lundi 24 avril 2017

Frères ennemis


Frères ennemis



    Bien des années plus tard, près du podium du Marathon des Vétérans, Valéry se rappelait avec une amère acuité la réussite de son frère Gabriel au concours de l’École Supérieure de Politique. L'adjectif « Supérieure » signifiait bien sûr « réservée aux élites ». Valéry, pourtant plus âgé de cinq ans que son frère, n'avait qu'avec beaucoup de difficultés, et bien des années plus tard, intégré l’École populaire de Littérature. L'adjectif « populaire » signifiait bien sûr « ouverte à tous », c'est-à-dire que les élites méprisaient l'établissement ; mais les étudiants issus du simple peuple n'avaient pas de meilleur choix pour suivre un cursus convenable, et ils étaient heureux de leur sort alors qu'ils avaient au mieux des implants au rabais, ou des implants défectueux, ou pire, comme Valéry, pas d'implant du tout.

    Valéry se souvenait parfaitement de la grande fête familiale, des buffets fastueux, des nombreux cadeaux, des amis et des parents qui défilaient à la maison pour complimenter Gabriel tout en raillant, ouvertement, les échecs scolaires répétés de Valéry. Gabriel avait toujours très bien toléré l'implant. Valéry avait souffert le martyre dès sa petite enfance. Et malgré bien des discussions avec les médecins, avec les conseillers scolaires et avec ses parents, Valéry demanda la permission de se faire retirer l'instrument qui lui perforait le crâne, lui brouillait la vue, lui faisait éclater les tympans, lui donnait des nausées ; la précieuse assistance cybernétique de l'implant ne méritait pas de telles tortures, voilà ce que répétait Valéry à peine âgé de dix ans. On lui retira l'implant. Valéry allait devoir vivre sa vie comme la vivait le simple peuple : isolé de l'Intelligence Artificielle Supérieure et de ses Métadonnées Universelles.

    Dans un premier temps, grisé par un bien-être physique et mental qu'il n'avait jamais connu, Valéry avait affiché un optimisme exubérant : il compenserait l'absence d'implant comme le faisaient les génies du passé, ou certains grands personnages du peuple d'aujourd'hui : avec des ordinateurs, avec des tablettes et avec des lunettes connectées à l'Intelligence Supérieure. Néanmoins, Valéry réalisa que son frère progressait beaucoup plus vite que lui dans n'importe quel domaine. Et Gabriel avait cinq ans de moins ! Gabriel était en permanence connecté avec l'Intelligence Supérieure qui traitait toutes ses données physiologiques et psychologiques en temps réel : son pouls, sa tension, son taux de glycémie, ses différents taux d'hormones, sa masse musculaire, sa masse graisseuse, l'activité de chacune de ses zones cérébrales, ses mouvements, sa proprioception, ses humeurs, ses émotions, ses discours, ses objectifs, ses efforts, ses tentatives, tout était analysé en temps réel par l'Intelligence Supérieure. Et en quelques millièmes de secondes, les Métadonnées indiquaient l'attitude la plus efficace à adopter dans n'importe quelle situation. Gabriel était ambitieux, Gabriel était brillant, et Gabriel était connecté grâce à son implant : il vivrait donc un destin supérieur. Gabriel confessait, avec un sourire narquois, avoir cependant un véritable défaut : son frère était un sous-homme. 

    Valéry s'était battu de tout son cœur pour rivaliser avec ce frère sarcastique qui le surpassait dans tous les domaines. Or que ce fût pour courir un cent mètres, résoudre une énigme, chausser pour la première fois des patins à glace, essayer pour la première fois de jouer de la guitare, tout était, pour Gabriel, l'occasion de briller et de rabaisser son frère. L'objectif avoué de Gabriel était de devenir un dirigeant politique et de fonder une jolie famille. Il ne nourrissait pas de passion véritable pour le sport, l'art ou la culture. Toutefois, il se tenait au courant de toutes les occupations de son frère pour avoir le plaisir de le dominer toujours davantage. Selon l'Intelligence Supérieure, il était sain d'exercer son corps, son mental et son esprit dans diverses disciplines : cela lui serait profitable d'une manière ou d'une autre pour ses grandes ambitions politiques. Gabriel et Valéry devinrent des frères ennemis, l'un étant pour toujours le bourreau de l'autre au fil des années, au fil des décennies.

    Valéry s'était renfermé sur lui-même pour vivre de plus en plus secrètement ses passions. Il adorait jouer du piano et interpréter des standards de jazz aussi bien que des œuvres classiques. Gabriel avait fini par l'apprendre et, avec l'aide de l'Intelligence Supérieure, avait acquis un tel niveau en piano qu'il se produisait parfois sur scène et suscitait quelques article louangeurs dans la presse. Gabriel s'en vantait avec un rire sardonique quand il lui arrivait de parler avec son grand frère. Ce dernier, barbouillé de rancœur et d'envie, se révoltait d'avoir passé tant de nuits blanches à travailler, à étudier, à répéter, pour, au mieux, jouer dans quelques bars avec un groupe modeste de musiciens du peuple.
Valéry s'était obstiné à poursuivre des études après sa réussite douloureuse à l’École populaire de Littérature, et il lui avait fallu une quinzaine d'années pour décrocher un petit emploi de professeur dans une faculté de lettres. Ses cours étaient appréciés des étudiants, son amour sincère de la littérature gagnait l'estime de ses collègues, mais au fond de son cœur mélancolique, Valéry se comparait avec son frère qui dirigeait l'Université Supérieure de Sciences Sociales et Politiques parallèlement à ses responsabilités d'élu.

    Valéry avait vécu de nombreuses années de solitude frustrée tout en contemplant, d'un regard mauvais, son frère ramener une nouvelle fiancée chaque semaine. Et Gabriel était déjà marié et père de deux enfants parfaits quand Valéry réussit à séduire une jolie petite femme du peuple. Gabriel était marié avec la femme idéale, une sublime athlète qui volait de record en record dans les compétitions mondiales. Gabriel et sa femme étaient parfaitement accordés et leur bonheur parfait écœurait parfois Valéry. Ce dernier s'était marié avec une pédiatre spécialisée dans le suivi des enfants qui vivaient avec des implants défectueux. Cette gentille femme avait elle-même un implant défectueux, et en plaisantant, elle ajoutait que c'était probablement pour cette raison qu'elle s'était mariée avec Valéry. Mais quand elle se fâchait avec lui, c'était sans plaisanter qu'elle lançait cette méchante saillie. Il fallut de nombreuses années à Valéry et sa femme pour parvenir à une entente agréable et complice que Gabriel et sa femme avaient immédiatement obtenue. Curieusement, il y avait, au fond du regard de Gabriel et de sa femme, une étrange envie pour l'entente si imparfaite et si humaine que Valéry et sa femme avaient patiemment construite, pas à pas, à deux, seuls, sans l'aide d'aucune entité cybernétique.

    Valéry s'était piqué de curiosité pour la culture et la langue de pays oubliés, il s'était inscrit dans des clubs d'échecs et de tennis de table, il avait pris des cours de violon, il avait même exposé quelques aquarelles, et peu à peu, à force de transpirer, travailler, batailler, il avait obtenu quelques résultats qui faisaient la fierté de sa femme et de ses enfants... mais toujours Gabriel avait fini par le rejoindre dans ses études de langues, dans ses cours d'échecs et dans ses matches de tennis de table, et toujours Gabriel avait triomphé en surpassant, très facilement, son sous-homme de frère.

    Avec les années, Valéry était devenu un quinquagénaire sec et nerveux, à l'esprit tumultueux mais intraitable. Il torpillait ses humeurs et ses envies tout au fond de lui pour, malgré tout, vivre ses envies et ses passions avec un rire méchant, comme pour crier à ce monde qu'il détestait : Je suis un sous-homme mais je suis libre et je fais ce que je veux ! Il voyait de moins en moins son père et sa mère, son frère et les amis de son frère. Il s'obstinait à se lancer des défis qu'il finissait par surmonter, laborieusement, lentement, maladroitement. Et il essayait de ne plus accorder d'importance aux triomphes remportés par son frère Gabriel qui, tôt ou tard, venait le narguer en se lançant les mêmes défis.

    Valéry, pour ses cinquante-cinq ans, s'était inscrit au Marathon des Vétérans. Valéry n'avait jamais couru sur de longues distances. S'il était sportif, il n'avait jamais vraiment pratiqué de sport d'endurance. C'était pour lui un véritable défi : il s'était donné quatre mois pour se préparer au Marathon des Vétérans. Il savait qu'il terminerait bon dernier face à tous ces anciens sportifs de haut niveau, doté d'un cœur et d'un mental en acier trempé, la plupart équipés d'implants en parfait état. Quand le moment du départ arriva, Valéry se sentait parfaitement prêt à courir les quarante-deux kilomètres ; mais surtout, il regarda avec une impassibilité tenace son frère Gabriel rejoindre les coureurs célèbres et les saluer comme de vieilles connaissances. Pour sûr, Gabriel finirait dans le groupe de tête. Valéry ne put empêcher une bouffée d'amertume lui envahir la poitrine quelques secondes pendant que des souvenirs cuisants refaisaient surface. Pourtant Valéry expira plus lentement, et il ravala l'énergie noire de ces humeurs et de ces souvenirs pour s'en nourrir et renforcer sa détermination. Des klaxons retentirent, les coureurs démarrèrent lentement, tous soudés les un aux autres, progressant comme une coulée de grumeaux multicolores. Rapidement, différents groupes de niveau se constituèrent. Valéry courait parmi les derniers, des gens du peuple comme lui, tous décidé, tous hargneux, tous prêts à surmonter n'importe quelle souffrance pour franchir la ligne d'arrivée. Quelques heures après le départ, Valéry et certains de ces coureurs arrivaient au terme de ce marathon, et ils étaient loin d'être les derniers. Gabriel avait alors terminé sa course depuis longtemps, et il bavardait avec d'anciens champions près du podium. Il avait l'air étrange. Gabriel fit un signe de la main à son grand frère, d'un geste qui se voulait négligent, avec un air qui se voulait détaché. Gabriel se rapprocha de Valéry d'un pas tranquille. Valéry avait les jambes lourdes, et même s'il avait une intense envie de le cacher, son corps ne lui obéissait plus : Valéry marchait comme si deux lourds poteaux avaient remplacé ses jambes. Son corps suait, son visage était défait, son souffle était encore court. Les deux frères ennemis étaient l'un en face de l'autre. Valéry remarquait quelque chose d'inhabituel chez son frère, sans pouvoir déterminer quoi.

    Gabriel tendit sa main à son frère. Ce dernier, avec une hésitation qui aurait été de la méfiance dix ans plus tôt, serra la main de son frère. Il la sentit molle et tremblante. Valéry interrogea son frère du regard. Ce dernier bredouilla quelques mots inintelligibles avant de s'exprimer plus clairement : J'ai peur. Je suis allé au bout de mes forces. Mon corps ne pourra plus faire mieux... Valéry eut un rictus d'incompréhension en rétorquant : Le grand champion nous fait une petite déprime après la course ? L’intelligence supérieure ne te souffle pas le rythme respiratoire parfait pour produire la dose adéquate de sérotonine ? Gabriel eut un sourire triste. Valéry dit alors : Bravo, tu es encore le meilleur ! Valéry haussa les épaules. Son corps musclé, son cœur de lion, son esprit alerte ne pourraient jamais rivaliser avec l'être hybride Gabriel. Valéry se retourna pour partir. Mais son frère le retint. Et Gabriel lui dit, presque en sanglotant : Je suis allé au bout de mes forces, tu ne comprends pas ? L'implant a arraché le meilleur de moi pendant toutes ces années... Avec l'Intelligence Supérieure, ils ont géré mon corps et mon esprit à flux tendu pour que je sois toujours au maximum, sans en mourir... Valéry ne savait pas quoi dire. Est-ce que son frère plaisantait ? Gabriel continuait : Aujourd'hui, malgré les apparences, mon corps est fichu. Les capteurs viennent encore de me le confirmer : je n'arriverai pas au terme de cette année. Valéry soupira, incrédule. Gabriel poursuivit : J'ai plusieurs anévrismes, mes os sont poreux au delà du supportable, mes tendons sont noués de ganglions et de petites tumeurs, mes reins sont prêts de lâcher... 

    Après une longue pause au cours de laquelle Gabriel avait du mal à respirer, il fit : Peu d'hommes peuvent accomplir ce que tu as accompli, Valéry. Moi, je vais bientôt disparaître, après avoir atteint tous mes objectifs. Toi, tu resteras dans ce monde, parmi les tiens, avec ce corps et cet esprit que rien n'a pu abattre. J'ai remporté les victoires... mais c'est toujours toi qui as livré bataille. Valéry avait la bouche ouverte, mais il ne sut quoi répondre. Était-ce l'Intelligence supérieure qui était en train de souffler ce discours à son frère ? Gabriel dut s'en rendre compte car il reprit : Oui, tu as raison de te méfier, mais ce n'est pas l'Intelligence Supérieure qui s'exprime. C'est moi. Et tout ce que je veux te dire, c'est... Gabriel chercha ses mots, penaud. Il lui fallut beaucoup de temps avant de prononcer ces mots qui étaient de lui seul : Je ne sais quel démon m'a poussé à te persécuter toutes ces années et à te poursuivre de mon mépris... Je t'ai volé une moitié de ta vie ! Tu as vécu cinquante années contre moi... Mais à partir d'aujourd'hui, enfin, libre, tu vas vivre ta vie, pour toi. Ha ha ! Tu vas vivre cinquante années, enfin débarrassé de moi, ha ha ! Valéry sentait une étrange honte l'envahir. Mais de qui avait-il honte ? De son frère ou de lui-même ? Valéry n'avait pas besoin d'implant pour répondre, en colère, plein de chagrin : Ce n'est pas possible, Gabriel ! Le jour où enfin nous pouvons parler comme deux frères, c'est pour apprendre que tu vas mourir ! J'ai besoin qu'on se réconcilie, toi et moi... Et qu'on vive la deuxième moitié de notre vie ensemble... Gabriel qui sentait ses forces l'abandonner en même temps que l'implant cessait de fonctionner, fit, des larmes plein les yeux : avec ce corps et cet esprit que tu t'es forgés, tu va vivre encore beaucoup de découvertes et relever encore beaucoup de défis. Oh, s'il te plaît, mon frère, vis ces découvertes et ces exploits un peu pour moi aussi. Fais une place pour moi dans ton cœur pour que je puisse encore un peu vivre... cette deuxième moitié de la vie, vis-la pour moi ! Et comme Gabriel était en train de perdre connaissance, Valéry répondit : Oui mon frère, je vais la vivre cette deuxième moitié de notre vie, pour nous.

mardi 18 avril 2017

Les colombes de la réconciliation


   Les colombes de la réconciliation



    Il était une fois deux clochards que l'on surnommait Minus et Malus. C'est-à-dire que quelques personnes parmi les habitants du quartier les surnommaient ainsi, sans vraiment les connaître, sans jamais leur adresser la parole. Ces quelques personnes qui s'étaient amusé à reprendre ces deux surnoms demeuraient aussi distantes de ces deux clochards que n'importe quel passant anonyme. Reconnus ou non par les habitués du quartier ne changeait en aucun cas l'épaisse solitude dans laquelle vivaient ces deux clochards.

    Minus était un homme malingre et maladif, le regard toujours rêveur, le dos toujours tordu, les pieds toujours nus et couverts de crasse. Minus avait commencé sa vie d'adulte comme chercheur dans un laboratoire de physique appliquée. Il menait alors une vie heureuse, entouré d'amis drôles et loyaux. En particulier une amitié très forte le liait à son directeur de laboratoire. La surprise fut traumatisante et douloureuse quand Minus comprit que son directeur avait dérobé le fruit de ses recherches pour déposer un brevet. Minus démuni, maladroit, s'attira tous les blâmes en tentant d'accuser son directeur. Et le directeur joua si bien le malheureux trahi par l'arrivisme cynique de son protégé que Minus, couvert d'opprobre, s'éloigna du monde de la recherche en assistant, amer, au triomphe de ce directeur vieillissant qu'il prenait pour un ami. Pendant un certain temps, Minus s'enferma dans un monastère pour méditer devant le mur en attendant la mort. Mais la mort se faisait attendre, Dieu ne pipait mot, seule l'injustice poursuivait son cours florissant, et Minus choisit de survivre dans la rue en ne possédant rien.

    Malus était un colosse de deux quintaux de graisse et de muscle, qui marchait en traînant ses pieds chaussés de vieilles godasses de l'armée, et qui arborait un sourire permanent de dérision qui, finalement, rendait son gros visage encore plus triste. Malus avait commencé sa vie d'adulte comme constructeur de maisons. Son entreprise était réputée et Malus dépensait tous ses bénéfices pour assurer une vie heureuse et confortable à sa famille très nombreuse : Malus avait huit enfants. Sa souffrance fut terrible quand il découvrit, progressivement, que ses enfants n'étaient en vérité nullement ses enfants, mais les enfants et de son meilleur ami et de son frère et même de son père. Un soir, épuisé par ses propres pleurs de révolte et de douleur, il quitta sa maison pour toujours. Il pratiquait de longues marches pendant plusieurs jours et nuits d'affilée afin de s'écrouler sur un banc pour dormir d'un sommeil profond qui l’apaisait presque. 

    Cela faisait de nombreuses années que Minus et Malus constituaient une curieuse paire d'amis. En fait, ils se contentaient de marcher ensemble, silencieusement. Leur amitié était semblable au lien que peut unir deux loups qui vivent loin de toute meute. Ils se protégeaient et prenaient soin l'un de l'autre en communiquant essentiellement par des gestes et des grognements. Sans avoir jamais dit un seul mot sur leur passé, ils comprenaient, au plus profond de leur cœur, qu'ils étaient deux être humains semblables par leur sensibilité, leur solitude et leur perdition. 

    Pendant ces nombreuses années, Minus et Malus avaient construit un équilibre paisible qui rendait leur survie plus douce et leurs souvenirs moins douloureux. Leur seule différence était dans leur régime alimentaire : Malus avait l'habitude de chasser les pigeons pour se nourrir convenablement. Minus avait l'habitude de fouiller les poubelles pour trouver de quoi subsister. Régulièrement, Malus embrochait plusieurs pigeons en grognant à son compagnon : Il y en assez pour deux ! Et Minus souriait en faisant non de la tête. Minus répugnait à tuer quelque créature que ce fût, même pour survivre. Malus pouvait se nourrir exclusivement de bêtes qu'il chassait et tuait dans le quartier. De toutes manières, les deux clochards, absolument seuls, étaient livrés à eux-mêmes : ils paraissaient tellement étranges qu'ils maintenaient à distance tout autre être humain. Ils auraient pu implorer de l'aide aux docteurs de l’hôpital qu'on n'aurait même pas réalisé leur présence ! Minus et Malus s'étaient habitués à leur parfaite invisibilité. Et l'un survivait de chasse citadine et l'autre survivait de fouille des poubelles.

    Or cet hiver fut beaucoup plus rude que les autres. Minus dépérissait de manière spectaculaire. Malus proposait un peu plus souvent à son compagnon de manger sa part de pigeon, il y en a assez pour deux, mais sans succès. Minus marchait de moins en moins. Malus s'inquiétait de plus en plus. Jusqu'au jour où Minus ne put se lever. Tremblant sous les haillons et les cartons que son compagnon avait empilés pour le protéger du froid, Minus accueillait avec soulagement la torpeur qui le libérait de cette existence infâme. Malus grognait avec véhémence et s'activait plus que d'habitude. Quand il revenait vers son compagnon, il ressentait toujours une sourde angoisse à l'idée de retrouver Minus mort. Malus pensait même à voler des médicaments, ou de l'argent, ou n'importe quoi, pour secourir son compagnon.

    Un matin que Malus revenait d'une longue marche dans les environs pour dénicher du bois de chauffage, Minus l'accueillit debout devant le tas de planches pourries qui leur servait d'abri. Minus souriait, le regard clair, transparent, et son corps étique droit dans l'air blanc de neige. Malus lui lança un regard interrogateur. À sa grande surprise, Minus enchaîna plusieurs phrases ; il parla davantage en quelques minutes que lors des années précédentes : Ces quelques jours de jeûne à n'absorber que de la neige fondue ont nettoyé mon âme et mon corps. J'ai fait la paix avec ma vie. Et je te conseille d'en faire autant. Viens, suis-moi, je veux te montrer quelque chose.

    Et Malus, très intrigué, suivit Minus qui marchait d'un pas assuré vers une des places du quartier. Malus connaissait bien cette place qui grouillait souvent de pigeons. C'était un de ses terrains de chasse favoris. Il s'arrêta sur le bord de la place tandis qu'il vit son compagnon traverser un immense groupe de ces volatiles glougloutants. Malus eut comme l'impression que les pigeons reconnaissaient cet ami qui se refusait à toute violence sur les animaux : ne s'écartaient-ils pas en faisant une haie d'honneur à Minus ? Et maintenant que Minus était au centre de la place, les pigeons ne venaient-ils pas tous à lui pour lui rapporter les bouts de pain rassis que les grand-mères du quartier aimaient distribuer aux oiseaux ? Et n'y avait-il pas maintenant une vraie petite montagne de pain devant un Minus plus souriant et plus bizarre que jamais. Pressentant que quelque chose d'inhabituel se produisait, Malus s'approcha de son ami. Il arriva juste à temps pour entendre ces derniers mots : Il y en a assez pour deux. Et Minus tomba sans vie sur le sol.

lundi 10 avril 2017

Questions sans réponse


Questions sans réponse



    Il était une fois un très vieil homme qui vivait seul dans une cabane loin du village. Mais presque tous les jours, les enfants du village allaient lui rendre visite : ils aimaient sa simplicité, son talent pour raconter les histoires, et son écoute respectueuse et bienveillante qu'il accordait à tous. Avec ce vieillard, on pouvait parler de tout, et on pouvait poser les questions que les autres adultes occultaient ou raillaient. 

    On avait du mal à croire que cet homme allait avoir cent-dix ans. On avait du mal à croire qu'il s'était échappé de la maison médicalisée où il s'était lassé de discuter avec, selon lui, de vieux pensionnaires éteints et un personnel à l'esprit presque aussi éteint que le corps des vieux pensionnaires. Selon lui, ces infirmiers, médecins, cuisiniers ou jardiniers étaient semblables à toutes les personnes que le centenaire avait croisées dans sa vie : des personnes qui bougeaient et qui parlaient beaucoup, mais qui restaient interdites et inutiles devant quelque bonne question.

    Les enfants du village allaient régulièrement à la cabane du centenaire, et même ils couraient en poussant des cris perçants, excités d'avance par les fous-rires assurés dus aux bonnes conversations avec le centenaire. Ce dernier les accueillait toujours avec une bonhomie rieuse car il trouvait presque en eux l'écoute et le répondant que sa très longue vie lui avait toujours refusé.

Le centenaire racontait volontiers ses souvenirs d'écolier, les questions qu'il posait à ses parents, à ses maîtres, et à tout adulte qu'il rencontrait. Il voulait savoir ce qui se cachait derrière la réalité qu'il percevait, il voulait savoir ce qu'était la mort et ce qu'elle signifiait, il voulait savoir pourquoi mimer une vie de fourmis humaines alors que tout semblait promis à l'extinction et à l'oubli... En général, il n'obtenait pas de réponses. S'il en obtenait, elles étaient ridicules ou invraisemblables. Finalement il préférait encore entendre quelque brave imbécile lui confier : Je préfère ne pas y penser.

    Le centenaire racontait volontiers ses souvenirs de jeune homme, les questions qu'il posait à ses premiers amis, à ses premières fiancées, à toute personne qu'il rencontrait. Il voulait comprendre d'où venait l'énergie et le sérieux avec lesquels ses semblables se vouaient à un labeur et des devoirs dénués de sens, un labeur et devoir qui, souvent, ne les rendaient ni heureux ni même fiers de les accomplir. Il voulait savoir pourquoi tant de mots et de gestes échangés au nom de l'amour et de l'amitié alors que, derrière les façades, si peu de sentiments étaient vraiment ressentis. En général, il perdait ses amis et ses fiancées. Finalement il préférait encore vivre seul que rester en compagnie de personnes qui n'avaient que des réponses creuses et fausses à lui offrir.

    Le centenaire racontait volontiers ses conflits avec certains patrons qu'il avait rendu presque fous à force de vouloir comprendre en profondeur leur désir sans fin de richesses et de plaisirs. Dans le monde du travail et du profit, il s'était souvent fait jeté à coup de pieds plus ou moins polis. Et dans le monde de la philanthropie et de charité, il s'était aussi disputé avec beaucoup de ses semblables. Aux beaux parleurs qui avaient construit des théories et des poèmes pour lui répondre de manière comique, il avait préféré les êtres gauches et simples qui ne l'écoutaient même pas : ces derniers se concentraient sur des tâches qui semblaient aussi vitales que mystérieuses... Car à quoi bon sauver des vies si c'est pour rejeter ces vies dans une réalité laide et absurde ?

    Le centenaire racontait volontiers comment, en vieillissant, il avait harcelé maints vieillards pour apprendre d'eux comment affronter la vieillesse et la mort, comment affronter les pensées lugubres, comment affronter la fin de tous rêves et toutes illusions. Mais il n'avait obtenu, comme réponses, que des charabias insipides qui ne convainquaient même pas les vieillards qui les prononçaient.

    Les enfants riaient et en demandaient davantage. Ou alors ils apportaient eux-mêmes leurs questions. Le centenaire se sentait aussi démuni qu'un siècle plus tôt devant ces questions qu'il semblait redécouvrir. Parfois, il s'étonnait même qu'un de ces gamins lui présente une question nouvelle. Un jour qu'on lui demandait quelle question il aurait absolument voulu voir résolue avant de mourir, le centenaire réfléchit gravement devant ces enfants qui devenaient ses amis. Tristement, il répondit : Toute cette vie, si longue, si amère, pour me rendre compte que ce n'était pas quelqu'un qui me réponde dont j'avais besoin ! Ce que je voulais, c'est ce que vous m'apportez aujourd'hui ! J'avais besoin de personnes qui se posent des questions comme je me les pose, avec ma chair et avec mon cœur ! Le centenaire eut un sourire apaisé car enfin il reconnaissait ce qu'il était : un homme, tout simplement un homme, qui se posait des questions que beaucoup d'autres ne voulaient plus se poser, mais des questions d'homme, tout simplement des questions d'homme. Et le centenaire mourut paisiblement, au milieu d'enfants qui n'avaient pas peur, et le dernier mot du centenaire étincela comme un minuscule roseau dans l'univers obscur : Maintenant, je sais qui je suis.

lundi 3 avril 2017

Les deux frères et le diable


Les deux frères et le diable 



   Il était une fois deux frères qui vivaient très humblement dans un petit pays rude et froid. Ils partageaient une petite cabane avec les vents glacés, ils partageaient un petit potager avec les taupes et les insectes, ils partageaient leur pêche avec les renards et les loups. Leur cabane, leur barque et leur filet de pêche étaient aussi vieux qu'eux. Mais eux, les deux frères, avaient mené une longue vie avant de venir s'isoler dans ce petit pays où le moindre voisin habitait à plusieurs kilomètres. Ils avaient voyagé, ils avaient commercé, ils avaient guerroyé, ils s'étaient même mariés, et finalement la vie leur avait repris tout ce qu'elle leur avait donné. 

   Cependant, les deux frères se sentaient plus heureux que jamais, dans leur humble cabane, à écouter le vent siffler à travers les planches branlantes. Ils ne désiraient rien d'autre que travailler un peu chaque jour pour se régaler du poisson qu'ils pêchaient et des légumes qu'ils cultivaient. Et ils se sentaient comblés de disposer de tout leur temps pour regarder la mer et regarder la terre. Ils se sentaient comblés d'avoir l'esprit calme et lent pour savourer l'air qu'ils respiraient et contempler leurs pensées qui se faisaient et se défaisaient comme les nuages du ciel. 

   Or le diable aime les paris. Il aime tant les paris que, régulièrement, il en propose à son créateur, tout en sachant que le bon dieu ne parie jamais. La discussion dure depuis la création. Le diable propose un pari et le bon dieu se bouche les oreilles. Toutefois, aujourd'hui, quelque chose d'extraordinaire advint : le bon dieu ne se boucha pas les oreilles ! D'un ton bonhomme il se déclara même prêt à jouer un peu avec le diable. La discussion fut longue pour que les deux entités parvinrent à un accord. Voici cet accord : si le diable arrivait à tenter un seul des deux frères, alors le bon dieu lui abandonnerait le règne de la terre. Après tout, disait le bon dieu d'une voix chaude et rieuse, nous nous partageons depuis si longtemps cette planète que le résultat en est totalement absurde. Le monde des hommes ressemble parfois tellement au chaos qu'il vaudrait peut-être mieux en faire tout simplement un enfer... Le bon dieu se disait fatigué d'essayer de guérir et de réparer le mal causé par le diable. 

   Un jour que le grand frère revenait seul de la pêche, il vit quelque chose briller sur le rivage. Il s'approcha et découvrit une perle gigantesque. Il la prit dans sa main pour admirer sa beauté quand il entendit du bruit dans son dos. Il se retourna et, éberlué, vit un vieil homme sortir des flots. Le vieil homme était grand et beau, tout de blanc vêtu, et son sourire rayonnait de bonté. Fait étrange, le vieil homme qui sortait de la mer portait des vêtement parfaitement propres et secs. D'une voix chaleureuse, il salua le grand frère. Puis il lui dit : Je vois que tu as trouvé un beau trésor. Avec un rire d'enfant, le grand frère répondit : Un grand trésor, en effet ! Mais je ne désire rien de tel. Cette perle ne s'est pas montrée à la bonne personne. Le vieil homme le félicita : Au contraire, il est peut-être arrivé ce qui devrait toujours arriver, cette richesse, ce pouvoir, sont offerts à qui ne les convoite pas ! Ainsi le meilleur usage en sera fait. S'il te plaît, ne fuis pas cette responsabilité ! Examine plutôt si cela ne te permettra pas de faire du bien à quelqu'un qui en aurait besoin. Le grand frère réfléchit et murmura : Après tout, il vrai que ces temps-ci, mon petit frère est malade, il reste se reposer à la cabane tandis que je pars seul à la pêche... Et les villages de l'autre côté de la colline auraient grand besoin de... Et... Le grand frère regarda le vieil homme plein de bonté et lui fit : Tu as peut-être raison... Je vais deviser de ce pas avec mon frère. Le vieil homme lui répondit : C'est une bonne idée. Mais j'ai une meilleure idée encore, pour toi qui semble plein de cœur et de sagesse. Vends cette perle et agis dans l'ombre pour le bien de tes proches. Car qui aime vraiment le bien le fait caché. 

   Un jour que le petit frère sentait assez de forces lui revenir pour s'occuper du potager, il vit s'approcher un vieil homme. Le vieil homme était grand et beau, tout de blanc vêtu, et son sourire rayonnait de bonté. Après avoir échangé quelques saluts cordiaux, le vieil homme expliqua qu'il connaissait bien le grand frère. Et il demanda si, à tout hasard, le grand frère n'avait pas changé depuis quelques temps. Le petit frère s'illumina et répondit que oui, son grand frère avait bien changé : il paraissait plus fort et plus joyeux, comme si les soucis des dernières semaines étaient définitivement éloignés, la maladie du petit frère définitivement écartée, la bonne pêche définitivement revenue, et les légumes du potager définitivement multipliés. Alors le vieil homme déclara : Ton grand frère a trouvé la richesse et il garde le secret, t'en étais-tu douté ? Le petit frère répondit : Quelle fable nous racontes-tu là ? Ni lui ni moi ne désirons plus rien de ce monde ! Et le petit frère se mit à rire comme un enfant. Le vieil homme le félicita de son désintéressement et de sa confiance. Puis il ajouta : Tu as probablement raison... Mais observe bien ton frère, tu découvriras peut-être quelque chose d'inattendu. 

   Un autre jour, le grand frère vit le vieil homme marcher vers lui sur le rivage. Le grand frère ne put masquer un sourire amusé. Le vieil homme lui demanda s'il avait fait bon usage de la perle. Et le grand frère lui répondit : Certainement ! Le meilleur usage à mon sens ! Je l'ai prise avec moi dans ma barque et je l'ai rendue à la mer ! Et le grand frère éclata d'un rire d'enfant. Le vieil homme ne put masquer un léger désappointement. Il expliqua sa tristesse : Tu aurais pu faire beaucoup de bien autour de toi... Le grand frère répondit qu'il avait beaucoup réfléchi, qu'il avait senti son esprit et son cœur s'engourdir, qu'il avait conclu que garder cette perle était trop compliqué pour deux hommes simples qui ne désiraient rien. À ce moment, le grand frère entendit un bruit dans son dos. Il se retourna et vit une femme magnifique sortir des flots. Elle rejoignit le vieil homme qui la présenta au grand frère : Voici ma fille. Cela fait un moment qu'elle t'observe sans que tu ne t'en rendes compte. Elle admire ta sagesse et ta foi. Elle aurait voulu te rencontrer plus tôt mais ton petit frère la convoite dans le secret de son cœur... Le grand frère éclata de rire et rétorqua : Cela m'étonnerait beaucoup ! Mon frère et moi ne regardons plus les femmes depuis longtemps ! Le vieil homme insista : Et pourtant ton frère rêve de vivre heureux avec ma fille. Le grand frère haussa les épaules et dit : Après tout, pourquoi pas ? Le vieil homme répondit : Ma fille n'est pas intéressée par ton frère, c'est toi qu'elle admire. Le grand frère haussa les épaules une fois de plus et conclut : Ta fille doit donc partir d'ici. Cette situation n'a rien de bon pour nous... Si elle m'admire, qu'elle s'en aille. Le vieil homme et sa fille eurent un sourire contrit et partirent. 

   Et un autre jour encore, le petit frère vit le vieil homme s'approcher avec, à ses côtés, une femme splendide. Le vieil homme tenta de raisonner avec le petit frère mais il n'y avait rien à faire : il semblait que ces deux frères étaient les pires abrutis de la planète. Et tandis que le vieil homme conversait avec le petit frère, voilà que le grand frère arriva. Le vieil homme avait plus d'un tour dans son sac : il pouvait sans problème mener une conversation différente avec les deux frères sans que ces derniers ne puissent s'en rendre compte. Malgré ce subterfuge diabolique, les deux frères, qui n'étaient que deux imbéciles heureux, ne pouvaient penser à autre chose que poursuivre leur existence pauvre et solitaire, ensemble, pleins de confiance et d'affection l'un pour l'autre. Plus le vieil homme leur présentait des arguments subtils et captieux, plus les deux frères éclataient d'un rire enfantin qui commençait à l'agacer. Le vieil homme se demanda s'il ne valait mieux pas recourir à une recette plus grossière mais qui avait souvent fait ses preuves : Infliger des épreuves cruelles et injustes à ces deux abrutis bienheureux ! Il réfléchissait quand, soudain, le vieil homme comprit qu'il n'arriverait à rien avec ces deux idiots. Le bon dieu s'était tout simplement joué de lui. Et le diable avait laissé son créateur seul sur terre pendant qu'il se désespérait à manipuler deux frères trop bêtes et trop vides pour désirer quoi que le diable pouvait leur offrir... Il décida de mettre un terme à la discussion avec le deux frères qui semblèrent, pour une fois tristes. Le diable s'étonna, se demanda s'il ne tenait pas là un dernier moyen de les manipuler. Mais en vérité, il comprit que les deux frères étaient en train de le prendre en pitié, lui, le diable ! Alors dans un grondement de fureur, il disparut. Il admit sa défaite et se précipita sur la terre pour reprendre ses amusements féconds : il ne s'était absenté que trop longtemps ! Bien trop longtemps ! 

   Les deux frères, comme si rien de notable ne s'était passé, se sont probablement remis à pêcher un peu de poisson et à cultiver leur potager, vivant chaque moment comme un miracle et n'attendant rien d'autre. Le diable a recommencé de tourmenter les hommes et leur monde, cette proie si facile, après s'être absenté si longtemps. Si longtemps ? Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, je regarde autour de moi, et je n'ai vraiment pas l'impression que le diable se soit absenté un seul moment ! Ou alors... pendant ce grand moment d'absence, les hommes ont si bien remplacé le diable, que les affaires du monde ont tourné aussi mal que d’habitude !...