dimanche 26 mars 2017

Le sang des autres


Le sang des autres



    Il était une fois un homme simple et pauvre qui avait deux fils. Pauvreté n'est point vice et cet homme vertueux n'était pas paresseux. Il travaillait dur pour que ses enfants n'aient pas à souffrir de sa condition. Mais si un travail quotidien courageux permet souvent de se nourrir et de s'abriter, la vie n'est point avare en mésaventures et accidents. Ni plus ni moins que d'autres, les enfants tombaient malades ou se faisaient voler. Et leur père, humble et pauvre, avait pris l'habitude de vendre son sang pour compléter ses maigres revenus. Il allait à la banque du sang et il vendait son sang. Il l'avait fait si souvent et pendant tant d'années qu'il devait y avoir peu d'accidentés, d'invalides ou de malades, qui vivaient en ville sans avoir reçu don de ses plaquettes, de son plasma ou de ses globules. C'est ainsi que ses deux fils purent profiter d'une enfance presque comme les autres. Ces deux fils, vous les connaissez, et sûrement mieux que moi : ce sont les frères Mascq, ces deux conteurs populaires qui séduisent tant le public avec leurs histoires merveilleuses et captivantes, et qui agacent tant le public avec leurs fins cruelles et leur morale atroce. Or l'histoire des frères Mascq, c'est à moi de la raconter.

    En vendant si souvent son sang, le père des deux enfants avait parfois pu mener une vie presque paisible... Cependant, alors que les deux enfants étaient en leur adolescence, le père eut un terrible accident en ville : alors qu'il marchait en ville, tout à ses pensées, il oublia les feux de circulation et surprit un automobiliste qui arrivait à toute allure au carrefour. Le père Mascq fut percuté et gravement blessé. C'était un homme simple et pauvre et son allure n'était pas engageante : il ressemblait à un clochard ivre qui avait bêtement eu un accident. On attendait donc les secours sans y mettre autant d'empressement que s'il s'agissait de sauver le maire de la ville... On se tenait tranquille, peu concerné, devant la fin d'un être frustre qui ne manquerait à personne... Néanmoins, on lui témoignait un peu d'humanité pour ne point être tourmenté par le souvenir et sa conscience au moment de s'endormir. L'ambulance arriva, le père avait perdu beaucoup de sang, il fallait le transfuser. Les services étaient loin, les procédures étaient longues et compliquées, le clochard était livide et mourant. On s'activa sans conviction et le père mourut pour de bon.

    Dans la chambre mortuaire les deux fils pleuraient leur père. Parfois l'un d'eux maugréait : L'arrivée tardive des secours. Et l'autre : Pour lui, qui vendait son sang pour faire vivre ses enfants dans la dignité, pour lui pas de sang. Et l'un : Un homme vertueux, cette mort aurait pu lui être évitée. Et l'autre : Il avait le tort de paraître pauvre et insignifiant. Et les deux fils se laissaient tomber, accablés, sur son corps exsangue. Soudain, après tant de temps prostrés sur le corps immobile, ils se redressèrent, le visage pourpre et les yeux plein d'éclairs. Et l'un s'écria : Quand je pense à tous ces privilégiés qui parcourent la ville, d'un pas tranquille et la conscience éteinte, le corps gorgé du sang de notre père ! Et l'autre sur le même ton : Quand je pense que même certains médecins ou infirmiers vivent encore parmi nous grâce au sang de notre père ! Et le premier de répartir, furieux : Et pourquoi ne pas retrouver ces ingrats pour récupérer le sang de notre père, eh ! Et le second de répondre : Oui, reprendre le sang à ces êtres vils et indignes !... Mais ce n'est qu'une rêverie stupide !... Et le premier d'acquiescer : C'est même un fantasme indigne de notre père !... Il aurait honte de nous... Et les deux frères de conclure, dans un sanglot : Ainsi va le monde, notre père, si vertueux, aura tout donné sans rien recevoir... À ce moment, une quinte de toux résonna dans la salle. Un homme en costume était là, probablement depuis un moment, et ses yeux humides semblaient montrer une certaine émotion. Il s'approcha des deux frères, gêné. Il venait probablement d'entendre toute la conversation. Allait-il prononcer les mots de consolation dont avaient tant besoin ces deux jeunes orphelins ? Peut-être allait-il donner du sens à la mort absurde et cruelle de leur père. C'était un médecin qui venait, en vérité, demander l'autorisation de prélever les organes sur le corps du défunt. La sidération des deux fils dura quelque temps avant que, par quelques gestes pitoyables, ils indiquassent leur assentiment à la demande du médecin. Les frères Mascq auraient volontiers écrit cette morale pour conclure cette histoire : Quand un homme a passé sa vie à se sacrifier et à donner son sang pour le sang des autres, si on frappe à la porte de sa demeure, ce n'est point pour lui remettre une récompense ni même pour le remercier. Quand un homme a passé sa vie à se sacrifier et à donner son sang pour le sang des autres, c'est que les autres, qui ont bu leur soul de son sang, ont maintenant faim de sa chair et de ses os.


lundi 20 mars 2017

Sans savoir où aller


Sans savoir où aller




    Elle est courte et elle est simple l'histoire que voilà. Marie avait promis à sa fille Nadège qu'elle viendrait la voir tous les soirs à l’hôpital. Marie avait promis qu'elle lui raconterait toutes les nouvelles histoires du monde. Et Marie ne se laissait jamais décourager par les yeux durs du Docteur : elle revenait sans faute chaque soir après son travail. Marie racontait les nouvelles histoires du monde à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et même quand le Docteur la convoqua dans son bureau pour lui expliquer que la situation était sans espoir, que Nadège allait bientôt mourir, Marie continua de venir voir sa fille et de lui raconter les histoires du monde comme si le monde n'attendait qu'une chose : que Nadège revînt à lui. Et Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et même quand Nadège sombra dans l'inconscience, Marie continua de venir chaque soir. Et Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et même quand les yeux durs du Docteur se firent encore plus durs, Marie continua de venir raconter les nouvelles histoires du monde, comme si le monde attendait encore le retour de Nadège. Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et quand le Docteur lui demanda la permission de débrancher les machines qui maintenaient Nadège en vie, Marie garda le sourire pour répondre que jamais, jamais on ne tuerait sa petite fille bien vivante qui n'attendait que de revenir parmi les siens. Cependant les siens venaient de moins en moins, ils avaient vu les yeux durs, ils avaient écouté le Docteur, et au fil des semaines, ils venaient de moins en moins souvent. Seule Marie venait chaque soir, fidèle, confiante, tandis que le Docteur sentait sa patience l'abandonner. Il convoqua Marie plusieurs fois dans son bureau pour tenter de lui faire entendre raison, mais Marie n'entendait que la voix de sa fille qui l'avait supplié, dans ses derniers moments de conscience, de ne pas l'abandonner. Et Marie n'abandonnerait pas sa fille. Et son sourire restait grand et confiant, et les yeux durs du Docteur devenaient plus durs et plus froids. Et Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Maintenant, c'étaient les mois qui passaient, les proches de Nadège ne venaient plus lui rendre visite, seule Marie venait. Avec les mois, les proches de Nadège avaient aussi cessé de fréquenter Marie qui n’appartenait plus au monde normal, comme disait le Docteur. Si le sourire restait le même, ses vêtements usés, son corps amaigri, son visage fatigué, tout indiquait que Marie avait perdu et son travail et tout contact avec le monde des gens normaux comme disait le Docteur. Ce dernier avait d'abord accueilli avec mépris cette mendiante qui revenait chaque soir. Il avait ensuite renoncé à la regarder car ni ses paroles ni ses regards ne pouvaient abattre la détermination stupide de Marie. Il avait bien essayé une fois de l'empêcher de rentrer dans l’hôpital avec l'aide de vigiles déterminés, mais Marie s'était montrée encore plus déterminée et persuasive et les vigiles avaient finalement emmené le Docteur au loin pour laisser le passage libre à cette étonnante miséreuse. Le Docteur avait abdiqué avec des yeux plus durs que jamais. Il se rappelait quand il avait rétorqué d'un ton sardonique à cette femme misérable qui lui posait des questions comme on fait des reproches, que ce n'étaient pas ses yeux qui étaient durs, mais le monde réel ! Il avait surmonté les épreuves de son métier parce qu'il avait décidé de regarder le monde tel qu'il était, droit dans les yeux. Marie n'avait pas répondu, elle avait simplement posé son regard doux et confiant sur cet homme qu'elle plaignait. Et ce soir encore, Marie racontait les histoires du monde à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. 


    Et finalement arriva un soir où Marie ne put entrer dans la chambre de Nadège : un bataillon d'infirmières, de docteurs et de vigiles l'attendaient de pied ferme pour lui barrer le chemin. Le Docteur aux yeux durs lui expliqua la nouvelle situation. Tôt ce matin, Nadège s'était éveillée. La famille avait été contactée, plusieurs parents étaient immédiatement venus. De nombreux examens avaient eu lieu pour mieux connaître l'état de Nadège qui semblait profiter d'une rémission miraculeuse. Toutefois quelques questions et quelques doutes subsistaient. La jeune fille était très faible, et son esprit était hagard. Une chose semblait certaine : Nadège ne pouvait pas revoir sa mère devenue clocharde. Le Docteur et les proches de Nadège étaient totalement d'accord sur ce point. Marie protesta, implora, pleura ; le personnel hésitait ; le Docteur restait inflexible. Ce dernier ne demandait qu'une chose : que Marie retrouve une allure normale, qu'elle ressemble de nouveau aux gens normaux. À son grand soulagement, après une scène pénible interminable, Marie finit par s'en aller. Le Docteur espéra qu'elle se débrouillerait pour se doucher et trouver des vêtements présentables... En vérité, l'heure de raconter les histoires du monde était passée et Marie, qui ne vivait plus que de ses rituels marginaux, était partie par habitude, et maintenant elle marchait, marchait, sans savoir où aller. Or dans sa chambre d’hôpital, Nadège, qui avait passé toute la journée dans un état de faiblesse et d'hébétude inquiétantes, avait soudain repris des forces et des couleurs. D'une voix vive, elle s'écria : Oh, chers parents, je me sens revivre ! Je me sens redevenir moi-même ! Avant que les proches présents eurent le temps de se réjouir, Nadège ajouta : Oui ! Car je sais que maman arrive. Elle vient me raconter les histoires du monde, comme chaque soir, comme promis. Nadège, tellement gaie, attendait, et ne comprenait pas encore les regards gênés que s'échangeaient ses proches. Enfin l'un d'eux osa expliquer : Ta maman est devenue... une femme misérable et inadaptée... On préfère que tu sois plus forte pour la revoir telle qu'elle est. Nadège rit de bon cœur : Maman reste maman, quelle importance ? Elle arrive. Et la porte de la chambre s'ouvrit. Et ce fut le Docteur qui arriva. Rapidement il comprit la situation, il se surprit à rougir et ses yeux durs se baissèrent. Nadège le remarqua et elle comprit tout. Elle s'exclama : C'est vous qui empêchez ma maman de venir, n'est-ce pas ? Devant le regard intense de la revenante miraculée, le Docteur perdait ses mots et ses arguments. Il se taisait, honteux. Nadège haussa les épaules et dit avec une calme confiance : Maman viendra quand même, elle a promis. Il n'y a pas de raison qu’aujourd’hui, elle ne vienne pas. Elle est venue tous les soirs, n'est-ce pas ? Dans la chambre, certains hochaient la tête, confus. Pris d'une inspiration subite, Nadège demanda qui, à part sa mère, était venu la voir. Tout le monde resta immobile. Nadège se redressa dans son lit, empourprée par l'indignation. Elle ordonna : Vous allez retrouver ma mère au plus vite ! Avec des airs gênés, on lui demandait où la retrouver, maintenant qu'elle vivait de charité, qu'elle dormait peut-être dans la rue... Mais Nadège avait le même visage confiant et déterminé que sa mère et elle n'admettait même pas la possibilité qu'on ne retrouve pas sa mère. Nadège dit à son grand-père d'aller dans le Parc Machin, elle dit à sa tante de voir à l'École Chose, elle dit à son parrain d'aller voir à la Bibliothèque Truc, à tous elle ordonna une destination, et tout le monde quitta la chambre, excepté le Docteur qui n'avait pas reçu d'instruction. Il se tenait benoîtement devant la jeune miraculée, sans oser dire un mot. Une partie de lui aurait voulu retrouver ses yeux durs et tourner le dos à la jeune fille et retourner à ses affaires. Mais une partie de lui était sous l'emprise de la jeune fille. Nadège lui dit : Vous avez à faire ! Vous allez me soutenir car je vais aussi aller dans la ville. Le Docteur protesta car elle était faible, mais Nadège poursuivit : Nous allons marcher car, nous deux, nous allons la trouver. J'aurais seulement besoin que vous me souteniez un peu. Le Docteur proposa d'attendre, de reprendre des forces, d'accepter une chaise roulante... Nadège répondit qu'il fallait partir maintenant, et marcher, maintenant, comme sa mère le faisait maintenant. Alors dans les rues de la ville, ils marchèrent. Le Docteur avait du mal à voir le chemin qu'ils empruntaient avec ses yeux humides, mais plus ses larmes lui cachaient le monde et plus sa démarche était ferme et mieux il soutenait la jeune fille qui partait à la recherche de sa mère, marchant comme sa mère, sans savoir où aller.

lundi 13 mars 2017

Ce n'était qu'un rêve

   Ce n'était qu'un rêve



    Il arrive, quelque fois, que le conteur exprime tellement de tension et imagine tellement d'épreuves insurmontables au cours de son histoire, qu'il renonce à résoudre les problèmes qu'il a posés et conclut qu'en fait tout n'était qu'un rêve. Le public qui a suivi, avec tant d'impatience et de passion, les aventures de ses héros préférés, se plaint d'avoir été berné et dénonce un procédé déloyal : en n'étant qu'un rêve, l'histoire a perdu tout son sel et son sens. Pourtant, toutes les personnes du public ont bien connu ces situations insupportables et irréelles qu'elles n'arrivent pas à surmonter ni à fuir et, alors, combien se sont-elles senties soulagées, voire heureuses, de se réveiller en comprenant qu'elles avaient fait un cauchemar ! Voici maintenant une histoire édifiante et horrible qui montre à quel point un homme peut se perdre lui-même lorsqu'il décide de suivre le chemin de sa colère et de sa haine, même en rêve !

    Il était une fois deux amis poètes : Bernard et Christian. Bernard était, à peu de choses près, un quasimodo : un cœur sensible et généreux dans un corps très laid. Toute sa vie, il avait souffert du rejet et de la solitude. Une de ses rares joies était de chanter, sur sa guitare, les poèmes magnifiques qu'il composait sur ses sujets préférés : les amours malheureuses, la solitude et la tentation du suicide. Bernard semblait peu promis à une longue vie, et encore moins à une vie heureuse. Cependant, au lycée, il avait fait la connaissance de Christian qui était, à peu de choses près, le garçon le plus populaire de l'école. Même pas parce qu'il était un magnifique jeune homme aux longs cheveux blonds et aux yeux toujours rieurs : il était populaire car il accordait à tous le même respect équanime et sans doute n'avait-il jamais eu ni d'ennemi ni de dispute dans sa vie. Le beau Christian avait adressé la parole au difforme Bernard de la même manière qu'il l'adressait à tous, puis il avait peu à peu découvert la sensibilité, l'esprit et la drôlerie de ce garçon qui était devenu son ami. Christian, sur les encouragements de Bernard, se mit aussi à écrire des poèmes. Ainsi leur amitié se renforça tandis que la passion commune des deux garçons les poussait toujours davantage à lire et à écrire.

    Les années passaient, et si les deux garçons restaient passionnés par la poésie, ils avaient du mal à se satisfaire de leurs créations de dilettantes. Christian se décourageait et donnait la priorité à ses études, mais il admirait les écrits de son ami et l'exhortait à travailler plus régulièrement. Un jour arriva où, avec beaucoup d'angoisse et de timidité, Bernard fit lire son premier recueil de poèmes à celui qu'il considérait comme son seul ami. Christian feuilleta les pages du recueil avec un sourire conquis et il demanda à son ami de lui confier son recueil quelques jours pour mieux l'apprécier et lui donner un retour précis et argumenté : il ne voulait pas se contenter d'une critique à chaud car le recueil lui paraissait vraiment prometteur. Ce jour-là, Bernard rentra chez lui d'un pas plus léger que jamais.

    Or les événements se bousculèrent : Christian devait déménager pour une autre ville car il allait étudier dans une école de journalisme. Entre-temps, il avait bien avancé dans la rédaction des remarques et des critiques du recueil de son ami, mais il lui demandait encore quelques jours. En fait de jours, des semaines s'écoulèrent et Bernard avait de plus en plus de mal à recevoir des nouvelles de son ami absorbé par ses nouvelles études et sa nouvelle vie. Il hésitait à déménager lui aussi... Depuis que Christian n'habitait plus dans la même ville, Bernard se sentait épouvantablement seul. Il était fils unique et sa famille se réduisait à deux braves parents aussi pleins de bonne volonté que vides d'intérêt pour la création artistique. Le cercle de ses amis se réduisait presque à la seule personne de Christian car son amitié pour Christian l'avait tellement comblé qu'il n'avait nullement cherché à développer d'autres liens avec qui que ce soit, d'ailleurs Bernard était habitué à ce que son apparence et sa voix gutturale repousse les gens. Il y avait bien Angèle, une amie de Christian, qui avait, tout comme Christian, accepté de voir au delà des apparences. Mais Angèle n'aimait ni le théâtre, ni l'opéra, ni la danse classique, ni la peinture, ni la poésie... Angèle était une jeune fille sportive qui se consacrait à sa carrière, à ses entraînements et à ses compétitions. Elle appréciait Bernard pour son écoute, sa disponibilité, son empathie et son humour. Et Bernard l'appréciait car elle était une des rares personnes amicales avec lui, mais aussi parce qu'elle était une fille loyale et droite.

    Bernard n'oublierait jamais le choc atroce qu'il reçut en découvrant, dans une librairie qu'il aimait fréquenter, son recueil de poèmes publié... sous le nom de Christian. C'était à la lettre près, au signe de ponctuation près, son recueil. L'unique différence était le nom de l'auteur. Bernard rentra chez lui d'un pas plus lourd que jamais et déprima de longues semaines, seul dans sa chambre. Finalement la tristesse et la déception laissèrent un peu de place à l'indignation. Et Bernard écrivit une longue lettre sincère et naïve à son ami, son unique ami, pour lui demander des explications. Bernard ne reçut jamais de réponse. Néanmoins il sut que Christian avait réagi à cette missive : avec stupeur, il découvrit plusieurs articles de journal où Christian, le fameux poète d'une nouvelle ère, expliquait qu'un ancien ami, un certain Bernard, honte à lui ! avait essayé de le trahir en lui volant son manuscrit et en essayant de le proposer à des éditeurs. Christian se déclarait terriblement peiné par cette attitude. Mais en souvenir de l'ancienne amitié, il voulait bien pardonner cette tentative de plagiat due à l'impuissance et la jalousie. Bernard fut pris de convulsions. Il se rendait compte qu'il ne pouvait absolument pas prouver que ce recueil de poèmes était le sien : il ne l'avait fait lire à personne d'autre qu'à son ami, il n'en avait pas gardé de copie, il était seul et démuni.

    Bernard envisageait maintenant sérieusement de mettre fin à ses jours. Ou bien de mettre fin aux jours de cet odieux Christian. Ou mieux, de mettre fin aux jours de cet odieux Christian, puis de mettre fin à ses propres jours. Comme il hésitait beaucoup et se contentait de rester prostré chez lui, Bernard était encore vivant quand Angèle vint lui rendre visite. L'arrivée de la jeune femme était comme la découverte d'une source d'eau claire après avoir longuement erré dans le désert sans jamais boire. Bernard se sentait éperdu de gratitude pour cette personne qui s'inquiétait sincèrement pour lui. Angèle était effarée par l'état de son ami comme par l'état de l'appartement. Elle ordonna au jeune homme de se reprendre en main, de se doucher, puis de l'aider à faire un minimum de ménage car l'air était irrespirable et le sol poisseux.

    Maintenant Bernard et Angèle discutaient dans le salon qui, pour la première fois depuis des mois, était lumineux et sentait bon. Bernard finit par avouer ses malheurs à la jeune femme et, à sa grande surprise, cette dernière le crut. Pour la première fois depuis des semaines, Bernard sentait un peu de réconfort adoucir sa douleur. Quelle chance il avait de connaître cette jeune femme droite et loyale ! Avec de grands yeux tristes, elle lui répéta même plusieurs fois : Oh oui, je te crois, tu ne peux pas savoir à quel point je te crois... Et ce fut au tour de la jeune femme de confesser comment elle était tombée amoureuse de ce magnifique jeune homme, comment elle avait vécu quelques semaines avec lui, comment elle avait été manipulée, comment elle s'était réveillée seule et dépossédée de tout ce qu'elle avait de précieux... Bernard s'étonna : Angèle avait beaucoup d'amis et de parents, contrairement à Bernard, et elle n'avait qu'à dénoncer les méfaits de Christian pour tenter d'obtenir réparation. En pleurant, Angèle expliqua qu'avant même qu'elle eut l'idée de se confier à des proches, Christian, avec beaucoup d'habileté, l'avait faite passer, elle, pour la perfide manipulatrice...

    Bernard frappa du poing sur la table et s'indigna : Je vais retrouver ce monstre et l'abattre comme la vermine qu'il est ! Angèle ouvrit de grands yeux effarés et protesta : Cela ne servirait à rien ! Je suis contre cet esprit de vengeance ! Bernard s'emporta : Mais tout mon sang bout de révolte et de colère ! Je ne peux pas vivre en paix en sachant que cette vermine vit heureuse quelque part en ayant monstrueusement profité de nous ! Angèle eut un sourire de pitié. Elle réfléchit puis proposa : Écoute-moi Bernard, je ne veux pas et je ne peux pas t'aider à te venger. Car pour moi, le meilleur moyen de surmonter cette épreuve, c'est de réussir et de m'accomplir royalement. Puis avec un sourire mutin, Angèle ajouta pour son ami : Tellement royalement que, de tout en bas, quand ce pauvre être me verra, il s'étranglera de dépit... D'une voix plus calme, Angèle reprit : Mais je peux faire quelque chose pour toi. C'est une technique que j'ai apprise de mon entraîneur. Et j'ai découvert que j'étais plutôt douée... Si tu es réceptif et que tu me fais confiance, les résultats seront bien plus justes et bien plus efficaces qu'une vengeance sanglante et stupide.

    D'abord, Bernard n'apprécia pas vraiment la proposition de son amie : il s'agissait uniquement de vivre, dans un état d'hypnose, la vengeance qu'il rêvait. Toutefois Angèle lui garantit que le simple fait de faire vivre intimement à son esprit une scène idéale le transformerait. Bernard critiquait le fait que son ennemi n'en saurait rien et n'en serait pas transformé. Angèle, avec un sourire contrit, admettait : Pour commencer, cela ne transformera que ton état intérieur, c'est vrai. Mais de fil en aiguille, cela te transformera jusqu'au bout des ongles, puis cela transformera tes rapports avec les autres, et de fil en aiguille, qui sait, cela finira par se répercuter sur Christian ? Avec un rictus mauvais, Bernard accepta : D'accord, je me contenterai de vivre en rêve... D'éventrer ce monstre avec une fourchette et de lui faire ravaler ses excréments. Dans un hoquet de vive stupéfaction, Angèle lui dit : Enfin, c'est une vision insupportable, comment pourrais-tu améliorer ton état intérieur avec des tendances aussi bestiales ? Je te propose quelque chose de beaucoup plus civilisé... Et avec mauvaise grâce, Bernard accepta la séance d'hypnose conduite par Angèle.

    Bernard était assis bien droit sur une chaise. Il ferma les yeux et commença d'une voix calme le compte à rebours. Il ouvrit les yeux, se leva, et sortit de chez lui. Toutes formes semblaient émerger d'un brouillard étrange. Bernard prit un train pour la ville où habitait Christian. D'un pas ferme et mécanique, il se rendit dans un restaurant réputé. Comme prévu, Christian était attablé avec des amis. Bernard se dirigea droit vers son ancien ami, et sans trembler, il lui versa le contenu de la carafe de vin sur la tête. Il lui dit : Voilà pour tes mensonges ! Puis il lui tartina le visage de risotto aux truffes en disant : Voilà pour tes méfaits ! Et paisiblement, Bernard alla s'asseoir sur une chaise libre. Il ferma les yeux. Il compta à voix haute et claire. Et quand il ouvrit les yeux, il se retrouva chez lui, devant Angèle. La jeune femme lui demanda comment il se sentait. Son ami lui répondit, avec un grand sourire, qu'il venait de faire un rêve délicieux. Pendant un moment, les deux jeunes gens rirent de bon cœur en détaillant la scène. Pourtant Angèle scrutait son ami d'un œil soucieux et interrogateur. Bernard finit par s'en rendre compte et il admit : Oui, ce rêve était du miel pour mon cœur... Mais on ne répare pas un cœur mourant avec une louche de miel. 

    Après plusieurs jours de discussions, Angèle finit par capituler : elle proposa une séance plus virile à son ami, mais en lui jurant que ce serait la seule. Soulagé, presque joyeux, Bernard s'assit bien droit sur la chaise. Il ferma les yeux et compta. Il ouvrit les yeux, se leva, et sortit de chez lui. Toutes formes semblaient émerger d'un brouillard étrange. Bernard prit un train pour la ville où habitait Christian. D'un pas ferme et mécanique, il se dirigea vers le domicile de son ancien ami. Il n'eut pas besoin d'attendre longtemps pour le voir sortir de chez lui. Il marcha droit sur son ennemi et commença de l'insulter. Christian feignit d'abord de ne pas l'entendre, puis d'être stupéfait par les injures sans fin, puis perdit le contrôle de lui-même et brandit le poing en vitupérant. Bernard lui administra une correction magistrale. Puis il s'assit à même le trottoir, devant le corps ensanglanté d'où s'échappaient des plaintes et des sanglots. Bernard ferma les yeux. Il compta. Et quand il ouvrit les yeux, il se retrouva chez lui, devant Angèle. La jeune femme écouta, saisie, mais avec un intérêt sincère, le récit de son ami. Elle tremblait. Elle demanda à son ami de se satisfaire de ses deux rêves de vengeance et de ne plus participer à de telles séances. Cependant Bernard réagissait comme un drogué qui vient de découvrir le seul paradis artificiel qui pourrait lui rendre la vie supportable. Il n'hésitait pas à harceler sa jeune amie pour lui faire entendre ses suppliques. Angèle tremblait devant le résultat de ses propres agissements. Et finalement, avec un sourire d'immense pitié, elle consentit à proposer une dernière séance à Bernard, tout en s'effrayant que cette dernière séance exigerait encore une dernière séance, et encore une dernière séance...

    Bernard était assis bien droit sur une chaise. Il ferma les yeux et commença d'une voix calme le compte à rebours. Il ouvrit les yeux, se leva, et sortit de chez lui. Toutes formes semblaient émerger d'un brouillard étrange. Bernard prit un train pour la ville où habitait Christian. D'un pas ferme et mécanique, il se rendit au domicile de son ancien ami. Il sonna à la porte. Christian sortit et ouvrit de grands yeux étonnés devant Bernard. Il n'eut pas le temps de parler : Bernard venait de lui tirer une balle dans le genou. Tordu par la douleur, Christian tournait son visage déformé vers Bernard en l'implorant. Déjà Bernard venait de tirer une deuxième balle dans le deuxième genou. Christian pleurait et même beuglait sa douleur. Bernard voulait faire vite avant le réveil, même si la scène lui paraissait plus dégoûtante que plaisante. Il avait attendu beaucoup de ce rêve et voilà qu'il hésitait à s'asseoir, fermer les yeux et retourner chez lui... Pourtant s'il ne terminait pas, il se réveillerait insatisfait, frustré, c'était certain. Alors, plus par la volonté confuse d'accomplir un devoir que par plaisir, il logea une troisième balle dans le bas-ventre de son ennemi. Il regardait ce spectacle ignoble, dégoûté : finalement, il était soulagé de s'asseoir et de mettre fin à la séance. Le rêve n'avait ni calmé sa colère et sa haine, ni soigné son cœur mourant. Bernard ferma les yeux et compta d'une voix claire. Mais tout aussi clairement, il entendait les gargouillis de Christian, et peu à peu les sirènes de l'ambulance et de la police, et les bruits de la foule curieuse.

    Alors Bernard se remémora la manière dont son amie Angèle, si droite et si loyale, s'étonnait, tremblait et souriait. Il avait lu de la compréhension, de l'affection et de la compassion dans ces étonnements, ces tremblements et ces sourires. Et maintenant, assis sur le trottoir, il réalisait à quel point la jeune femme humiliée, offensée par son ennemi avait, elle aussi, rêvé de vengeance. Il réalisait la fermeté de caractère et les calculs scabreux qui avaient inspiré ces drôles de sourires. Il réalisait tout ce qui avait pu se dissimuler derrière cette façade si droite et si loyale. Alors il ouvrit les yeux sur le trottoir pour regarder bien en face les policiers qui s'approchaient prudemment. Ces derniers racontèrent qu'ils avaient avancé presque apeurés par le spectacle de ce tueur aux traits monstrueux, assis bien droit, le regard bien droit, comme le serait le tueur de nos pires cauchemars, et, racontèrent les policiers, ce monstre répétait, comme une litanie, ces mots incroyables : Ce n'était qu'un rêve.

mardi 7 mars 2017

Le miroir merveilleux

 
Le miroir merveilleux



    Avec son humeur sombre de toujours, Claude montrait son dernier tableau à Héloïse. La jeune fille admirait le talent de son ami. Comme toujours, il avait génialement mis en scène ses propres difformités et mutilations dans une immense toile aux couleurs magnifiques. La critique louait d'ailleurs le jeune peintre depuis quelques années et le comparait, tantôt à Egon Schiele, tantôt à Frida Kalho. 

    Héloïse fit remarquer, comme d'habitude, que Claude transmutait son corps martyrisé en une œuvre plastique aussi belle que poignante. Mais quand on voyait le réalisme terrible avec lequel il peignait sa propre personne, on se félicitait qu'il n'eût jamais choisi d'autre modèle que lui-même ! Héloïse ajoutait : Si j'avais accepté d'être ton modèle, j'aurais du supporter la représentation de mes yeux globuleux et de mon nez allongé avec une bien cruelle exactitude ! Claude faisait la moue et répondait : Je n'ai toujours vu, en toi, que cette attitude vive et confiante. Il n'ajouta pas, cette fois, que la jeune fille avait été, pendant longtemps, le seul être à l'accepter tel qu'il était et à lui donner confiance. Il lui devait beaucoup. Héloïse s'illuminait en écoutant les compliments de son ami et son visage rayonnait alors d'une grâce bien touchante. Comme d'habitude, elle répondait : Tu sembles avoir du plaisir à peindre ton corps difforme et tordu, mais je ne connais pas de personne plus droite et plus franche que toi ! 

    Ces deux jeunes gens s'appréciaient depuis leur enfance. Ils se connaissaient bien et leur complicité était grande. Mais cette relation avait ses limites : assez rapidement Héloïse cherchait à fuir ce qu'elle appelait la sombre franchise de Claude, et ce dernier était alors content de quitter ce qu'il appelait la trouble superficialité d'Héloïse. Cette dernière devait se rendre à la boutique de son père et quand Claude se proposa de l'accompagner, elle répondit simplement qu'elle préférait y aller seule. Claude comprit qu'il était temps de se séparer.



    À la boutique, Héloïse fut surprise par la nervosité de son père. Ce dernier lui dit : Je dois te confier une mission difficile ! J'ai essayé de m'en sortir seul. Mais je n'ai pas pu... J'ai essayé de le détruire. J'ai essayé de le cacher. Mais son pouvoir est sans limites... Or tu as un avantage sur moi. Tu ne connais pas le maléfice. Moi je le connais et je suis faible... Tandis que toi... Vois ce paquet. Le père désigna un paquet plat comme si on avait emballé un panneau ou un vitrail. Tu dois l'apporter au laboratoire de mon frère et lui demander de le détruire. Surtout sans regarder. Je te demande d'y aller le lui porter sans tarder, et surtout ne regarde pas. Apporte-le lui immédiatement ! Le père d'Héloïse était en proie à la plus vive agitation et déjà Héloïse se retrouvait dans la rue en train de courir avec le paquet. À chaque pas, sa curiosité grandissait. Elle se dit qu'il n'y aurait aucun mal à jeter un œil sur une toute petite partie de l'objet. Elle ralentissait sa marche, défaisait un peu l'emballage, découvrait un bout de miroir... et elle trébucha. L'objet tomba, rebondit, s’aplatit avec un bruit de cristal. Héloïse le ramassa fébrilement et fut stupéfaite : l'objet était intact. Héloïse, au comble de la curiosité, avait déballé l'objet pour l'examiner sous tous les angles. Il s'agissait bien d'un miroir. Ou presque. Ce qu'elle y vit l'émerveilla.

    La jeune fille retourna chez elle le cœur léger et accrocha le miroir dans le salon. Chaque matin, elle prenait l'habitude de s'y mirer quelques minutes, ce qui parait sa journée entière de mille couleurs joyeuses. Ses amis lui rendaient visite plus souvent maintenant. Eux aussi aimaient se mirer quelques minutes dans le miroir pour rendre leurs jours plus colorés. Néanmoins, quand son père lui rendait visite, Héloïse cachait le miroir. Le malaise l'envahissait à la pensée d'avoir trahi son père. Cependant le miroir était trop merveilleux pour agir autrement.

    Quant à Claude, il ne venait plus. Tristement, Héloïse se rappelait la dernière fois où le jeune peintre lui avait rendu visite : la jeune fille était alors impatiente de lui faire découvrir le miroir. Elle n'arrivait plus à se contenir autour de Claude qui, toujours avec la même humeur sombre, tenait d'abord à montrer son dernier tableau. C'était encore un chef d’œuvre, c'était encore une toile aux dimensions extraordinaires, c'était encore une transmutation du jeune homme difforme en quelque chose de grandiose. Héloïse ne pouvait réprimer un sourire d'indulgence, quand elle proposa à son ami une vision de lui-même qui le réconcilierait avec la vie.

    Lorsque Claude vit le miroir, son expression se figea avec horreur. D'abord médusé, puis méprisant, il toisait le reflet. Héloïse ne comprenait pas : est-ce que, seulement avec Claude, le miroir perdait son pouvoir magique ? Elle lui posa timidement la question. Le jeune homme se retourna avec colère et s'écria : Héloïse ! Tu devrais détruire cet objet maléfique ! Elle rit et s'interrogea : Aurai-tu parlé avec mon père ? Claude grogna : Ton père aurait donc le même avis !... Je n'ai pas parlé avec lui. C'est du simple bon sens. Et je te conseille de détruire cet objet. Héloïse s'emporta : Enfin Claude ! Te serais-tu tellement habitué à te regarder à travers tes tableaux ? Tu n'es plus capable d'accepter le reflet d'un miroir merveilleux... Mais les autres en sont capables. Je n'ai pas le droit de détruire ce miroir merveilleux. Claude haussa les épaules et répondit : Le cœur de l'homme n'est pas assez merveilleux pour mériter un miroir merveilleux... Et crois-moi, face à la vraie nature de l'homme, ce miroir est appelé à faire du mal. Beaucoup de mal. Héloïse criait : Ce n'est absolument pas le cas ! Depuis que je possède ce miroir, j'ai vu tous mes amis inspirés, transformés... Tu es simplement blessé ! Blessé de voir qu'un simple objet rend une image tellement plus merveilleuse de toi que tes tableaux... sinistres ! Claude tressauta. Il y eut un moment de silence. Héloïse persista : Avec tes tableaux grandiloquents, tu pensais montrer au monde ce qu'il y a de merveilleux en toi derrière tes cicatrices et tes séquelles... Et voilà qu'un simple objet ridiculise tes efforts ! Claude finit par rétorquer : Reviens à la raison, Héloïse, ce miroir fabrique du mensonge. La jeune fille, rouge d'indignation, protesta : Mes amis et moi sommes réellement transformés ! Claude répéta : Ce que je vois là, c'est un objet qui fabrique du mensonge ! Héloïse répliqua : Ce que je vois là, c'est un objet qui transmet le bonheur ! Claude scanda : Moi, je préfère subir dix vérités qui blessent, plutôt qu'un seul mensonge qui console ! Héloïse, avec le même ton : Et moi, je préfère fréquenter dix imbéciles qui sourient face à l'adversité, plutôt qu'un seul intelligent qui se complaît dans sa douleur. Retourne donc peindre tes sempiternels tableaux gigantesques qui ne te montrent que toi et ta grandeur ! Tu es un narcissique qui vient d'être vexé en voyant un objet réussir mieux que lui. Qu'est-ce que ça veut dire ? De se complaire perpétuellement à se peindre soi-même pour rechercher ce qu'il y a de plus merveilleux en soi ? Quel narcissisme, oui ! Claude sursautait devant ces reproches et bafouillait : Si c'est ce que tu penses de moi...



    De longues semaines filèrent avant que Claude revinsse à la boutique. Très gênée, Héloïse lui ouvrit la porte. Elle remarqua que, pour une fois, le jeune peintre venait sans tableau. Un sourire confus flottait sur le visage rougissant du jeune homme. Il suivit la jeune fille dans le salon... où il n'y avait plus aucun miroir. Surprenant le visage fureteur de son ami, Héloïse expliqua : Cela fait quelques temps que j'ai décroché le miroir. J'avais fini par réaliser à quel point tu étais dans le vrai... À ma grande honte... Oui, c'était un miroir maléfique. Ses visions étaient toujours aussi belles. Elles donnaient toujours le même espoir et les mêmes envies... Mais en vérité, personne ne changeait vraiment en contemplant ce miroir. Excepté dans le miroir. En dehors du miroir, nous avions fini par comprendre que nos vies se fanaient, s'étiolaient, et pourtant... Nous conservions la même envie de nous contempler encore et encore... Héloïse n'acheva pas et Claude haussa les épaules en disant : Miroir maléfique ou miroir merveilleux, ce n'est pas vraiment la question. Mais nous, nous ne sommes que de simples humains... Et comment ? Comment as-tu pu t'en débarrasser ? Héloïse répondit : Grâce à mon père. En nous voyant, tous mes amis et moi-même, tellement éteints... Il a compris. Il a réussi à me faire parler, car, vois-tu, je lui cachais le miroir... Héloïse s'écroula en sanglots. Claude la consola : J'ai compris, Héloïse, n'en dis pas plus... Tout est bien fini maintenant. Ne dis plus rien, je devine tout le mal qu'a pu causer cet objet... Ton père est un sage, je l'admire! Dans ses larmes, Héloïse se mit à rire : Mais c'est lui ! C'est lui, mon père, qui a causé tant de malheur ! Il est le premier à s'être laisser subjuguer par ce miroir ! Claude : Mais n'est-ce pas lui ? Lui qui a réussi à le détruire ? Héloïse répondit : Non pas à le détruire. À le transformer. Il m'a dit qu'il a eu l'idée au long de ces longues semaines sans le voir. Il a compris qu'il aurait du le refaire plutôt que de s'en débarrasser. Il a eu peur d'ailleurs de me l'avoir confié. Puis en me voyant moi et mes amis... Il a tout compris. Et il nous a sauvés. Héloïse hésita, puis ajouta : Et tu sais, je lui ai dit ta réaction... Il t'admire... Il t'admire pour avoir eu la force... Claude, sardonique : La force ? La force de l'égoïsme, oui ! La force de me sauver en laissant ma meilleure amie sombrer. Pour me consacrer à la sublimation de mes souffrances. Ah, tu avais raison... Je te supplie de m'excuser. Je suis bien un narcissique... Héloïse, tristement : C'est à toi de recevoir mes excuses. Je me suis montrée bien vaine en préférant l'illusion à la vérité amère. Héloïse se détourna. 

    Claude, sur un ton plus amène : Mais cette dispute a eu du bon... J'ai bien réfléchi à ce que tu m'as dit. Je t'en ai beaucoup voulu aussi : m'accuser de me consacrer toutes ces années à rechercher ce qu'il y a de plus merveilleux en moi ! Alors que ce qu'il y a de plus merveilleux en moi... Claude s’interrompit. Puis il demanda : Veux-tu bien regarder ma nouvelle toile ? Claude le proposa d'une manière inhabituelle : disparue la grandiloquence, disparue l'humeur sombre. Il ressemblait à un écolier timide. Héloïse s'étonna : Mais où est donc cette toile ? Et à sa surprise, Claude sortit un petit tableau de sous son manteau. Il le tendit à la jeune fille. Héloïse était bouche bée : ce qu'elle voyait, avant tout, c'étaient deux yeux globuleux et un nez trop long. Un hoquet de stupeur resta coincé dans sa gorge tandis qu'elle se reconnaissait avec ces deux particularités méprisables. Cependant, assez vite, ce qu'elle vit, dans un fond de couleurs simples et vivantes, c'était cet air digne hérité de son père à travers un visage d'une telle féminité que ça la rendait à la fois naïve et touchante. Puis en regardant encore la toile, ce qu'elle vit, en dépit de quelques traits peu réguliers, c'était une femme étrangement, désespérément attirante. Les larmes lui vinrent aux yeux. Puis ses épaules s'affaissèrent. Héloïse était bouleversée. Claude, effrayé : Ah, je suis désolé, je me doutais que rendre la réalité avec mon impitoyable pinceau ne pourrait qu'infliger de la douleur... J'ai surestimé mon talent... Je croyais pouvoir te montrer telle que tu es tout en te disant tout ce qu'il y a de beau en toi... Je n'ai fait que te décevoir terriblement ! Dans une voix brisée par les larmes, Héloïse réussit à s'arracher les mots : Oui, je serai terriblement déçue, mais uniquement si tu ne me prends pas immédiatement dans tes bras ! Comment fut l'étreinte de ces deux jeunes gens, je ne sais pas. Mais je sais qu'aucun miroir ne la refléta.