mercredi 3 mai 2017

Pour le mal que j'ai fait

 
Pour le mal que j'ai fait



    Pour le mal que j'ai fait, je dois payer et je paierai, se disait Dolorès. Pour le mal que j'ai causé, pour les erreurs que j'ai commises, je demanderai pardon et je réparerai, se disait Dolorès. Mais pourquoi cette existence me fait-elle payer un prix tellement élevé pour le peu de mal que j'ai fait ? Quel mal ai-je donc fait pour que la vie m'inflige tant de tourments ? se demandait Dolorès en emmenant ses enfants à l’hôpital. Ils étaient malades depuis longtemps et Dolorès avait à peine de quoi payer les soins. Pourtant elle se battait et faisait tout pour ses enfants. Et ils survivraient. Et jamais ils ne vivraient même une infime partie des injustices et des souffrances que la vie avait infligée à Dolorès. 

    Pour le peu de mal que j'ai fait. C'était sa rengaine depuis longtemps : Pour le mal que j'ai fait !... Cependant elle ne terminait jamais d'exprimer sa pensée. Elle serrait les poings, elle serrait les dents, elle gardait pour elle la fin de sa pensée, et elle dépensait toute son énergie à se battre pour ses enfants. Ses enfants mourants, elle allait les sauver. Si Dolorès devait vendre ses propres organes pour cela, elle le ferait. Elle serrait les dents, et en général on n'entendait d'elle que cette litanie : Pour le mal que j'ai fait... C'était in petto qu'elle achevait : Pour ce si peu de mal que j'ai fait, on m'a infligé trop d'horreurs ! Et pour le mal qu'on m'a fait, mon âme n'aura de repos tant que je n'aurai pas obtenu justice et réparation. Et Dolorès serrait les poings, elle serrait les dents, elle se battait, et ses enfants survivaient.

    Dolorès se rappelait bien ses premières années en ce monde sordide : elle était le souffre-douleur d'une mère brutale déchaînée. Les coups de poing et de pied, et de ceinture et de bâton étaient quotidiens. Mais Dolorès était si petite qu'elle croyait fermement que ce quotidien était le quotidien de tous les enfants. Et elle croyait que tous ces coups et toutes ces brimades étaient mérités parce qu'elle faisait le mal. Pour le mal que j'ai fait, je reçois encore une raclée, se disait la petite qui tentait de se réfugier sous le lit.

    Finalement la mère fut arrêtée puis internée dans un hôpital psychiatrique. Dolorès fut confiée à son oncle. Dolorès comprit alors que le quotidien d'un enfant n'était pas forcément fait de coups et de sévices. Dolorès comprit avec joie qu'une enfant pouvait être aimée. Terriblement aimée. Et son oncle l'aimait tant qu'il lui enseignât tous les devoirs d'une amante. Dolorès détestait tous ces moments où la tendresse devenait caresses intimes. Pour le mal que j'ai fait, je dois donner ce plaisir dégoûtant à mon oncle, se disait la petite Dolorès. Et ce ne fut que lorsque son institutrice comprit que Dolorès était enceinte que l'oncle fut arrêté et enfermé dans un pénitencier pour de nombreuses années. 

    Alors Dolorès transita entre les familles d’accueil et les centres d'assistance sociale. Son air plus hagard encore que celui de ses compagnes d'infortune, son innocence bafouée et sa profonde inexpérience de ce qu'est une vie normale en faisait une souffre-douleur recherchée. Un des jeux, dans le dortoir, était de lui uriner dessus pendant son sommeil. Avant qu'elle n'eût le temps de réagir, une surveillante avait déjà été avertie pour venir la tirer par les cheveux et la traîner sous la douche en l'insultant. Dolorès était une moins-que-rien. Et c'était sa faute si on la persécutait. On me persécute pour le mal que j'ai fait, voilà ce que pensait Dolorès.

    Et les années passèrent, des hommes abusèrent d'elle puis disparurent. Dolorès eut beaucoup d'enfants qu'elle dut élever seule. Et sa tristesse déprimée se transforma progressivement en une immense colère rentrée. Elle serrait les poings et elle serrait les dents en prononçant à peine : Pour le mal que j'ai fait... Mais comme ses enfants candides et beaux l'entendaient, elle ne se permettait pas d'exprimer sa pensée. C'était in petto qu'elle ajoutait : pour le peu de mal que j'ai fait, j'ai payé le prix. Mais pour le mal qu'ils m'ont fait, ils paieront aussi.

    Les années passaient et tous les criminels qui avaient profité de Dolorès poursuivaient tranquillement leur existence sans jamais être inquiétés par leurs victimes. Les mauvaises gens prospéraient par le mal qu'elles causaient et seule Dolorès souffrait, pleurait, se tordait dans son lit au lieu de dormir pour le mal qu'elle avait fait, voilà ce qu'elle pensait.

    Les années passaient et la colère de Dolorès grandissait. Tout son corps lui faisait mal, toute son âme n'était que chagrin et soif de vengeance, et ses bourreaux dormaient du sommeil du juste, voilà comment pensait Dolorès. Et elle se jurait qu'elle les retrouverait un jour - même s'il fallait attendre encore vingt ans - et qu'elle les châtierait. En attendant, elle enfouissait cette soif de vengeance au fond d'elle. Elle ne voulait pas montrer la noirceur qui rongeait son cœur à ses enfants. Elle ne voulait pas donner l'exemple de la colère et de la rancune à ses enfants. Leur naissance et leurs débuts dans la vie avaient été suffisamment difficiles et, désormais, Dolorès se battait pour leur offrir une vie juste et paisible. Ses enfants étaient maintenant sept enfants, tous abandonnés par leurs pères, tous n'ayant que leur mère, mais quelle mère ! Dolorès, à force de labeur et de sacrifices, avait élevé ses enfants dans un cadre toujours moins inconfortable, toujours moins incertain. Et vivant avec la confiance et l'amour de leur mère, et vivant dans le travail et la discipline entretenus par Dolorès, ses sept enfants firent d'excellentes études, et d’excellentes rencontres, et de belles expériences. Leur seul chagrin était cette mère qu'ils ne comprenaient pas : elle avait perpétuellement ce sourire triste et ce corps crispé, elle avait sans arrêt cette ritournelle qui lui échappait malgré elle : Pour le mal que j'ai fait... Alors les enfants la consolaient : Mais non maman, tu n'as rien fait de mal ! Et Dolorès souriait, comme un petit ange crucifié, mais elle ne s'expliquait pas : ses enfants n'avaient pas à connaître sa colère.

    Les années passèrent, et jamais Dolorès ne trouva l'occasion d'obtenir la justice et la réparation dont elle avait tant besoin. Elle est maintenant sur son lit de mort. Ses yeux ridés sont pleins de larmes et ses poings sont tellement serrés qu'ils saignent. Elle regarde sa vie lui échapper et sa haine, toujours tenace, depuis longtemps devenue un fardeau absurde, un poison qui l'a meurtrie, elle, elle seule, depuis sa jeunesse. Ses enfants et ses petits enfants sont réunis devant elle, attendant ses derniers mots, ses derniers conseils, ses dernières volontés. Et soudain, l'âme pleine de fiel et de fureur, elle renonce à sa bonne résolution de toujours : elle demande à ses enfants de la venger. Elle s'entend parler d'une voix rauque : Pour le mal que j'ai fait !... Ses enfants baissent la tête, impuissants. Ils connaissent par cœur ce refrain. Jamais ils n'ont pu réconforter leur mère de culpabiliser autant. Dolorès se détend un peu car enfin elle va dissiper ce malentendu de toujours. Enfin elle va exprimer sa colère, enfin elle va demander à ses enfants d'exaucer sa dernière volonté et de la venger. Elle entend sa propre voix qui murmure : Pour le mal que j'ai fait !... Or à ce moment, la plus jeune de ses petites filles répond d'un ton candide : Oh non, grand-mère, regarde ! Et la jeune fille désigne toute la famille réunie : Personne ne te reproche rien, grand mère ! Dolorès, sentant ses forces s'évanouir, sentant son cœur se ralentir et son esprit s'embrumer, essaie encore de murmurer : Pour le mal que j'ai fait, on m'a toujours refusé la justice et la réparation dont j'avais tant besoin, mais j'ai protégé une famille entière du mal... et pour le mal que j'ai fait, on m'a toujours interdit le bonheur et la paix, mais je les ai construits pour une famille entière... et cela ne m'a jamais rendu heureuse car je voulais... que mes bourreaux expient leurs fautes... or s'il fallait tout revivre, je referai exactement les mêmes choix... construire ce que j'ai construit et laisser mes bourreaux impunis... s'il fallait tout revivre, c'est ce que je voudrais... et le murmure apaisé de Dolorès est dit à voix si basse que personne ne l'entend, cependant, autour de la vieille femme qui vient de mourir, pas un seul proche ne manque.

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