait les traces d'ADN des criminels nazis morts avant d'avoir été retrouvés par la justice. Il faisait confiance à Sœur Emmanuelle : elle finirait par comprendre le sens de sa mission. D'ailleurs elle ne se débarrassait pas des enfants. Et c'était la seule chose qui comptait, c'était la seule chose que Simon vérifiait lorsqu'il il venait avec un nouvel enfant dans cet invraisemblable orphelinat qu'il surnommait, pour lui seul, la Ferme des animaux. Peu à peu, le monde changeait, et Simon devenait un combattant isolé, solitaire, dont les activités paraissaient absurdes à de plus en plus de gens. Il n'y prêtait aucune attention, tout pénétré qu'il était du sens de sa mission. Et ainsi, il ne prêta pas non plus attention aux lois, qui se multipliaient partout dans le monde, pour contrer les naissances dites indésirables. Sur une planète de plus en plus menacée par la surpopulation, la raréfaction des ressources, la destruction des écosystèmes, la pollution à grande échelle, des lois réactionnaires revenaient sur des décennies de libération des mœurs. Le monde luttait contre les naissances indésirables : naissances de couples dits non normaux, naissances assistées, naissances d'enfants dits anormaux, etc. Les familles socialement mixtes, les familles monoparentales, les familles politiquement marginales, les familles recomposées, toutes ces familles se voyaient poursuivies et, peu à peu, tous les enfants dits indésirables étaient confisqués. Quand Simon se rendit enfin compte de la situation, il comprit que le temps des arrestations arbitraires, des enlèvements perpétrés aux aurores, des lynchages dits éducatifs, des convois de population vers les camps dits de rééducation, il comprit que ce temps était revenu sous ses yeux incrédules.

    Alors Simon comprit qu'il était temps de passer à la dernière étape de son plan : récupérer ses animaux, les enfants monstrueux, et les soumettre à la question, et les châtier. Plein de hâte et de fureur, il accourut au couvent de Sœur Emmanuelle. Sans ménagement, il lui ordonna de lui amener ses animaux. Emmanuelle, avec un sourire triste, les appela. Et tout un groupe d'enfants calmes et souriants arrivèrent vers le vieil homme sec et droit comme un coup de foudre. Simon se raidit davantage en faisant la grimace car, s'il reconnaissait bien les enfants qu'il avait si souvent scrutés d'une rage inextinguible sur les photos anciennes, il les découvrait aussi nimbés d'une innocence et d'une bonté qui le gênaient. Les enfants s'écrièrent avec reconnaissance : C'est toi, grand-père Simon ? C'est bien toi ? Et Sœur Emmanuelle commenta : Ces pauvres enfants savent qu'ils vont être traqués à cause de leur origine. Mais ils savent le héros que tu es, et ils ont confiance en toi.

    Simon, catastrophé, rétorque à mi-voix : mais pas du tout ! J'agis pour la justice... Toutefois il sentait toute sa volonté fondre devant ce groupe d'enfants. Et il devine, quelque part à l'extérieur, les miliciens en uniformes et aux bottes noires fureter et traquer ces enfants qui lui appartiennent, à lui, Simon. Il refuse qu'on lui vole ses animaux et sa justice !... 

    Cela fait maintenant des années que Simon traverse des régions reculées avec ces enfants monstrueux. Il il cherche à les cacher le mieux possible en attendant qu'ils deviennent adultes. Simon se découvre en train de jouer le rôle des hommes et des femmes qui résistaient jadis. Il consacre désormais sa vieillesse à monter des réseaux qui protègent des familles pourchassées et leurs enfants dits indésirables. Et désormais, il se moque de lui-même, sans aigreur, quand il apprend à ses animaux comment survivre en ce monde de ténèbres. Et désormais, il sourit de bon cœur quand il se découvre touché par leur gratitude et leur humanité. Simon sait que partout dans le monde, d'autres enfants n'ont pas leur chance. Et il ne cherche plus le sens de cette dernière mission qu'il est en train d'accomplir. Et il lui arrive même d'apprécier cette farce que lui a jouée son destin et sa folie : offrir la justice et la sécurité à ces enfants qui sont devenus ses enfants.

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