jeudi 25 mai 2017

Traverser l'océan





   Traverser l'océan




    Quand Alice et Marc décidèrent si rapidement de se marier, presque tous les amis et parents d'Alice la mirent en garde : on ne connaissait pas bien ce jeune homme, ténébreux, aventurier ; il était plus sage d'attendre. Aucun argument ne fit vaciller la jeune femme. Son frère lui avait même dit qu'il était plus sage de se préparer à traverser l'océan à la nage plutôt que de se lancer dans un mariage aussi inconsidéré. On ne connaissait pas bien cet homme, Marc, à qui tout semblait réussir, mais qui n'était connu de personne, qui vivait en ville sans amis ni parents, riche et seul. On ne comprenait pas pourquoi cet homme solitaire s'était attaché à cette femme si différente de lui, simple, sociable, charmante sans être très belle, appréciée de tous, estimée de tous. Alice et Marc se marièrent donc contre l'avis de tous et, très rapidement, ils eurent une enfant : Corentine. Tout le monde prédit qu'il serait plus facile de traverser l'océan à la nage plutôt que de faire durer une telle famille. Il fallut quelques années pour que les événements donnent raison à tout le monde...

    Quelques années après la naissance de Corentine, on retrouva la mère et la fille atrocement brûlées. Marc avait disparu pour toujours. Peu à peu on sut ce qui s'était passé : après un malentendu stupide, Marc fut pris d'une de ses habituelles colères, et cette fois-là sa colère le fit agir de manière démesurée ; il aspergea sa femme et sa fille d'essence avant de mettre le feu en hurlant. Jamais on ne retrouva le jeune homme asocial. Alice était défigurée pour toujours et son torse brûlé lui ferait mal toute sa vie. Le corps de Corentine montrait beaucoup moins de séquelles, mais la petite était devenue aveugle. Tout l'entourage d'Alice accueillit cette nouvelle avec une compassion assez sincère pour ne pas exhiber le triomphe d'avoir obtenu un dénouement conforme à ses préjugés.

    Alice, se retrouvant seule, et recherchant désormais la solitude, éleva son enfant, seule, avec amour et patience. Alice apprenait à sa fille à vivre dans un monde devenu invisible, et quand il le fallait, elle était ses yeux. Corentine grandissait et devenait toujours plus belle et toujours plus radieuse malgré un départ dans la vie si dramatique. Corentine n'avait que deux ans quand Marc avait brûlé sa femme et sa fille, et ses souvenirs étaient flous. Le présent était par contre limpide pour la petite fille aveugle : sa maman était forte et aimante, mais elle était aussi seule et malheureuse. Au fond d'elle-même, Corentine s'était promis de trouver comment rendre à nouveau sa maman heureuse. Elle n'était pas la seule à le vouloir. Des parents et des amis s'obstinaient à rendre visite à la jeune maman pour lui faire oublier ses stigmates, lui redonner le goût de sortir, de se promener en ville, de rencontrer à nouveau des hommes et des femmes qui n'accordaient aucune importance à son visage distordu. Un jour, Corentine surprit même sa maman répondre : Jamais je ne retrouverai une vie normale au milieu de mes semblables. Ce serait plus beaucoup plus facile de traverser l'océan à la nage. 

    Aujourd'hui, Alice se souvient vaguement d'avoir été réveillée avant le lever du jour. Elle se frotte les yeux en regardant les jeux du soleil sur le papier peint. Elle s'étire, elle commence à rassembler ses pensées... Soudain elle se redresse complètement, éperdue, angoissée : elle se souvient ! Elle était dans un demi-sommeil quand elle avait entendu Corentine l'embrasser gentiment en lui promettant qu'elle reviendrait bientôt, juste après avoir traversé l'océan. Alice, sort du lit en un bond, calmant son cœur en panique : ça devait être un rêve. Rien d'autre qu'un rêve. Ou si la petite était vraiment venue, elle avait mal interprété les propos de Corentine. La petite fille avait imaginé un nouveau jeu... Impossible que Corentine soit sortie de la maison pour marcher jusqu'à la plage et se mettre à nager...

    Alice accourt dans la chambre de sa fille, mais Corentine n'est pas là. Alice cherche partout dans la maison, mais Corentine n'est pas là. Bientôt tous les parents et tous les amis sont prévenus et dans la ville, tout le monde cherche Corentine. Les efforts se sont vite dirigés vers les plages de la ville, mais Corentine n'y est pas. Des équipes de sauveteurs sont envoyées en mer. Des plongeurs parcourent les plages de la ville. Et les heures passent, et les jours passent, et l'on ne retrouve pas Corentine. Alice veut croire qu'on retrouvera sa fille malgré tout. Ses amis et ses parents essaient de la préparer au deuil.

    Francis est un gaillard pensif et solitaire qui vit presque toute sa vie en mer, sur son bateau de pêche, loin des hommes et de leurs folies. Il croit d'abord à une vision quand il voit la petite fille nager dans le soleil levant. La plage est loin et il n'y pas d'autres bateau que celui de Francis : nage-t-elle ainsi depuis le rivage ? Francis s'est suffisamment approché pour dialoguer avec la fillette.

- Salut petite ! Qu'est-ce que tu fais si loin de la plage ?
- Bonjour monsieur ! Je traverse l'océan.
Francis se tait pour bien digérer cette réponse. Puis il remarque :
- Eh bien bravo, tu viens déjà de parcourir une sacrée distance pour une petite fille comme toi. Dis-moi : comment trouveras-tu ton chemin ?
- C'est facile, monsieur, il suffit de nager toujours tout droit jusqu'à ce qu'on sente à nouveau qu'on a pied.
- Ah oui, c'est plus facile que je l'imaginais. Mais que feras-tu si la tempête se déchaîne ? Comment feras-tu quand tu auras faim et soif ?
- C'est pour ça que je suis partie si tôt ce matin, j'avais déjà réfléchi au problème. En partant aussi tôt, j'espère arriver au bout de l'océan avant midi.
- Eh bien, tu n'es pas seulement intrépide, tu es aussi très prévoyante. Et dis-moi : acceptes-tu que je fasse un bout de chemin avec toi ?... Je suis seul en mer depuis longtemps, et comme tu es très sympathique, j'aurais un peu de compagnie...
- C'est d'accord, monsieur.
- Je m'appelle Francis.
- Moi je m'appelle Corentine.

    La petite fille montre des signes évidents de fatigue. Francis choisit de ne pas tout de suite lui proposer de la recueillir sur son bateau. Il l'encourage dans son effort. Et il continue d'interroger la fillette :

- Et dis-moi, euh, pourquoi as-tu décidé de traverser l'océan ?
- Parce que je veux que maman ne soit plus si seule et si malheureuse... Elle m'a dit qu'elle est trop affreuse pour profiter de la vie... Mais le pain qu'elle prépare chaque jour est trop bon pour être celui d'une personne affreuse...
- La maman d'une petite fille comme toi ne peut pas être affreuse !
- Les baisers qu'elle me donne sont trop doux et trop réconfortants pour être ceux d'une personne affreuse...
- Je suis sûr que ta maman est quelqu'un de très bien.
- Quand elle borde mon lit, le soir, quand elle vient me réveiller le matin, les mots qu'elle prononce sont tellement beaux que je commence chaque nuit et chaque jour avec le sourire...

    Depuis un moment, la petite fille parle difficilement, et même si elle est très émue par ses propres paroles, Francis est certain qu'elle commence à être épuisée. Il se gratte la tête puis il prononce les mots suivants :
 
- Traverser l'océan, c'est un bel exploit... Quand j'avais ton âge, j'ai traversé l'océan moi aussi... Pour mon papa... Moi j'avais perdu mon grand-père et ma grand-mère qui venaient de mourir dans un accident de voiture... Mais mon papa, lui, il avait perdu son papa et sa maman ! Et il était devenu un fantôme. Il y avait tellement de tristesse en lui qu'il en mourait... Et pour lui, je suis allé traverser l'océan... Mais quand je suis revenu... Il était mort. Et je pense qu'il aurait préféré que je sois près de lui dans ce moment difficile. L'exploit, ce n'était pas de traverser l'océan, mais juste de rester près de lui sans pouvoir le sauver de toute cette tristesse qui le consumait.

    En vérité, Francis a tenu plus de la moitié de ce discours après avoir repêché la fillette qui n'arrivait presque plus à bouger. Elle est étendue sur le pont, haletante, les membres engourdis, la poitrine secouée par des sanglots que Francis n'arrive pas à calmer. Il avale difficilement sa salive : il vient de comprendre que la fillette est aveugle. Cela lui coûte un grand effort de proposer :

- Quand tu auras bien repris des forces, je peux te remettre à l'eau. Si tu veux toujours traverser l'océan...
- Francis, est-ce que c'est vrai que tu as traversé l'océan quand tu étais petit ?
- Disons que j'ai vraiment nagé beaucoup, beaucoup... Un être humain vraiment résolu, vraiment concentré, peut accomplir d'incroyables exploits ! Mais les plus grands exploits demandent surtout un grand cœur. Et quand je t'entends parler de ta maman, j'entends parler quelqu'un qui a un grand cœur... Alors ne crois-tu pas que ta place est près de ta maman ?

    Il a fallu plusieurs jours à Francis pour convaincre la petite fille de renoncer à son projet, à revenir à la ville, à retrouver Alice et très probablement affronter sa peur, sa colère et son incompréhension de mère atrocement inquiète. Mais Francis a promis de l'accompagner malgré son besoin vital de solitude et sa répugnance à côtoyer ses semblables. Corentine et Francis arrivent en ville et si Corentine devine les gestes et perçoit les murmures sans les comprendre, Francis, lui, voit bien les sourcils froncés et les visages figés. Il sert les dents pour tenir sa promesse et accompagner la petite jusqu'à chez elle, chez Alice, sa maman. Au fond de lui, il regrette cette promesse, il maudit tous ces gens mesquins qu'il rencontre, il maudit leurs préjugés et leur mépris mal dissimulé. Bientôt il sera de nouveau seul en mer. Il peut bien faire cet effort pour cette petite fille qui l'a ému. Pour l'instant, il est rassuré : Alice vient de retrouver sa fille, et elle la sert simplement dans ses bras sans faire de scène gênante. Pas de cris, pas de fureur, pas de reproches. Alice est tellement soulagée qu'elle ressent une immense bouffée de bonheur. Elle en oublie son torse et son visage stigmatisés. Elle sourit à l'homme qui a sauvé sa fille sans avoir peur de montrer sa peau fondue et pendante. Elle sert contre elle sa petite fille aveugle qui ne pouvait pas voir le corps horriblement distordu de Francis : un nain difforme dont la démarche fait rire les enfants. Sa petite fille aveugle ne perçoit de Francis que son sourire et son cœur. Et en cet instant, Alice non plus ne voit pas le corps difforme de Francis. Elle ne voit que son sourire et son cœur. Et vous savez quoi ? De tous les autres jours qui ont suivi, jamais Alice n'a vu, de Francis, autre chose que son sourire et son cœur. 



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