jeudi 25 mai 2017

Traverser l'océan





   Traverser l'océan




    Quand Alice et Marc décidèrent si rapidement de se marier, presque tous les amis et parents d'Alice la mirent en garde : on ne connaissait pas bien ce jeune homme, ténébreux, aventurier ; il était plus sage d'attendre. Aucun argument ne fit vaciller la jeune femme. Son frère lui avait même dit qu'il était plus sage de se préparer à traverser l'océan à la nage plutôt que de se lancer dans un mariage aussi inconsidéré. On ne connaissait pas bien cet homme, Marc, à qui tout semblait réussir, mais qui n'était connu de personne, qui vivait en ville sans amis ni parents, riche et seul. On ne comprenait pas pourquoi cet homme solitaire s'était attaché à cette femme si différente de lui, simple, sociable, charmante sans être très belle, appréciée de tous, estimée de tous. Alice et Marc se marièrent donc contre l'avis de tous et, très rapidement, ils eurent une enfant : Corentine. Tout le monde prédit qu'il serait plus facile de traverser l'océan à la nage plutôt que de faire durer une telle famille. Il fallut quelques années pour que les événements donnent raison à tout le monde...

    Quelques années après la naissance de Corentine, on retrouva la mère et la fille atrocement brûlées. Marc avait disparu pour toujours. Peu à peu on sut ce qui s'était passé : après un malentendu stupide, Marc fut pris d'une de ses habituelles colères, et cette fois-là sa colère le fit agir de manière démesurée ; il aspergea sa femme et sa fille d'essence avant de mettre le feu en hurlant. Jamais on ne retrouva le jeune homme asocial. Alice était défigurée pour toujours et son torse brûlé lui ferait mal toute sa vie. Le corps de Corentine montrait beaucoup moins de séquelles, mais la petite était devenue aveugle. Tout l'entourage d'Alice accueillit cette nouvelle avec une compassion assez sincère pour ne pas exhiber le triomphe d'avoir obtenu un dénouement conforme à ses préjugés.

    Alice, se retrouvant seule, et recherchant désormais la solitude, éleva son enfant, seule, avec amour et patience. Alice apprenait à sa fille à vivre dans un monde devenu invisible, et quand il le fallait, elle était ses yeux. Corentine grandissait et devenait toujours plus belle et toujours plus radieuse malgré un départ dans la vie si dramatique. Corentine n'avait que deux ans quand Marc avait brûlé sa femme et sa fille, et ses souvenirs étaient flous. Le présent était par contre limpide pour la petite fille aveugle : sa maman était forte et aimante, mais elle était aussi seule et malheureuse. Au fond d'elle-même, Corentine s'était promis de trouver comment rendre à nouveau sa maman heureuse. Elle n'était pas la seule à le vouloir. Des parents et des amis s'obstinaient à rendre visite à la jeune maman pour lui faire oublier ses stigmates, lui redonner le goût de sortir, de se promener en ville, de rencontrer à nouveau des hommes et des femmes qui n'accordaient aucune importance à son visage distordu. Un jour, Corentine surprit même sa maman répondre : Jamais je ne retrouverai une vie normale au milieu de mes semblables. Ce serait plus beaucoup plus facile de traverser l'océan à la nage. 

    Aujourd'hui, Alice se souvient vaguement d'avoir été réveillée avant le lever du jour. Elle se frotte les yeux en regardant les jeux du soleil sur le papier peint. Elle s'étire, elle commence à rassembler ses pensées... Soudain elle se redresse complètement, éperdue, angoissée : elle se souvient ! Elle était dans un demi-sommeil quand elle avait entendu Corentine l'embrasser gentiment en lui promettant qu'elle reviendrait bientôt, juste après avoir traversé l'océan. Alice, sort du lit en un bond, calmant son cœur en panique : ça devait être un rêve. Rien d'autre qu'un rêve. Ou si la petite était vraiment venue, elle avait mal interprété les propos de Corentine. La petite fille avait imaginé un nouveau jeu... Impossible que Corentine soit sortie de la maison pour marcher jusqu'à la plage et se mettre à nager...

    Alice accourt dans la chambre de sa fille, mais Corentine n'est pas là. Alice cherche partout dans la maison, mais Corentine n'est pas là. Bientôt tous les parents et tous les amis sont prévenus et dans la ville, tout le monde cherche Corentine. Les efforts se sont vite dirigés vers les plages de la ville, mais Corentine n'y est pas. Des équipes de sauveteurs sont envoyées en mer. Des plongeurs parcourent les plages de la ville. Et les heures passent, et les jours passent, et l'on ne retrouve pas Corentine. Alice veut croire qu'on retrouvera sa fille malgré tout. Ses amis et ses parents essaient de la préparer au deuil.

    Francis est un gaillard pensif et solitaire qui vit presque toute sa vie en mer, sur son bateau de pêche, loin des hommes et de leurs folies. Il croit d'abord à une vision quand il voit la petite fille nager dans le soleil levant. La plage est loin et il n'y pas d'autres bateau que celui de Francis : nage-t-elle ainsi depuis le rivage ? Francis s'est suffisamment approché pour dialoguer avec la fillette.

- Salut petite ! Qu'est-ce que tu fais si loin de la plage ?
- Bonjour monsieur ! Je traverse l'océan.
Francis se tait pour bien digérer cette réponse. Puis il remarque :
- Eh bien bravo, tu viens déjà de parcourir une sacrée distance pour une petite fille comme toi. Dis-moi : comment trouveras-tu ton chemin ?
- C'est facile, monsieur, il suffit de nager toujours tout droit jusqu'à ce qu'on sente à nouveau qu'on a pied.
- Ah oui, c'est plus facile que je l'imaginais. Mais que feras-tu si la tempête se déchaîne ? Comment feras-tu quand tu auras faim et soif ?
- C'est pour ça que je suis partie si tôt ce matin, j'avais déjà réfléchi au problème. En partant aussi tôt, j'espère arriver au bout de l'océan avant midi.
- Eh bien, tu n'es pas seulement intrépide, tu es aussi très prévoyante. Et dis-moi : acceptes-tu que je fasse un bout de chemin avec toi ?... Je suis seul en mer depuis longtemps, et comme tu es très sympathique, j'aurais un peu de compagnie...
- C'est d'accord, monsieur.
- Je m'appelle Francis.
- Moi je m'appelle Corentine.

    La petite fille montre des signes évidents de fatigue. Francis choisit de ne pas tout de suite lui proposer de la recueillir sur son bateau. Il l'encourage dans son effort. Et il continue d'interroger la fillette :

- Et dis-moi, euh, pourquoi as-tu décidé de traverser l'océan ?
- Parce que je veux que maman ne soit plus si seule et si malheureuse... Elle m'a dit qu'elle est trop affreuse pour profiter de la vie... Mais le pain qu'elle prépare chaque jour est trop bon pour être celui d'une personne affreuse...
- La maman d'une petite fille comme toi ne peut pas être affreuse !
- Les baisers qu'elle me donne sont trop doux et trop réconfortants pour être ceux d'une personne affreuse...
- Je suis sûr que ta maman est quelqu'un de très bien.
- Quand elle borde mon lit, le soir, quand elle vient me réveiller le matin, les mots qu'elle prononce sont tellement beaux que je commence chaque nuit et chaque jour avec le sourire...

    Depuis un moment, la petite fille parle difficilement, et même si elle est très émue par ses propres paroles, Francis est certain qu'elle commence à être épuisée. Il se gratte la tête puis il prononce les mots suivants :
 
- Traverser l'océan, c'est un bel exploit... Quand j'avais ton âge, j'ai traversé l'océan moi aussi... Pour mon papa... Moi j'avais perdu mon grand-père et ma grand-mère qui venaient de mourir dans un accident de voiture... Mais mon papa, lui, il avait perdu son papa et sa maman ! Et il était devenu un fantôme. Il y avait tellement de tristesse en lui qu'il en mourait... Et pour lui, je suis allé traverser l'océan... Mais quand je suis revenu... Il était mort. Et je pense qu'il aurait préféré que je sois près de lui dans ce moment difficile. L'exploit, ce n'était pas de traverser l'océan, mais juste de rester près de lui sans pouvoir le sauver de toute cette tristesse qui le consumait.

    En vérité, Francis a tenu plus de la moitié de ce discours après avoir repêché la fillette qui n'arrivait presque plus à bouger. Elle est étendue sur le pont, haletante, les membres engourdis, la poitrine secouée par des sanglots que Francis n'arrive pas à calmer. Il avale difficilement sa salive : il vient de comprendre que la fillette est aveugle. Cela lui coûte un grand effort de proposer :

- Quand tu auras bien repris des forces, je peux te remettre à l'eau. Si tu veux toujours traverser l'océan...
- Francis, est-ce que c'est vrai que tu as traversé l'océan quand tu étais petit ?
- Disons que j'ai vraiment nagé beaucoup, beaucoup... Un être humain vraiment résolu, vraiment concentré, peut accomplir d'incroyables exploits ! Mais les plus grands exploits demandent surtout un grand cœur. Et quand je t'entends parler de ta maman, j'entends parler quelqu'un qui a un grand cœur... Alors ne crois-tu pas que ta place est près de ta maman ?

    Il a fallu plusieurs jours à Francis pour convaincre la petite fille de renoncer à son projet, à revenir à la ville, à retrouver Alice et très probablement affronter sa peur, sa colère et son incompréhension de mère atrocement inquiète. Mais Francis a promis de l'accompagner malgré son besoin vital de solitude et sa répugnance à côtoyer ses semblables. Corentine et Francis arrivent en ville et si Corentine devine les gestes et perçoit les murmures sans les comprendre, Francis, lui, voit bien les sourcils froncés et les visages figés. Il sert les dents pour tenir sa promesse et accompagner la petite jusqu'à chez elle, chez Alice, sa maman. Au fond de lui, il regrette cette promesse, il maudit tous ces gens mesquins qu'il rencontre, il maudit leurs préjugés et leur mépris mal dissimulé. Bientôt il sera de nouveau seul en mer. Il peut bien faire cet effort pour cette petite fille qui l'a ému. Pour l'instant, il est rassuré : Alice vient de retrouver sa fille, et elle la sert simplement dans ses bras sans faire de scène gênante. Pas de cris, pas de fureur, pas de reproches. Alice est tellement soulagée qu'elle ressent une immense bouffée de bonheur. Elle en oublie son torse et son visage stigmatisés. Elle sourit à l'homme qui a sauvé sa fille sans avoir peur de montrer sa peau fondue et pendante. Elle sert contre elle sa petite fille aveugle qui ne pouvait pas voir le corps horriblement distordu de Francis : un nain difforme dont la démarche fait rire les enfants. Sa petite fille aveugle ne perçoit de Francis que son sourire et son cœur. Et en cet instant, Alice non plus ne voit pas le corps difforme de Francis. Elle ne voit que son sourire et son cœur. Et vous savez quoi ? De tous les autres jours qui ont suivi, jamais Alice n'a vu, de Francis, autre chose que son sourire et son cœur. 



jeudi 18 mai 2017

Les nuits blanches

   Les nuits blanches



    Pour la troisième fois de cette nuit, Alban Herg sortit du lit pour s'asseoir à son pupitre et travailler sur ses partitions. C'était son habitude chaque nuit : au lieu de s'endormir, il se tournait et se retournait entre les draps trempés de sueur, et il se rejouait in petto les mesures boiteuses de son travail. Dès sa première symphonie, Alban avait connu un grand succès. Depuis quelques années, le public et la critique comptait sur lui. Il avait atteint une renommée mondiale avec un opéra et trois symphonies et il se disait qu'il méritait un peu ce succès, même si rien n'est plus aléatoire que le succès. Alban ne dormait jamais la nuit. Au mieux il se relâchait un quart d'heure en respirant en silence. Et très vite la musique revenait dans son esprit. Et alors il repensait sa composition. Toute la nuit il repensait sa composition. Il se relevait et se recouchait sans relâche, réécrivait les portées sans jamais être satisfait. Puis toute la journée, il travaillait entre son piano et ses partitions, inlassablement, pendant des mois et des mois, sans relâche. Alors oui, il se disait qu'il méritait un peu son succès. Non pas parce que ses symphonies étaient aussi surprenantes et délicieuses que le disait le public. Non pas parce que ses symphonies étaient aussi raffinées et novatrices que le disait la critique. Mais parce qu'il ne dormait plus de la nuit depuis des années et parce qu'il ne se reposait plus de la journée depuis des années. Au mieux il arrachait quelques moments de sommeil involontaire dans la salle d'attente du dentiste, dans un taxi, dans le fauteuil chez le coiffeur... Mais alors, quand on le réveillait, il traversait des moments douloureux où son cœur tonnait trop fort et où la stupeur confinait à l'angoisse. Ces minutes de sommeil qu'il avalait de travers, sans jamais le décider, constituaient, depuis des années, depuis l'enfance, le seul sommeil d'Alban.

    En fait, Alban était d'accord avec ses critiques les plus sévères. En général, Alban était trop apprécié pour qu'on s'en prenne méchamment à son œuvre. Mais les critiques sévères avaient remarqué un déséquilibre dans ses œuvres qu'Alban avait lui aussi remarqué. Surtout lors de ses nuits blanches. Car alors sa mémoire lui rejouait impitoyablement ses partitions et Alban entendait de plus en plus distinctement les faiblesses de ses créations. Quand son écriture était sobre, il manquait quelque chose, quand son écriture était riche, il y avait trop, quand il était inspiré, les accompagnements étaient ou bien trop riches ou bien trop absents. Ses œuvres étaient réussies, mais elles semblaient inachevées et déséquilibrées.

    Un jour, le producteur artistique téléphona pour prévenir Alban que Pénélope Trauss la jeune violoniste arrivait à l'improviste chez lui ! Quelques moments plus tard, ce fut Julie qui téléphona, une belle journaliste qui écrivait toujours des articles clairvoyants et intelligents sur sa musique. Elle lui demanda s'il avait prévu d'écrire pour la jeune violoniste qui avait rendez-vous avec lui. Alban s'étonna. Il hésita même à quitter son logement en vitesse. Or la sonnette retentissait déjà. Alban ne connaissait pas Pénélope personnellement. Toutefois elle était suffisamment connue pour qu'il ait eut des échos sur son caractère droit et fort, sa présence intimidante, son habitude de ne pas écouter les critiques et de n'en faire qu'à sa tête. En bref, il avait toujours entendu qu'il s'agissait d'une fille désagréable dont il était difficile et pénible de se débarrasser... Il ouvrit la porte avec beaucoup de réticence, bien décidé à ne pas s'en laisser imposer par la jeune violoniste.

    Pénélope salua le compositeur avec beaucoup de respect et un petit sourire timide qui surprit Alban. Puis elle entra chez lui sans manière, examina l'intérieur d'un œil sévère, et commença de prendre des partitions pour les lire. Alban était bien décidé à recadrer la jeune femme, tout prodige du violon qu'elle était. Il marcha sur elle pour reprendre les partitions. Alors elle lui dit d'une petite voix : J'espère ne pas vous gêner en lisant votre travail ? Je vous admire tellement. Alban voulut lui répondre sèchement de reposer les partitions. Or il s'entendit répondre gentiment : Aucun problème, bien sur. Pénélope s'assit et, avec une insolence qui suffoqua Alban, elle donna son avis sur les partitions qu'elle chiffonnait des ses petites mains véloces : Vous progressez d’œuvre en œuvre, bravo ! Pourtant même dans votre travail actuel, je retrouve cette petite maladresse, ce petit manque d'équilibre bien à vous. Cela touche le grand public mais je sais que ça vous gêne, n'est-ce pas ? Alban se surprit à acquiescer. Il voulut proférer quelque sarcasme pour remettre la jeune femme à sa place mais elle poursuivait sans prêter attention à Alban : Et si je viens vous rendre visite, c'est en tant qu'admiratrice de la première heure. Et c'est surtout parce que je pense avoir la solution à vos problèmes d'écriture. Alban gardait un sourire contrefait sur son visage, essayant sans succès d'interrompre la jeune violoniste, se promettant de la moucher d'une réplique sardonique dès qu'elle reprendrait son souffle. Une fois qu'il lui aurait coupé le caquet, il était bien décidé à invoquer la piètre excuse pour la faire déguerpir. Mais voilà qu'elle déclarait déjà : Les symphonies, ce n'est pas votre domaine, tout simplement. L'opéra était plutôt joli cela-dit. En vérité, ce qui conviendrait le mieux à votre écriture, ce serait une œuvre concertante. Si vous écriviez un concerto pour violon, je suis certaine que votre sensibilité s'épanouirait. Oui, c'est cela votre avenir ! Et bien sûr, je me dépenserais sans compter pour interpréter au mieux votre création. Cette idée me hante depuis que j'ai entendu votre première symphonie. Interpréter votre musique ! Je n'en dors plus de la nuit ! Alban se contorsionnait, affreusement mal à l'aise. Il cherchait les mots pour refuser de la manière la plus univoque. Malheureusement, à peine émettait-il un son que Pénélope lui assénait une nouvelle déclaration qui l'abrutissait littéralement. Pourtant il était hors de question d'accepter les propositions de cette musicienne ! Elle s'était déjà installée chez lui avec une effronterie qui l'énervait. Alban ressentit donc un immense abattement lorsqu'il s'entendit répondre : Ah oui, c'est une proposition intéressante. En effet, j'écrirais volontiers (mais pourquoi « volontiers » ? se désespérait le pauvre compositeur en son for intérieur) un concerto pour violon. Et votre interprétation correspondrait certainement à mon style. Alban soupira et se laissa tomber, à bout de forces, dans un fauteuil. Il s'en voulait. Il se montrait faible et désarmé face à une vampire qui savait ce qu'elle voulait. Il se dit qu'encore si Pénélope était jolie, il aurait eu la force de tolérer ses mauvaises manières et il aurait même pu envisager avec plaisir d'écrire pour elle. Sur ce point, il n'avait pas totalement raison car Pénélope était une belle femme, toutefois ses traits harmonieux et gracieux étaient masqués sous des expressions dures et décidées. Il suffisait qu'elle hésite, qu'elle sourit, qu'elle se sente gênée pour que cette beauté apparaisse. Cependant, Alban n'avait qu'une envie : se retrouver seul ! Alors il prit son imperméable, ses clefs, il montra la porte à Pénélope d'un air pataud, et il sortit de l'appartement en attendant la jeune femme sur le pas de la porte. Ce fut elle qui fixa leur prochain rendez-vous de travail dans deux mois. Alban se promena seul dans son parc préféré, pour la première fois sans aucun plaisir.

    De retour chez lui, plein de hargne, Alban travailla mieux que jamais sur sa quatrième symphonie. Puis éreinté, il alla se blottir dans son lit, non pas pour dormir, puisque le sommeil lui était interdit, mais pour songer. Jamais il ne travaillerait sur le concerto promis à Pénélope. Cependant comment lui annoncer ? Lui écrire une lettre sobre et ferme ? Lui téléphoner ? Au fond de lui, Alban savait comment il allait procéder : dans deux mois l'affreuse vampire serait de retour, et il se contorsionnerait devant elle sans arriver à proférer le moindre mot, et elle finirait par comprendre qu'il n'avait pas écrit le concerto promis, et indignée elle disparaîtrait à jamais. C'était mesquin, c'était indigne, et Alban évitait d'y penser franchement. Pour apaiser sa conscience, il réfléchit même à quelques motifs faciles qui pourraient servir de prétexte à un concerto ringard. Et tout à coup ! Il se réveilla au petit matin ! Pour la première fois depuis des années, il avait dormi pendant toute la nuit ! Il se redressa dans son lit, et découvrit à quel point il avait mal au dos et à quel point il se sentait aussi fatigué que d'habitude. Mais un enthousiasme sinistre lui donnait un trop-plein d'énergie : il venait de dormir pendant toute une nuit ! Et survolté, il s'installa à son pupitre pour travailler de plus belle sur sa symphonie.

    Il en fut ainsi pendant deux mois. Pendant la journée, Alban travaillait, plein de fougue et d’inspiration sur sa symphonie. Puis tard le soir, il se mettait au lit, il songeait à Pénélope, des vagues de colère le traversaient, en même temps il se disait qu'il fallait bien écrire une esquisse de concerto, et à peine cherchait-il cette esquisse qu'il s'endormait. Au bout de deux mois, il avait une horrible mauvaise conscience, une immense énergie qui le mettait mal à l'aise, et une habitude hallucinée de nuits de sommeil qui ne le reposaient pas.

    Alban avait tenté de se préparer mentalement à l'arrivée de la jeune fille. Quand elle arriva, il comprit à quel point il était désarmé, impuissant, minable, face à cette bourrasque féminine qui entrait chez lui, décidée, virevoltante, et avec quelque chose de sévère dans le regard. Devant Alban désemparé, elle allait, elle venait, elle furetait partout dans l'appartement. Elle s'empara des partitions éparpillées sur le bureau, le pupitre et le piano. Elle les examina avec une attention froide et rigide. Alban bredouilla quelques mots inintelligibles pour expliquer qu'il n'avait pas du tout travailler sur le concerto. Pénélope regarda rapidement toutes les partitions puis releva la tête et posa un œil interrogateur sur Alban. Ce dernier rougit et tenta de murmurer : Oui, pardon, je n'ai pas écrit une seule ligne du concerto... Mais seul un soupir sortit de sa bouche. Le visage de Pénélope s'éclaira, elle sourit, et voilà qu'elle déclara qu'elle était ravie ! Alban n'en crut pas ses oreilles tandis que la jeune femme continuait de dire à quel point elle était heureuse du travail fourni par Alban, à quel point cela confirmait son point de vue, à quel point Alban avait eu raison d'abandonner toute idée d'écrire pour sa symphonie et d'uniquement se consacrer au concerto. Et Pénélope tendit toutes les partitions devant elle en s'exclamant : Jamais je n'aurais cru être autant persuasive ! Vous n'avez pas écrit une seule ligne pour votre symphonie ! Tout ce travail uniquement pour notre concerto, ah, merci ! Merci ! Alban était abasourdi. Est-ce qu'elle blaguait ? Est-ce qu'elle le provoquait ? Elle paraissait tellement sérieuse ! En hésitant, d'un pas balourd, il s'approcha d'elle et prit une partition pour la relire. Et il redécouvrit son travail, il redécouvrit une manière d'écrire ses idées musicales, et il entendit distinctement l'orchestre répondre aux solos du violon qu'il devinait dans des portées qui étaient conçues, à la base, pour une toute autre orchestration. 

    Alban finit par prononcer naïvement : Vous avez raison ! C'était très improbable, et voilà que c'est fait, ce concerto... il fonctionne ! Pénélope eut un petit rire enfantin : Oh bin vous, alors, vous ne vous embarrassez pas de modestie ! Alban, vexé, rétorqua : Vous ne m'avez pas compris ! Je suis juste... éberlué ! Toutes ces nuits à essayer d'écrire... et à m'endormir chaque nuit, oui chaque nuit, bizarrement... Et toutes ces journées à travailler malgré l'épuisement et le découragement... Pénélope fit : Vous avez de la chance ! Moi, je n'ai pas de souvenir d'une nuit de sommeil... Toutes mes nuits sont blanches depuis ma plus tendre enfance... Et elle ajouta en riant : Avant de vous connaître, je ne dormais pas de la nuit à cause de l'ambition et de l'angoisse. Je voulais être la meilleure violoniste au monde ! Au fond de moi, c'était pour être choisie par celui qui saurait écrire pour moi. Et voilà que j'ai fait votre connaissance ! Et que vous m'avez choisie, moi ! Et depuis deux mois, désormais, si je ne dors plus, c'est parce que je travaille et retravaille sans fin vos partitions. Je veux être parfaite pour être à la hauteur de votre génie, Alban Herg ! Et Pénélope éclata d'un rire impressionnant. Alban lui répondit avec un rire confus. Il ne savait pas comment se sortir de ce piège, comment faire comprendre à Pénélope qu'il ne l'avait pas choisie, qu'il n'avait pas écrit de concerto, qu'il voulait être seul, qu'il se sentait vampirisé par cette artiste impossible... Et il s'entendit lui répondre : D'ici quelques semaines, j'aurais terminé. Voyons-nous de temps en temps pour essayer les premières partitions définitives... Au fond de lui, Alban pleurnichait de rage.

    Le soir de la Première, Alban était venu à l'auditorium avec Julie, une belle journaliste qui écrivait toujours des articles intelligents et mesurés sur ses créations. Il appréciait autant la lucidité de Julie que sa beauté fatale. Et Alban était particulièrement heureux car, ce soir, pour la première fois, Julie avait accepté son invitation à dîner après le concert. Julie était partie rejoindre sa place aux premiers rangs tandis qu'Alban était aller retrouver le chef d'orchestre et les musiciens. Alban était terriblement nerveux. Il était presque davantage nerveux que Pénélope, elle, était sereine. Cette dernière était cependant très concentrée. Et tout son être exprimait un respect total pour l’œuvre qu'elle allait interpréter. Au lieu de rassurer Alban, cela l'impressionnait et l'effrayait. Il finit par s'enfuir pour se réfugier dans les toilettes. Tout le concert s'était passé comme un rêve merveilleux. D'abord désarçonné, le public avait applaudi à tout rompre. Plus tard, l’œuvre allait connaître un succès mitigé, beaucoup d'auditeurs hébétés déclareraient préférer les premières symphonies, tandis que les critiques se déchireraient pour la première fois autour d'une œuvre d'Alban Herg qui jusqu'alors avait fait la quasi-unanimité. Mais ce qui rassurerait Alban, c'est que ses critiques les plus sévères salueraient ses efforts et son évolution : selon eux, Alban aurait trouvé son style pour répartir, de manière équilibrée, ses idées créatrices entre les différentes parties de l'orchestre.

    Après la soirée, Alban retrouva Julie, la belle journaliste qui devait dîner avec lui. Mais Pénélope ne les quittait plus, et il avait beau expliquer comment il s'était organisé, Pénélope restait auprès d'eux. Julie riait de bon cœur et regardait le compositeur, dépassé, s'embrouiller dans des explications maladroites pour faire comprendre à Pénélope qu'il était temps de le laisser. Ou bien Pénélope semblait ne pas comprendre, ou bien elle semblait ne pas croire Alban, ou bien elle semblait ne pas tenir compte de ses paroles et restait accrochée à son bras. Julie, la belle journaliste, finit par quitter Pénélope et Alban avec un sourire énigmatique. Alban poussa un profond soupir. Et Pénélope lui répondit : Ah oui, enfin débarrassés d'elle ! Qu'elle en a donc mis, du temps, à comprendre ! Alban ouvrit de grands yeux effarés, voulut détromper sa violoniste, puis il haussa les épaules en pensant que, décidément, il ne pouvait résister au caractère de cette artiste. Elle était d'ailleurs en train de lui demander de finir la soirée chez lui, autour d'une coupe bien méritée. Résigné, Alban accepta l'invitation, se demanda comment il finirait par ce débarrasser de cette Pénélope envahissante. Chez lui, Pénélope se comporta comme elle en avait l'habitude : elle prenait les objets, les soupesait, les examinait, les replaçait de travers et à la plus mauvaise place. Elle reprenait les partitions pour chantonner quelques mesures à sa manière. Et Alban, enfoncé dans un fauteuil, regardait entre ses paupières mi-closes cette jeune femme qui s'invitait chez lui sans la moindre gêne. Pénélope finit par se rendre compte qu'elle virevoltait littéralement chez son hôte alors que lui restait immobile, en train de la dévisager, mutique et presque abattu. Elle se tourna vers lui. Elle rougit. Ses yeux brillants se posèrent franchement sur Alban. Mais sa voix était douce, faible, et hésitante quand elle demanda, puis s'interrompit sans achever la question. Soudain, Alban découvrit, derrière la façade pleine d'assurance et d'énergie, une petite fille timide et charmante. Et soudain, Alban se découvrit charmé. Il étouffa un sursaut de colère découragée contre lui-même et sa faiblesse absolue. Il tenta même de sourire. Les yeux dans les yeux, les deux jeunes gens se rapprochèrent l'un de l'autre. Ils se prirent par la main. Ils s'enlacèrent. Avec une démarche désordonnée, ils se rapprochèrent du canapé où ils se laissèrent tomber. Et ils passèrent alors ensemble la plus belle nuit de leur vie : à peine sur le canapé, pelotonnés l'un contre l'autre, ils s'étaient endormis profondément pour se réveiller, souriants, en fin de matinée, plein d'une fraîcheur qu'ils n'avaient pas connue depuis trop longtemps.

mercredi 10 mai 2017

Et après on va jouer


   Et après on va jouer


   Le vieil homme prend encore une pause le temps de retrouver son souffle. Mais il est plus serein à présent : il est déjà au coin de la rue. Il sera bientôt rentré. Le petit garçon qui l'accompagne lui demande alors avec plus d'insistance : Et après, on va jouer ? Le petit garçon est confiant car ils sont presque de retour chez eux. Le vieil homme aura sûrement envie de jouer.

    Le vieil homme respire plus tranquillement. Il hoche la tête affirmativement en regardant le petit garçon. Mais au fond de lui, il se demande s'il aura la force et l'envie de jouer. Il a tellement vieilli ces derniers temps. Il le savait que ça finirait comme ça. Le petit garçon et lui le savaient depuis longtemps. Il fallait bien que ça arrive. Pourtant le petit garçon est resté avec le vieil homme, continuant d'y croire, continuant de sourire en regardant le monde et continuant de s'étonner d'un rien. Et le vieil homme s'est usé, courbé, fatigué. Le vieil homme ne regarde plus le monde, il ne sourit plus, il se laisse aller au fil des jours. Et de temps en temps la voix du petit garçon le rappelle à lui : Et après on va jouer ?

    Il y a si longtemps que le vieil homme a pris ce petit garçon sous sa protection. Au début, il avait tellement de force et d'envie. Et souvent il s'amusait, il riait aux éclats, il dansait, il virevoltait avec ce petit garçon. Il se moquait bien du regard des autres. Tant pis si on les regardait comme des êtres bizarres et inadaptés. Tant pis si on le prenait pour un fou. Quant au petit garçon on ne le regardait pas, on ne l'écoutait pas.

    Il y a tellement longtemps, le vieil homme et le petit garçon avaient discuté bien des fois, pendant des nuits entières, du temps qui passe, des vies qui s'effacent, et de tout ce qui pouvait abîmer leur amitié. Alors le vieil homme avait promis qu'il n'abandonnerait jamais le petit garçon. Et le vieil homme était devenu adulte, et il avait tenu sa promesse, quitte à s'isoler des autres. Et le vieil homme avait commencé à vieillir, et il avait tenu sa promesse, quitte à passer pour un vieux fou. Et aujourd'hui le vieil homme réalise un exploit quand il parvient à marcher autour du pâté de maisons. Il est souvent essoufflé, il est toujours épuisé, et quand il joue avec le petit garçon, quelque fois, c'est sans beaucoup d'entrain, sans beaucoup de sourires. Mais cela suffit au petit garçon. Le vieil homme a tenu sa promesse jusqu'au dernier jour. Le vieil homme et le petit garçon ont réussi à s'amuser de la vie jusqu'au dernier jour. Et aujourd'hui, tandis que le vieil homme tombe sur le sol, qu'il voit le monde tourner autour de lui et s'évanouir, il sait qu'il peut aujourd'hui se reposer. Le vieil homme et le petit garçon vont enfin se reposer, ensemble.

mercredi 3 mai 2017

Pour le mal que j'ai fait

 
Pour le mal que j'ai fait



    Pour le mal que j'ai fait, je dois payer et je paierai, se disait Dolorès. Pour le mal que j'ai causé, pour les erreurs que j'ai commises, je demanderai pardon et je réparerai, se disait Dolorès. Mais pourquoi cette existence me fait-elle payer un prix tellement élevé pour le peu de mal que j'ai fait ? Quel mal ai-je donc fait pour que la vie m'inflige tant de tourments ? se demandait Dolorès en emmenant ses enfants à l’hôpital. Ils étaient malades depuis longtemps et Dolorès avait à peine de quoi payer les soins. Pourtant elle se battait et faisait tout pour ses enfants. Et ils survivraient. Et jamais ils ne vivraient même une infime partie des injustices et des souffrances que la vie avait infligée à Dolorès. 

    Pour le peu de mal que j'ai fait. C'était sa rengaine depuis longtemps : Pour le mal que j'ai fait !... Cependant elle ne terminait jamais d'exprimer sa pensée. Elle serrait les poings, elle serrait les dents, elle gardait pour elle la fin de sa pensée, et elle dépensait toute son énergie à se battre pour ses enfants. Ses enfants mourants, elle allait les sauver. Si Dolorès devait vendre ses propres organes pour cela, elle le ferait. Elle serrait les dents, et en général on n'entendait d'elle que cette litanie : Pour le mal que j'ai fait... C'était in petto qu'elle achevait : Pour ce si peu de mal que j'ai fait, on m'a infligé trop d'horreurs ! Et pour le mal qu'on m'a fait, mon âme n'aura de repos tant que je n'aurai pas obtenu justice et réparation. Et Dolorès serrait les poings, elle serrait les dents, elle se battait, et ses enfants survivaient.

    Dolorès se rappelait bien ses premières années en ce monde sordide : elle était le souffre-douleur d'une mère brutale déchaînée. Les coups de poing et de pied, et de ceinture et de bâton étaient quotidiens. Mais Dolorès était si petite qu'elle croyait fermement que ce quotidien était le quotidien de tous les enfants. Et elle croyait que tous ces coups et toutes ces brimades étaient mérités parce qu'elle faisait le mal. Pour le mal que j'ai fait, je reçois encore une raclée, se disait la petite qui tentait de se réfugier sous le lit.

    Finalement la mère fut arrêtée puis internée dans un hôpital psychiatrique. Dolorès fut confiée à son oncle. Dolorès comprit alors que le quotidien d'un enfant n'était pas forcément fait de coups et de sévices. Dolorès comprit avec joie qu'une enfant pouvait être aimée. Terriblement aimée. Et son oncle l'aimait tant qu'il lui enseignât tous les devoirs d'une amante. Dolorès détestait tous ces moments où la tendresse devenait caresses intimes. Pour le mal que j'ai fait, je dois donner ce plaisir dégoûtant à mon oncle, se disait la petite Dolorès. Et ce ne fut que lorsque son institutrice comprit que Dolorès était enceinte que l'oncle fut arrêté et enfermé dans un pénitencier pour de nombreuses années. 

    Alors Dolorès transita entre les familles d’accueil et les centres d'assistance sociale. Son air plus hagard encore que celui de ses compagnes d'infortune, son innocence bafouée et sa profonde inexpérience de ce qu'est une vie normale en faisait une souffre-douleur recherchée. Un des jeux, dans le dortoir, était de lui uriner dessus pendant son sommeil. Avant qu'elle n'eût le temps de réagir, une surveillante avait déjà été avertie pour venir la tirer par les cheveux et la traîner sous la douche en l'insultant. Dolorès était une moins-que-rien. Et c'était sa faute si on la persécutait. On me persécute pour le mal que j'ai fait, voilà ce que pensait Dolorès.

    Et les années passèrent, des hommes abusèrent d'elle puis disparurent. Dolorès eut beaucoup d'enfants qu'elle dut élever seule. Et sa tristesse déprimée se transforma progressivement en une immense colère rentrée. Elle serrait les poings et elle serrait les dents en prononçant à peine : Pour le mal que j'ai fait... Mais comme ses enfants candides et beaux l'entendaient, elle ne se permettait pas d'exprimer sa pensée. C'était in petto qu'elle ajoutait : pour le peu de mal que j'ai fait, j'ai payé le prix. Mais pour le mal qu'ils m'ont fait, ils paieront aussi.

    Les années passaient et tous les criminels qui avaient profité de Dolorès poursuivaient tranquillement leur existence sans jamais être inquiétés par leurs victimes. Les mauvaises gens prospéraient par le mal qu'elles causaient et seule Dolorès souffrait, pleurait, se tordait dans son lit au lieu de dormir pour le mal qu'elle avait fait, voilà ce qu'elle pensait.

    Les années passaient et la colère de Dolorès grandissait. Tout son corps lui faisait mal, toute son âme n'était que chagrin et soif de vengeance, et ses bourreaux dormaient du sommeil du juste, voilà comment pensait Dolorès. Et elle se jurait qu'elle les retrouverait un jour - même s'il fallait attendre encore vingt ans - et qu'elle les châtierait. En attendant, elle enfouissait cette soif de vengeance au fond d'elle. Elle ne voulait pas montrer la noirceur qui rongeait son cœur à ses enfants. Elle ne voulait pas donner l'exemple de la colère et de la rancune à ses enfants. Leur naissance et leurs débuts dans la vie avaient été suffisamment difficiles et, désormais, Dolorès se battait pour leur offrir une vie juste et paisible. Ses enfants étaient maintenant sept enfants, tous abandonnés par leurs pères, tous n'ayant que leur mère, mais quelle mère ! Dolorès, à force de labeur et de sacrifices, avait élevé ses enfants dans un cadre toujours moins inconfortable, toujours moins incertain. Et vivant avec la confiance et l'amour de leur mère, et vivant dans le travail et la discipline entretenus par Dolorès, ses sept enfants firent d'excellentes études, et d’excellentes rencontres, et de belles expériences. Leur seul chagrin était cette mère qu'ils ne comprenaient pas : elle avait perpétuellement ce sourire triste et ce corps crispé, elle avait sans arrêt cette ritournelle qui lui échappait malgré elle : Pour le mal que j'ai fait... Alors les enfants la consolaient : Mais non maman, tu n'as rien fait de mal ! Et Dolorès souriait, comme un petit ange crucifié, mais elle ne s'expliquait pas : ses enfants n'avaient pas à connaître sa colère.

    Les années passèrent, et jamais Dolorès ne trouva l'occasion d'obtenir la justice et la réparation dont elle avait tant besoin. Elle est maintenant sur son lit de mort. Ses yeux ridés sont pleins de larmes et ses poings sont tellement serrés qu'ils saignent. Elle regarde sa vie lui échapper et sa haine, toujours tenace, depuis longtemps devenue un fardeau absurde, un poison qui l'a meurtrie, elle, elle seule, depuis sa jeunesse. Ses enfants et ses petits enfants sont réunis devant elle, attendant ses derniers mots, ses derniers conseils, ses dernières volontés. Et soudain, l'âme pleine de fiel et de fureur, elle renonce à sa bonne résolution de toujours : elle demande à ses enfants de la venger. Elle s'entend parler d'une voix rauque : Pour le mal que j'ai fait !... Ses enfants baissent la tête, impuissants. Ils connaissent par cœur ce refrain. Jamais ils n'ont pu réconforter leur mère de culpabiliser autant. Dolorès se détend un peu car enfin elle va dissiper ce malentendu de toujours. Enfin elle va exprimer sa colère, enfin elle va demander à ses enfants d'exaucer sa dernière volonté et de la venger. Elle entend sa propre voix qui murmure : Pour le mal que j'ai fait !... Or à ce moment, la plus jeune de ses petites filles répond d'un ton candide : Oh non, grand-mère, regarde ! Et la jeune fille désigne toute la famille réunie : Personne ne te reproche rien, grand mère ! Dolorès, sentant ses forces s'évanouir, sentant son cœur se ralentir et son esprit s'embrumer, essaie encore de murmurer : Pour le mal que j'ai fait, on m'a toujours refusé la justice et la réparation dont j'avais tant besoin, mais j'ai protégé une famille entière du mal... et pour le mal que j'ai fait, on m'a toujours interdit le bonheur et la paix, mais je les ai construits pour une famille entière... et cela ne m'a jamais rendu heureuse car je voulais... que mes bourreaux expient leurs fautes... or s'il fallait tout revivre, je referai exactement les mêmes choix... construire ce que j'ai construit et laisser mes bourreaux impunis... s'il fallait tout revivre, c'est ce que je voudrais... et le murmure apaisé de Dolorès est dit à voix si basse que personne ne l'entend, cependant, autour de la vieille femme qui vient de mourir, pas un seul proche ne manque.