jeudi 18 mai 2017

Les nuits blanches

   Les nuits blanches



    Pour la troisième fois de cette nuit, Alban Herg sortit du lit pour s'asseoir à son pupitre et travailler sur ses partitions. C'était son habitude chaque nuit : au lieu de s'endormir, il se tournait et se retournait entre les draps trempés de sueur, et il se rejouait in petto les mesures boiteuses de son travail. Dès sa première symphonie, Alban avait connu un grand succès. Depuis quelques années, le public et la critique comptait sur lui. Il avait atteint une renommée mondiale avec un opéra et trois symphonies et il se disait qu'il méritait un peu ce succès, même si rien n'est plus aléatoire que le succès. Alban ne dormait jamais la nuit. Au mieux il se relâchait un quart d'heure en respirant en silence. Et très vite la musique revenait dans son esprit. Et alors il repensait sa composition. Toute la nuit il repensait sa composition. Il se relevait et se recouchait sans relâche, réécrivait les portées sans jamais être satisfait. Puis toute la journée, il travaillait entre son piano et ses partitions, inlassablement, pendant des mois et des mois, sans relâche. Alors oui, il se disait qu'il méritait un peu son succès. Non pas parce que ses symphonies étaient aussi surprenantes et délicieuses que le disait le public. Non pas parce que ses symphonies étaient aussi raffinées et novatrices que le disait la critique. Mais parce qu'il ne dormait plus de la nuit depuis des années et parce qu'il ne se reposait plus de la journée depuis des années. Au mieux il arrachait quelques moments de sommeil involontaire dans la salle d'attente du dentiste, dans un taxi, dans le fauteuil chez le coiffeur... Mais alors, quand on le réveillait, il traversait des moments douloureux où son cœur tonnait trop fort et où la stupeur confinait à l'angoisse. Ces minutes de sommeil qu'il avalait de travers, sans jamais le décider, constituaient, depuis des années, depuis l'enfance, le seul sommeil d'Alban.

    En fait, Alban était d'accord avec ses critiques les plus sévères. En général, Alban était trop apprécié pour qu'on s'en prenne méchamment à son œuvre. Mais les critiques sévères avaient remarqué un déséquilibre dans ses œuvres qu'Alban avait lui aussi remarqué. Surtout lors de ses nuits blanches. Car alors sa mémoire lui rejouait impitoyablement ses partitions et Alban entendait de plus en plus distinctement les faiblesses de ses créations. Quand son écriture était sobre, il manquait quelque chose, quand son écriture était riche, il y avait trop, quand il était inspiré, les accompagnements étaient ou bien trop riches ou bien trop absents. Ses œuvres étaient réussies, mais elles semblaient inachevées et déséquilibrées.

    Un jour, le producteur artistique téléphona pour prévenir Alban que Pénélope Trauss la jeune violoniste arrivait à l'improviste chez lui ! Quelques moments plus tard, ce fut Julie qui téléphona, une belle journaliste qui écrivait toujours des articles clairvoyants et intelligents sur sa musique. Elle lui demanda s'il avait prévu d'écrire pour la jeune violoniste qui avait rendez-vous avec lui. Alban s'étonna. Il hésita même à quitter son logement en vitesse. Or la sonnette retentissait déjà. Alban ne connaissait pas Pénélope personnellement. Toutefois elle était suffisamment connue pour qu'il ait eut des échos sur son caractère droit et fort, sa présence intimidante, son habitude de ne pas écouter les critiques et de n'en faire qu'à sa tête. En bref, il avait toujours entendu qu'il s'agissait d'une fille désagréable dont il était difficile et pénible de se débarrasser... Il ouvrit la porte avec beaucoup de réticence, bien décidé à ne pas s'en laisser imposer par la jeune violoniste.

    Pénélope salua le compositeur avec beaucoup de respect et un petit sourire timide qui surprit Alban. Puis elle entra chez lui sans manière, examina l'intérieur d'un œil sévère, et commença de prendre des partitions pour les lire. Alban était bien décidé à recadrer la jeune femme, tout prodige du violon qu'elle était. Il marcha sur elle pour reprendre les partitions. Alors elle lui dit d'une petite voix : J'espère ne pas vous gêner en lisant votre travail ? Je vous admire tellement. Alban voulut lui répondre sèchement de reposer les partitions. Or il s'entendit répondre gentiment : Aucun problème, bien sur. Pénélope s'assit et, avec une insolence qui suffoqua Alban, elle donna son avis sur les partitions qu'elle chiffonnait des ses petites mains véloces : Vous progressez d’œuvre en œuvre, bravo ! Pourtant même dans votre travail actuel, je retrouve cette petite maladresse, ce petit manque d'équilibre bien à vous. Cela touche le grand public mais je sais que ça vous gêne, n'est-ce pas ? Alban se surprit à acquiescer. Il voulut proférer quelque sarcasme pour remettre la jeune femme à sa place mais elle poursuivait sans prêter attention à Alban : Et si je viens vous rendre visite, c'est en tant qu'admiratrice de la première heure. Et c'est surtout parce que je pense avoir la solution à vos problèmes d'écriture. Alban gardait un sourire contrefait sur son visage, essayant sans succès d'interrompre la jeune violoniste, se promettant de la moucher d'une réplique sardonique dès qu'elle reprendrait son souffle. Une fois qu'il lui aurait coupé le caquet, il était bien décidé à invoquer la piètre excuse pour la faire déguerpir. Mais voilà qu'elle déclarait déjà : Les symphonies, ce n'est pas votre domaine, tout simplement. L'opéra était plutôt joli cela-dit. En vérité, ce qui conviendrait le mieux à votre écriture, ce serait une œuvre concertante. Si vous écriviez un concerto pour violon, je suis certaine que votre sensibilité s'épanouirait. Oui, c'est cela votre avenir ! Et bien sûr, je me dépenserais sans compter pour interpréter au mieux votre création. Cette idée me hante depuis que j'ai entendu votre première symphonie. Interpréter votre musique ! Je n'en dors plus de la nuit ! Alban se contorsionnait, affreusement mal à l'aise. Il cherchait les mots pour refuser de la manière la plus univoque. Malheureusement, à peine émettait-il un son que Pénélope lui assénait une nouvelle déclaration qui l'abrutissait littéralement. Pourtant il était hors de question d'accepter les propositions de cette musicienne ! Elle s'était déjà installée chez lui avec une effronterie qui l'énervait. Alban ressentit donc un immense abattement lorsqu'il s'entendit répondre : Ah oui, c'est une proposition intéressante. En effet, j'écrirais volontiers (mais pourquoi « volontiers » ? se désespérait le pauvre compositeur en son for intérieur) un concerto pour violon. Et votre interprétation correspondrait certainement à mon style. Alban soupira et se laissa tomber, à bout de forces, dans un fauteuil. Il s'en voulait. Il se montrait faible et désarmé face à une vampire qui savait ce qu'elle voulait. Il se dit qu'encore si Pénélope était jolie, il aurait eu la force de tolérer ses mauvaises manières et il aurait même pu envisager avec plaisir d'écrire pour elle. Sur ce point, il n'avait pas totalement raison car Pénélope était une belle femme, toutefois ses traits harmonieux et gracieux étaient masqués sous des expressions dures et décidées. Il suffisait qu'elle hésite, qu'elle sourit, qu'elle se sente gênée pour que cette beauté apparaisse. Cependant, Alban n'avait qu'une envie : se retrouver seul ! Alors il prit son imperméable, ses clefs, il montra la porte à Pénélope d'un air pataud, et il sortit de l'appartement en attendant la jeune femme sur le pas de la porte. Ce fut elle qui fixa leur prochain rendez-vous de travail dans deux mois. Alban se promena seul dans son parc préféré, pour la première fois sans aucun plaisir.

    De retour chez lui, plein de hargne, Alban travailla mieux que jamais sur sa quatrième symphonie. Puis éreinté, il alla se blottir dans son lit, non pas pour dormir, puisque le sommeil lui était interdit, mais pour songer. Jamais il ne travaillerait sur le concerto promis à Pénélope. Cependant comment lui annoncer ? Lui écrire une lettre sobre et ferme ? Lui téléphoner ? Au fond de lui, Alban savait comment il allait procéder : dans deux mois l'affreuse vampire serait de retour, et il se contorsionnerait devant elle sans arriver à proférer le moindre mot, et elle finirait par comprendre qu'il n'avait pas écrit le concerto promis, et indignée elle disparaîtrait à jamais. C'était mesquin, c'était indigne, et Alban évitait d'y penser franchement. Pour apaiser sa conscience, il réfléchit même à quelques motifs faciles qui pourraient servir de prétexte à un concerto ringard. Et tout à coup ! Il se réveilla au petit matin ! Pour la première fois depuis des années, il avait dormi pendant toute la nuit ! Il se redressa dans son lit, et découvrit à quel point il avait mal au dos et à quel point il se sentait aussi fatigué que d'habitude. Mais un enthousiasme sinistre lui donnait un trop-plein d'énergie : il venait de dormir pendant toute une nuit ! Et survolté, il s'installa à son pupitre pour travailler de plus belle sur sa symphonie.

    Il en fut ainsi pendant deux mois. Pendant la journée, Alban travaillait, plein de fougue et d’inspiration sur sa symphonie. Puis tard le soir, il se mettait au lit, il songeait à Pénélope, des vagues de colère le traversaient, en même temps il se disait qu'il fallait bien écrire une esquisse de concerto, et à peine cherchait-il cette esquisse qu'il s'endormait. Au bout de deux mois, il avait une horrible mauvaise conscience, une immense énergie qui le mettait mal à l'aise, et une habitude hallucinée de nuits de sommeil qui ne le reposaient pas.

    Alban avait tenté de se préparer mentalement à l'arrivée de la jeune fille. Quand elle arriva, il comprit à quel point il était désarmé, impuissant, minable, face à cette bourrasque féminine qui entrait chez lui, décidée, virevoltante, et avec quelque chose de sévère dans le regard. Devant Alban désemparé, elle allait, elle venait, elle furetait partout dans l'appartement. Elle s'empara des partitions éparpillées sur le bureau, le pupitre et le piano. Elle les examina avec une attention froide et rigide. Alban bredouilla quelques mots inintelligibles pour expliquer qu'il n'avait pas du tout travailler sur le concerto. Pénélope regarda rapidement toutes les partitions puis releva la tête et posa un œil interrogateur sur Alban. Ce dernier rougit et tenta de murmurer : Oui, pardon, je n'ai pas écrit une seule ligne du concerto... Mais seul un soupir sortit de sa bouche. Le visage de Pénélope s'éclaira, elle sourit, et voilà qu'elle déclara qu'elle était ravie ! Alban n'en crut pas ses oreilles tandis que la jeune femme continuait de dire à quel point elle était heureuse du travail fourni par Alban, à quel point cela confirmait son point de vue, à quel point Alban avait eu raison d'abandonner toute idée d'écrire pour sa symphonie et d'uniquement se consacrer au concerto. Et Pénélope tendit toutes les partitions devant elle en s'exclamant : Jamais je n'aurais cru être autant persuasive ! Vous n'avez pas écrit une seule ligne pour votre symphonie ! Tout ce travail uniquement pour notre concerto, ah, merci ! Merci ! Alban était abasourdi. Est-ce qu'elle blaguait ? Est-ce qu'elle le provoquait ? Elle paraissait tellement sérieuse ! En hésitant, d'un pas balourd, il s'approcha d'elle et prit une partition pour la relire. Et il redécouvrit son travail, il redécouvrit une manière d'écrire ses idées musicales, et il entendit distinctement l'orchestre répondre aux solos du violon qu'il devinait dans des portées qui étaient conçues, à la base, pour une toute autre orchestration. 

    Alban finit par prononcer naïvement : Vous avez raison ! C'était très improbable, et voilà que c'est fait, ce concerto... il fonctionne ! Pénélope eut un petit rire enfantin : Oh bin vous, alors, vous ne vous embarrassez pas de modestie ! Alban, vexé, rétorqua : Vous ne m'avez pas compris ! Je suis juste... éberlué ! Toutes ces nuits à essayer d'écrire... et à m'endormir chaque nuit, oui chaque nuit, bizarrement... Et toutes ces journées à travailler malgré l'épuisement et le découragement... Pénélope fit : Vous avez de la chance ! Moi, je n'ai pas de souvenir d'une nuit de sommeil... Toutes mes nuits sont blanches depuis ma plus tendre enfance... Et elle ajouta en riant : Avant de vous connaître, je ne dormais pas de la nuit à cause de l'ambition et de l'angoisse. Je voulais être la meilleure violoniste au monde ! Au fond de moi, c'était pour être choisie par celui qui saurait écrire pour moi. Et voilà que j'ai fait votre connaissance ! Et que vous m'avez choisie, moi ! Et depuis deux mois, désormais, si je ne dors plus, c'est parce que je travaille et retravaille sans fin vos partitions. Je veux être parfaite pour être à la hauteur de votre génie, Alban Herg ! Et Pénélope éclata d'un rire impressionnant. Alban lui répondit avec un rire confus. Il ne savait pas comment se sortir de ce piège, comment faire comprendre à Pénélope qu'il ne l'avait pas choisie, qu'il n'avait pas écrit de concerto, qu'il voulait être seul, qu'il se sentait vampirisé par cette artiste impossible... Et il s'entendit lui répondre : D'ici quelques semaines, j'aurais terminé. Voyons-nous de temps en temps pour essayer les premières partitions définitives... Au fond de lui, Alban pleurnichait de rage.

    Le soir de la Première, Alban était venu à l'auditorium avec Julie, une belle journaliste qui écrivait toujours des articles intelligents et mesurés sur ses créations. Il appréciait autant la lucidité de Julie que sa beauté fatale. Et Alban était particulièrement heureux car, ce soir, pour la première fois, Julie avait accepté son invitation à dîner après le concert. Julie était partie rejoindre sa place aux premiers rangs tandis qu'Alban était aller retrouver le chef d'orchestre et les musiciens. Alban était terriblement nerveux. Il était presque davantage nerveux que Pénélope, elle, était sereine. Cette dernière était cependant très concentrée. Et tout son être exprimait un respect total pour l’œuvre qu'elle allait interpréter. Au lieu de rassurer Alban, cela l'impressionnait et l'effrayait. Il finit par s'enfuir pour se réfugier dans les toilettes. Tout le concert s'était passé comme un rêve merveilleux. D'abord désarçonné, le public avait applaudi à tout rompre. Plus tard, l’œuvre allait connaître un succès mitigé, beaucoup d'auditeurs hébétés déclareraient préférer les premières symphonies, tandis que les critiques se déchireraient pour la première fois autour d'une œuvre d'Alban Herg qui jusqu'alors avait fait la quasi-unanimité. Mais ce qui rassurerait Alban, c'est que ses critiques les plus sévères salueraient ses efforts et son évolution : selon eux, Alban aurait trouvé son style pour répartir, de manière équilibrée, ses idées créatrices entre les différentes parties de l'orchestre.

    Après la soirée, Alban retrouva Julie, la belle journaliste qui devait dîner avec lui. Mais Pénélope ne les quittait plus, et il avait beau expliquer comment il s'était organisé, Pénélope restait auprès d'eux. Julie riait de bon cœur et regardait le compositeur, dépassé, s'embrouiller dans des explications maladroites pour faire comprendre à Pénélope qu'il était temps de le laisser. Ou bien Pénélope semblait ne pas comprendre, ou bien elle semblait ne pas croire Alban, ou bien elle semblait ne pas tenir compte de ses paroles et restait accrochée à son bras. Julie, la belle journaliste, finit par quitter Pénélope et Alban avec un sourire énigmatique. Alban poussa un profond soupir. Et Pénélope lui répondit : Ah oui, enfin débarrassés d'elle ! Qu'elle en a donc mis, du temps, à comprendre ! Alban ouvrit de grands yeux effarés, voulut détromper sa violoniste, puis il haussa les épaules en pensant que, décidément, il ne pouvait résister au caractère de cette artiste. Elle était d'ailleurs en train de lui demander de finir la soirée chez lui, autour d'une coupe bien méritée. Résigné, Alban accepta l'invitation, se demanda comment il finirait par ce débarrasser de cette Pénélope envahissante. Chez lui, Pénélope se comporta comme elle en avait l'habitude : elle prenait les objets, les soupesait, les examinait, les replaçait de travers et à la plus mauvaise place. Elle reprenait les partitions pour chantonner quelques mesures à sa manière. Et Alban, enfoncé dans un fauteuil, regardait entre ses paupières mi-closes cette jeune femme qui s'invitait chez lui sans la moindre gêne. Pénélope finit par se rendre compte qu'elle virevoltait littéralement chez son hôte alors que lui restait immobile, en train de la dévisager, mutique et presque abattu. Elle se tourna vers lui. Elle rougit. Ses yeux brillants se posèrent franchement sur Alban. Mais sa voix était douce, faible, et hésitante quand elle demanda, puis s'interrompit sans achever la question. Soudain, Alban découvrit, derrière la façade pleine d'assurance et d'énergie, une petite fille timide et charmante. Et soudain, Alban se découvrit charmé. Il étouffa un sursaut de colère découragée contre lui-même et sa faiblesse absolue. Il tenta même de sourire. Les yeux dans les yeux, les deux jeunes gens se rapprochèrent l'un de l'autre. Ils se prirent par la main. Ils s'enlacèrent. Avec une démarche désordonnée, ils se rapprochèrent du canapé où ils se laissèrent tomber. Et ils passèrent alors ensemble la plus belle nuit de leur vie : à peine sur le canapé, pelotonnés l'un contre l'autre, ils s'étaient endormis profondément pour se réveiller, souriants, en fin de matinée, plein d'une fraîcheur qu'ils n'avaient pas connue depuis trop longtemps.

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