dimanche 26 février 2017

Une vengeance parfaite


       
        Une vengeance parfaite







            Il arrive quelque fois qu'un promeneur au long cours, avide de découvrir de nouvelles contrées, de nouvelles coutumes et de nouvelles gens, réalise avoir traversé, entre deux étapes mémorables, quelques lieux passables et dénués d'un quelconque intérêt. Cela ne blessera personne de déclarer, tellement c'est vrai, que pour la plupart de ses visiteurs comme pour un grand nombre de ses habitants, la petite ville de V. est une ville sans beaucoup d'intérêt. Pendant plusieurs siècles, elle ne fut qu'un hameau. Puis au siècle dernier, elle se mit à croître considérablement pour s'étendre, sans âme ni bonheur, comme une cité dortoir que ses dormeurs hantent parce qu'ils n'ont pas trouvé de meilleur choix. Et pourtant cette petite ville de V. recèle, en son centre, quelque curiosité plutôt célèbre.



            Le centre historique de V. coïncide avec les vestiges du hameau d'origine : une vieille chapelle, un lavoir, quelques bâtiments qui ont été mis en valeur à une époque où le ministère de la culture s'était vu allouer les fonds suffisants pour satisfaire quelques caprices très inégaux quant à leur portée culturelle. Le résultat donne au centre de V. un certain cachet, que les observateurs les mieux disposés qualifient de mignonnet ou de gentiment kitsch. Si, par hasard, un guide mentionne l'existence de V., c'est pour admettre que son centre est constitué de bâtiments moins laids que ceux des quartiers dortoirs et des lotissements périphériques. Les administrations, les bureaux et les commerces siègent dans ce centre mignonnet avec un peu de vie. En bref, les commentaires les plus affables sont unanimes pour déclarer le centre historique presque sans intérêt. Et pourtant, c'est bien un petit quartier de ce centre qui recèle quelque curiosité plutôt célèbre.



           À ce stade de la lecture, le lecteur perspicace aura deviné que ce quartier est presque sans intérêt. Presque. Toutefois on ne peut omettre l'existence de la Place Raphaël Paul, où trône un monument étonnant. Ce monument représente, dans sa plus grande partie, entre deux ou trois fois sa taille réelle, un peintre habillé de vêtements aussi décontractés que ternes, comme on en portait à la fin du vingtième siècle. Cet artiste, Raphaël Paul donc, se tient les jambes écartées, une main tenant la palette du peintre à hauteur de poitrine, l'autre main tendant vigoureusement un pinceau devant soi comme on tend un glaive qui vient de trancher. Sous une chevelure en tempête, le visage du peintre rayonne d'une énergie farouche, sa bouche est crispée et son regard furieux. Et lorsqu'on suit la direction donnée par ce regard furieux et ce pinceau vindicatif, on voit un peu plus loin, à l'échelle réelle, une voiture retournée et vilainement cabossée, comme si elle venait d'être expédiée par le coup de pinceau. On s'approche de cette sculpture phénoménale pour découvrir la formidable énergie du petit bonhomme de peintre qui semble survolté par son coup de pinceau. Puis on aperçoit les corps déjetés qui s'entortillent dans la voiture défoncée. Le touriste vraiment curieux s'attardera sur le monument jusqu'à découvrir une plaque où il s'empressera de lire un texte gravé en petits caractères dorés. Mais une fois ce texte lu, le touriste désemparé ne sait trop s'il s'agit d'une fantaisie, d'un extrait de roman, ou d'un document officiel :



            « Je parlais de vengeance parfaite en ouverture de mon testament. Ayant exposé précisément mes volontés, il est temps de me confesser maintenant. On se rappellera difficilement que j'étais un artiste ; j'étais toujours le premier à m'amuser avec mes compagnons ou mes détracteurs de mon surnom Le Petit Raphaël, ou quelquefois Le Minuscule Raphaël. Rares étaient les amateurs qui me connaissaient comme un explorateur modeste, qui poursuivait son œuvre presque en secret, à l'insu du public, prétendant avec bonhomie fuir la foule et les vernissages. En vérité, sous cette apparence placide, je bouillais. Et plusieurs fois le démon s'est emparé de moi. Face à cette pesante carrière de peintre raté, je me suis offert le luxe d'une vengeance parfaite. Il était impossible de me soupçonner lorsque je tuais car rien me liait à mes victimes, sinon qu'elles ne me connaissaient pas ! J'étais enragé de n'être pas célèbre ! Et je jouissais d'éliminer les coupables en toute impunité : quel policier assez pervers aurait pu deviner qu'un artiste raté se mettait à assassiner d'innocentes victimes qui avaient le tort d'ignorer son œuvre ? Et pour pimenter ma vengeance parfaite et compliquer la tâche d'éventuels enquêteurs, je déguisais toujours mes meurtres en accidents de voiture. O combien sont nombreux ces bêtes accidents de voiture provoqués par la nuit, le brouillard ou la neige ! Quand deux ou trois insipides personnages, assez fades pour n'avoir aucun ennemi, disparaissent dans un bête accident de voiture, comment soupçonner un assassinat ? Je le confesse aujourd'hui :  bien des accidents de voiture de ce pays sont uniquement dus à ma soif de vengeance ! Et dans ma tombe, je ricane en songeant qu'on ne pourra jamais me confondre ! Qu'on exhume toutes les tragédies automobiles de l'histoire avec maniaquerie, jamais on ne remontera à moi ! Par vicieuse équité, j'ai toujours élu des victimes que je ne connaissais pas plus qu'elles ne me connaissaient : aucun lien entre elles et moi ! Et j'ai toujours agi si discrètement que rien ne pourrait être détecté sur la voiture sacrifiée ! Vous m'aviez condamné à une carrière misérable de peintre sans envergure ? Je vous ai condamnés à de stupides accidents de voiture ! »



            En général, le touriste sourit ou s'étonne à la lecture de ce texte. Puis il l'oublie assez vite. Il boit une dernière bière à la terrasse du café de la place et, quand il décide de quitter la ville, c'est seulement avec un malaise diffus qu'il démarre sa voiture. Quelque rare fois, un touriste plus curieux que les autres ressent l'envie d'en savoir plus. Un peu de recherche à l'office du tourisme, à la bibliothèque, ou sur Internet, lui en apprend que trop peu. Il ne s'attarde pas sur les reproductions des toiles de Raphaël Paul qui sont des clichés sans caractère de la vie citadine. Il découvre que le texte de la plaque gravée sous le monument est réellement un extrait du testament de Raphaël Paul. Il obtient confirmation que c'était un peintre mineur dont l'apogée fut de participer, une unique fois, et sans retombée, à une exposition thématique (le thème étant : la ville contemporaine) dans la capitale, dans une arrière-salle consacrée aux peintres de la région. Enfin il peut découvrir un article de journal de l'époque : la lecture du testament avait quand même produit son petit effet. Rapidement, on avait conclu à un canular, la dernière tentative d'un artiste raté pour faire parler de lui. Amusés par le stratagème, les notables de V. avaient décidé d'élever un monument en mémoire de Raphaël Paul. Et à l'époque, l'histoire avait eu assez de retentissement pour qu'un sculpteur assez en vue, inspiré par le texte loufoque, imagine ce monument formidable.



            Le touriste le plus passionné par l'affaire finira par apprendre la réaction, à l'époque, des habitants du quartier et de la ville et même des alentours de V. On se disait bien qu'il y avait quand même beaucoup d'accidents de la route. Certes les statistiques de ce fléau semblaient élevées sur toute la planète, mais... Certains creusèrent pour découvrir que, dans sa jeunesse, Raphaël Paul avait travaillé quelque temps comme mécanicien. Ses dons pour la mécanique n'avaient pas paru plus mémorables que ses dons pour la peinture, mais... Et de fil en aiguille, des pétitions remontèrent aux autorités pour faire ouvrir des enquêtes, pour fouiller les archives, pour exhumer le tombeau, pour abattre le monument... Quelques investigations aussi timides qu'officieuses eurent bien lieu. On ne découvrit rien du tout. Excepté un texte préparatoire au testament, une version qui datait d'au moins une décennie avant le testament définitif. Qui ne comportait alors aucune mention de la vengeance parfaite. En fait les textes étaient parfaitement identiques. Excepté une phrase en ouverture du testament définitif qui suggérait vaguement une idée de vengeance parfaite. Et le paragraphe final de la confession. Une commission se réunit plusieurs fois pour examiner cette affaire. La commission décida qu'il serait des plus judicieux d'ajouter, au monument, une plaque qui exhiberait ce fameux paragraphe final. Depuis, certains esprits facétieux prétendent que les habitants de V. se montrent plus curieux et plus férus d'art que la moyenne et même que, pour satisfaire leur soif de culture, ils n'hésitent pas à entreprendre de longs voyages, généralement en train.



           

dimanche 19 février 2017

La Vraie Vie



     La vraie vie



      Depuis des heures, Abigaëlle se tenait prostrée près de la fenêtre. Ses parents s'inquiétaient de plus en plus : leur fille demeurait immobile contre la vitre, ne bougeant que rarement pour essuyer la buée qui s'amassait et lui cachait la vue. Quelque fois, ses parents essayaient de la questionner. Quelle épreuve avait donc pu atteindre à ce point leur fille ? Quelle déception ? Quel chagrin d'amour ? Mais la jeune fille ne répondait pas et son regard restait obstinément braqué sur l'extérieur. Ses parents haussaient les épaules et se contentaient d'attendre : leur fille était d'habitude une personne vive et gaie qui ne tenait pas en place. Son énergie et son enthousiasme étaient même un sujet d'admiration chez tous ses proches. Abigaëlle était une jeune fille dont la devise était : La Vraie Vie ! Le bonheur ? Ça ne suffit pas ! Abigaëlle s'élançait dans le monde, prête à courir des risques insensés, pour vivre la Vraie Vie. Alors si un chagrin d'amour, une déception ou quelque autre problème lui faisait momentanément de la peine, cela passerait à coup sûr.

      Une illusion perdue ? Un chagrin d'amour ? Non, ce n'était pas ça. Une petite voix avait encore la force de protester tout au fond du cœur d'Abigaëlle. Et malgré elle, la jeune fille se rappelait. Au fond de son cœur, la jeune Abigaëlle se rembrunit davantage. Une déception ? Un chagrin d'amour ? C'était pire que ça.

      Sa grande sœur avait entrepris un long voyage pour revenir à la maison et tenter de dialoguer avec Abigaëlle. En vain. Puis elle s'était longuement entretenue avec plusieurs proches. La sœur d'Abigaëlle avait déduit, avec eux, que cet état de prostration perdurait depuis qu' Abigaëlle était partie rendre visite à son grand-père. Une fois par mois, Abigaëlle rendait visite à son grand-père, un vieil homme apathique et pitoyable. Toutefois, la jeune fille était toujours revenue de ses visites avec le même enthousiasme et la même énergie qu'on lui connaissait. Elle n'avait jamais désespéré de rendre la joie de vivre au vieil homme. Alors tout le monde devina que, cette fois-ci, il avait dû se passer quelque chose. Et l'on s'étonnait de ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt : le grand-père était un vieil homme qui survivait seul dans son appartement, passant la plupart de sa journée le front collé contre la vitre du salon, à épier la vie du voisinage. Quand Abigaëlle lui rendait visite, le grand-père quittait à peine sa fenêtre, décochait à peine une parole, affichait à peine une expression vivante sur son visage. Au bout d'une heure Abigaëlle repartait. Peut-être que cette fois-ci, quelque chose avait ébranlé l'âme vive de la jeune fille ?

      Au fond du cœur d'Abigaëlle, une voix faible répondit que ce n'était pas ça. Mais c'était presque ça. Les souvenirs affluaient. D'habitude, Abigaëlle arrivait chez son grand-père avec toute sa bonne humeur et elle ne se laissait nullement démonter par le visage morne du vieil homme. D'abord ce dernier ne réagissait qu'à peine, il ne répondait d'abord que par monosyllabes. Mais souvent, vaincu par l'alacrité de la jeune fille, il finissait par parler ! Et pour ce grand-père, parler, c'était parler du seul sujet qui le tirait un peu de sa torpeur : l'existence des voisins. Quand il commençait enfin à parler, grand-père était intarissable : il avait, patiemment, collecté des faits sur la moindre personne apparaissant dans le champ de vision de la fenêtre de son salon. Et il pouvait, à la perfection, raconter la dernière dispute d'un couple, le premier baiser d'un jeune garçon, le sourire béat d'un célibataire qui venait d'adopter un petit chat, ou le pas de plus en plus fatigué d'un voisin qui venait de perdre son emploi. Invariablement, Abigaëlle finissait par interrompre son grand-père : Mais pourquoi rester spectateur ? Visiblement, ces petites histoires quotidiennes te font de l'effet, grand-père ! Pourquoi ne pas sortir et vivre toi aussi la Vraie Vie ? Et invariablement le grand-père se détournait, laissait tomber son front fatigué contre la vitre et, respirant bruyamment, oubliait la présence de sa petite fille. Elle avait essayé l'humour, la tendresse, la ruse, et rien n'avait fonctionné. Sachant que son grand-père aimait jadis l'opéra, elle lui avait offert des places pour une représentation, cependant le vieil homme s'était recroquevillé contre la fenêtre, immobile jusqu'au départ de la jeune fille qui s'était bien promis de ne pas en rester là. Non, ce n'était pas ça, reprit la toute petite voix au fond du cœur d'Abigaëlle. Non, ce n'était pas la prostration du vieil homme qui avait fini par avoir raison d'elle. La jeune fille s'était trop habitué au caractère de son grand-père et elle avait trop de ressources.

      Les proches d'Abigaëlle continuaient d'enquêter. Certains étaient allés rendre visite au grand-père pour le questionner. Le vieil homme n'avait même pas répondu par monosyllabes : il s'était figé, le front obstinément collé à la vitre, dans un mutisme écœurant. Les parents de la jeune fille finirent par appeler le médecin qui ausculta prudemment Abigaëlle avant de conclure : Son corps est en parfaite santé. Quelque chose travaille son esprit. Pour l'instant pas d'inquiétude, simplement surveiller. De temps en temps, l'encourager à s'alimenter, à dormir. Je lui prescris aussi quelques pilules contre l'anxiété. Ce quelque chose qui la ronge finira par s'estomper puis disparaître. Je vous recommande un excellent collègue qui saura bien établir le dialogue. Mais je ne suis pas inquiet : elle n'est pas malade, elle n'est pas blessée, elle n'a pas été brutalisée ou maltraitée. Peut-être un chagrin d'amour ? Les proches d'Abigaëlle furent vaguement rassurés ; leur ignorance et leur incompréhension leur parut plus opaques que jamais. Ils étaient vaguement rassurés et en même temps, malgré eux, ils redoutaient que l'état d'Abigaëlle s'aggrave et qu'elle passe toute sa vie, en bonne santé certes, dans un état peu inquiétant certes, mais bel et bien figée devant sa fenêtre, apathique, elle, Abigaëlle, qui s'était consacrée, presque avec rage, à vivre la Vraie Vie, sous les terres comme dans les cieux, avec d'exotiques personnages dans de lointains pays comme avec le fou lunaire du coin de la rue.

      Pas d'inquiétude ? Non, ce n'était pas ça. Car l'inquiétude était là. Pour la première fois, c'était une petite voix si fragile qui s'exprimait tout au fond du cœur d'Abigaëlle. La santé ? Un esprit mort dans un corps sain, qui voudrait de ça ? Et la jeune fille se remémorait sa dernière visite au grand-père. Elle se remémorait comment elle l'avait secoué pour l'extraire de sa morbide observation de la vie des autres. En riant, Abigaëlle avait essayé d'arracher le vieil homme de sa chaise pour l'emmener en promenade. Boire un demi sur une terrasse, contempler les passantes dans le parc en bas de l'immeuble, écouter les oiseaux batifoler dans les arbres... Il s'agissait uniquement de changer de poste d'observation. La réaction du vieil homme avait pris Abigaëlle de court. Son grand-père apathique s'était soudain transformé en furie. Il s'était débarrassé de l'emprise de la jeune fille aussi facilement qu'on retire sa veste. Et il avait hurlé : La vraie vie ? Tu crois que je ne l'ai pas menée, la Vraie Vie ? Ouvre un peu les yeux et regarde ce que m'a donné la Vraie Vie ! Abigaëlle se remémorait maintenant la scène choquante et ridicule de son grand-père se déshabillant de ses lunettes, de son dentier, de ses béquilles, de son appareil auditif... Il montrait ses blessures et ses cicatrices, ses membres tâchés de flaques rosâtres et de veines éclatées, sa poitrine plusieurs fois ouverte et plusieurs fois recousue, sa tête épuisée qui ne pouvait penser que par à-coups... Puis il s'écria : Goûte un peu le goût de ma Vraie Vie ! Et il vida un tiroir, par terre, de dizaines de pilules de toutes couleurs, avec des tableaux compliqués, des séquenciers, des calendriers qui programmaient la survie du grand-père par l'absorption rituelle de drogues pharmaceutiques. Le grand-père ne cessait plus de crier et de gesticuler avec ses béquilles qu'il cognait contre les murs, il demanda même à sa petite-fille de respirer l'odeur de sa Vraie Vie en exhibant ses couches devant Abigaëlle consternée qui n'osait plus regarder cette révolte qu'elle avait tant voulu provoquer.

      Ce n'est pas ça... souffla la voix fragile au fond de son cœur. Cette réaction tant attendue du grand-père, c'était ce qu'elle espérait, c'était ce qu'elle préparait. Abigaëlle avait été surprise, peut-être même choquée, par le désespoir et la colère du vieil homme. Pourtant non, ce n'était pas ça. Toujours prostrée contre la fenêtre, la jeune fille se rappelait à présent comment le grand-père avait repris son souffle, s'était rassis, et avait dit à sa petite-fille : On raconte que quand Dieu veut confier une grande mission à un homme, il commence d'abord par l’éprouver. Sur le dos de cet élu, Dieu impose un fardeau de souffrances et d'injustices... pour tester et renforcer les ressources de cet homme... Or des souffrances et des injustices, il en a tellement, Dieu, dans son sac à saloperies ! Il y a tellement de saloperies dans son sac à saloperies que, quand il a fini de s'occuper de ces élus pour ces grandes missions, il se retrouve avec un sac encore bien plein ! Alors que fait Dieu ? Tu as beau être jeune, tu as vu le monde, et tu sais ce qu'il fait, n'est-ce pas ? Il vide son sac à saloperies sur des foules de pauvres gens qui n'ont pas d'autre mission que d'avaler ces saloperies... Ils ne sont pas élus, ils ne sont pas promis au bonheur ou à l'accomplissement, ils sont juste destinés à vivre cette drôle de Vraie Vie : digérer les saloperies du sac à saloperie de Dieu ! Et grand-père partit dans un fou-rire dément qui fit venir des larmes de pitié aux yeux d'Abigaëlle. D'un ton grave, grand-père conclut : je l'ai bien vécue ma Vraie Vie, et maintenant que j'arrive à mes derniers jours, je comprends que je ne suis qu'une de ces innombrables épaves humaines qui ont ramassé le fond du sac à saloperies...

      Ce n'était pas ça... répétait la petite voix. Abigaëlle avait été violemment perturbée par cette tirade. Mais ce n'était pas ça. Si la jeune fille n'avait plus, aujourd'hui, ni la force ni l'envie de se lever de sa chaise, de regarder autre chose que le petit bout du monde derrière la fenêtre, c'était parce que... Après sa tirade, grand-père avait repris son souffle en observant attentivement Abigaëlle. Et la jeune fille fut horrifiée par ce qu'elle lut dans le regard du grand-père : l'espoir ! Au terme d'une vie humiliante et injuste, Abigaëlle avait fait renaître l'espoir dans le cœur de ce vieil homme. Et maintenant, la jeune fille sentit distinctement que la Vraie Vie attendait quelque chose d'elle. Et maintenant, la jeune fille comprenait que sa mission était de répondre à la demande muette du vieil homme. Et à ce moment, Abigaëlle sentit, avec effroi, son enthousiasme et sa force et sa Vraie Joie et sa Vraie Vie abandonner son cœur encore jeune et encore faible. Abigaëlle se sentait comme le nageur insouciant, confiant dans ses forces, qui réalise soudain qu'il s'est aventuré trop loin et qu'il avait sous-estimé les courants. Le nageur insouciant commence par lutter... puis, alors que le ciel est bleu et limpide, que l'eau paraît calme et tranquille, le nageur réalise, pour la première fois, la vraie force de l'océan. Et il se retrouve entraîné par un courant lointain, bien connu des habitués et des anciens, ce courant traître qui, chaque année, piège un jeune touriste insouciant. C'était ça. Elle savait, Abigaëlle, qu'elle aurait dû prendre le vieil homme par la main et l'emmener enfin dans le Vrai Monde, juste en bas, dans la ruelle où l'on pouvait si facilement atteindre les arbres en fleurs, et à peine plus loin, les foyers où quelques êtres plus faibles et plus déshérités que grand-père se battaient pour aider des gens encore plus faibles qu'eux. Juste en bas, dans la ruelle où le ciel paraissait immense, des gens plus faibles que grand-père s'entraidaient, et sous les arbres qui refleurissaient chaque printemps, des êtres misérables trouvaient de la nourriture pour leur corps et pour leur âme, de l'espoir pour leurs maladies et pour leur solitude, de l'amour pour leur cœur qui pouvait se révéler plus immense que le ciel. Mais le courant avait englouti le nageur, l’enthousiasme avait cédé devant la face obscure de la Vraie Vie. Grand-père dut lire cela dans les yeux d'Abigaëlle. Alors il s'affaissa, puis il se retourna, puis il se colla contre la vitre. Abigaëlle, vaincue, sentit son esprit vaciller. C'était elle qui, maintenant, attendait un signe, un réconfort, une raison d'espérer. Sans qu'elle ne se rendît compte de rien, elle se vit soudain de retour chez elle, prostrée sur une chaise, sous le regard inquiet de ses parents, le front posé contre la fenêtre, ne regardant même pas les gens de l'extérieur qui pouvaient, à tout moment la rencontrer, la Vraie Vie.




lundi 13 février 2017

La félicité



La félicité


Le jour où Bastien naquit, la bonne sœur et la sage-femme et la mère de la mère de Bastien virent, de manière indubitable, dans les yeux en train de s’ouvrir, un éclair de lumière violette. Les trois femmes se regardèrent et alors elles virent ce même éclair violet passer dans leurs regards surpris. La mère de la mère de Bastien eut un sourire et dit que ce devait être un bon présage. La sage-femme ajouta qu’elle avait rarement vu un tel phénomène : À moins que la Mort ne lui fasse un croc-en-jambe au passage, ce garçon réalisera de grandes choses. Et la nonne précisa : Le violet est la couleur des mystiques, nous venons de recevoir un signe du Très Haut. Très certainement, ce garçon sera éprouvé pour accomplir quelque grand destin et, alors, il s’accomplira et, alors, il connaîtra la félicité. Épuisée, en larmes et en sueur, la mère de Bastien bredouilla qu’elle voulait serrer son fils contre elle.

Quelques années passèrent et on ne mentionna que rarement cet événement. Bastien était un enfant tout à fait semblable aux entres enfants. Autour de lui, les éclairs violets ne passaient plus dans les yeux. Jusqu’au jour où, rendant visite pour la première fois à quelques parents éloignés, Bastien vit, pour la première fois, un piano. Il était captivé par ce simple piano droit qui siégeait modestement dans le salon. L’enfant se contorsionnait comme un ver, timide et maladroit, jusqu’à ce que son hôte l’invitât à essayer l’instrument. Dès qu’il posa les doigts sur le clavier, le son enthousiasma l’enfant et l’on vit passer un éclair violet dans ses yeux. Après quelques instants, le maître de maison lui proposa d’aller dans une autre salle, où se trouvait un véritable piano à queue. L’enfant, impatient, le suivit pour explorer, avec extase, le nouvel instrument. Le maître de maison, excellent pianiste, connu, reconnu, remarqua l’aisance évidente de l’enfant qui commençait déjà de construire des mélodies avec plaisir. Le maître de maison s’approcha de Bastien qui vit passer, dans les yeux de l’homme, des éclairs violets étincelants. Confusément, Bastien comprit que c’était ce signe dont parlait, parfois, la famille et les amis. Il écouta gravement l’homme qui lui expliquait : Tu as une excellente oreille, Bastien, et tes doigts sont comme les amis du piano. Alors persévère, travaille dur, et tu parviendras au sommet et à la félicité que nous convoitons tous. Et Bastien travailla de tout son cœur pour devenir, encore enfant, un pianiste virtuose. Il quêtait avec avidité les conseils des maîtres et des artistes, surtout lorsqu’il voyait, dans leurs yeux, le fameux éclair violet qui l’avait si bien guidé. Le dernier éclair violet que Bastien vit traversa les yeux d’un maître des montagnes qui l’invita, pour quelques jours d’étude, dans son chalet. Au cours d’une de ces journées, Bastien sortit se promener, seul dans la nature superbe. Il se perdit. Il erra longtemps, longtemps, et quand on le retrouva enfin, le mal était fait : transi, bleui, l’enfant put être sauvé, mais il fallut l’amputer de plusieurs doigts. Désespéré, Bastien se détourna à tout jamais du piano en pensant : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe...

Grâce à la confiance et l’amour de ses parents et de ses amis, Bastien retrouva le goût de vivre. S’il se tenait désormais loin de tout piano, sa passion pour la musique restait intacte. Sans y penser, Bastien chantait les morceaux qu’il avait appris à jouer à la perfection. Jusqu’au jour où un visiteur entendit la voix de Bastien. Et dans les yeux du visiteur passa un éclair violet. Les parents et les amis présents comprirent tout de suite ce signe limpide : le piano n’avait été qu’une épreuve préalable dans le destin de cet enfant extraordinaire. Le véritable talent de Bastien était le chant. D’ailleurs l’enfant émouvait bien davantage ses auditeurs avec sa voix plutôt qu’avec son jeu de pianiste. De grands musiciens venaient maintenant rendre visite à Bastien, pour l’écouter avec étonnement, pour le regarder avec de grands yeux où passaient des éclairs violets, pour lui prodiguer de précieux conseils. Ces conseils, alliés au labeur tenace et l’amour dévorant de Bastien pour la musique sublimèrent ses talents en un art maîtrisé. Maintenant jeune homme, Bastien commençait à donner des concerts. Il vivait enfin le grand destin auquel il était promis. Jusqu’au jour où, flânant dans les rues avec une cantatrice qui l’édifiait de ses expériences, des voyous attaquèrent le duo d’artistes, et un coup de couteau fut porté à la gorge de Bastien. On réussit à le sauver. Hélas sa voix merveilleuse n’était plus. Dorénavant, Bastien ne s’exprimerait plus qu’avec effort, en produisant un souffle rauque et pénible. Et il n’essaierait plus jamais de chanter. Pendant longtemps, il massa la longue estafilade qui rayait sa gorge tout en pensant : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe... 

Cette fois, la confiance et l’amour, dont Bastien était entouré, ne purent le tirer de son chagrin. Ses seuls moments de paix étaient ces longues promenades dans la nature sauvage qui environnait le village. Il marchait seul, parfois toute la journée durant, pour fuir son chagrin, et pour fuir ses proches, et pour fuir son destin absurde et cruel. Il marchait dans la nature superbe et se laissait absorber par les éléments qui lui permettaient de ne plus être lui-même. Et quand cela ne suffisait pas, il courait. Il courait dans les bois, dans les prés, dans les pierriers, jusqu’à ce que l’épuisement le délivre de la douleur et de la désespérance. Il pouvait alors revenir au village, l’âme gorgée de la paix minérale des montagnes, des pics rocheux perçant les nuées, et des sentiers rocailleux et des ruisseaux glacés. Jusqu’au jour où un coureur de fond surgit des bois pour l’accompagner. Le coureur lui expliqua qu’il avait remarqué Bastien depuis plusieurs semaines. Il lui fit des compliments sur son infatigable foulée, sur son aisance de chamois à travers les chemins les plus escarpés, et son souffle paisible comme celui d’un promeneur. Pendant que le coureur de fond appréciait les qualités impressionnantes de Bastien, son corps svelte et musclé, son cœur plus puissant qu’une machine… Bastien sentait la peur grandir en lui. Il finit par s’arrêter pour mieux observer ce coureur de fond, et le coureur de fond s’arrêta aussi, et un éclair violet passa dans ses yeux. Épouvanté, Bastien perdit toute envie de courir. Le coureur de fond se confondait en excuses embarrassées, ne comprenant absolument pas le changement d’attitude de Bastien. Ce dernier l’invita à s’asseoir pour écouter son histoire. Bastien arracha à sa gorge ce souffle rauque qui lui servait de voix. Bastien montra ses doigts mutilés. Or le coureur de fond ne put s’empêcher de rire de bon cœur en entendant parler de malédiction : la malédiction de l’éclair violet. Le coureur de fond voulut rassurer le jeune homme : Nous courons pour les mêmes raisons. Nous courons pour libérer notre esprit de ses chaînes. Nous n’avons pas de grand destin à accomplir ! Et rassure-toi, je ne reviendrai pas te déranger pendant tes courses.  Et Bastien sentit la peur le quitter. Chacun des deux hommes rentra chez lui, chacun de son côté. Ce jour-là, sur le trajet du retour, Bastien tomba pour la première fois. La blessure fut grave. Bastien se retrouva estropié à vie. Non seulement il ne pouvait plus courir, mais même marcher lui causait une douleur terrible. Des parents, des amis, des musiciens, des coureurs vinrent rendre visite à Bastien pour essayer de l’aider. Mais le jeune homme fuyait plus que jamais les contacts. Il refusait les béquilles, il refusait la chaise roulante, il tenait obstinément à se déplacer avec sa jambe déformée, douloureuse, et répétait avec un masochisme entêté, bien conscient de l’ironie du propos : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe... 

Bastien emménagea dans une cabane isolée, loin de tout village, loin de toute existence humaine. Seul, sans contact, il passait ses journées à méditer devant la cheminée. Avec les années, le besoin de pleurer sur une épaule amie devint le simple besoin de se confier, puis il ressentit seulement le besoin de parler. Pour finir, seulement échanger d’insignifiantes nouvelles avec n’importe qui lui aurait suffi. Alors il équipa sa cabane : il disposait maintenant de l’électricité, d’un matériel informatique et d’une connexion Internet. Sur les réseaux, il s’affichait avec un avatar neutre, et même fade, et il ne conversait qu’à peine, ne traitant que de sujets très anecdotiques, avec des interlocuteurs sans relief. Dans le même temps, il découvrit un jeu de stratégie en ligne qui l’absorbait de longes heures durant. Les parties étaient difficiles et prenantes, tout l’esprit était concentré sur une réflexion purement abstraite, et la paix se faisait en Bastien. Avec ce jeu, aucun risque de rencontrer un mentor ou un admirateur et ce maudit éclair violet à travers ses yeux ! Les adversaires de Bastien étaient des images fixes et des boîtes de dialogue derrière lesquelles il était bien malaisé de deviner un véritable être humain. Bastien prenait du plaisir à jouer, et ses mains mutilées avaient du plaisir à maîtriser le clavier et la souris pour infliger quelques sévères défaites à d’excellents adversaires. Cependant, comme son surnom et son avatar commençaient à se faire connaître, Bastien décida de jouer un grand nombre de parties avec des stratégies aussi perdantes que farfelues. Il s’efforçait de ne jamais apparaître dans le classement des meilleurs joueurs. Ce qui n’empêcha pas, un beau jour, que plusieurs organisateurs lui envoyassent des invitations pour un tournoi de niveau mondial… Ce fut d’abord des invitations par courrier électronique. Puis un improbable facteur se risqua jusqu’à la cabane isolée de Bastien pour lui remettre une lettre volumineuse : encore une invitation au tournoi ! Horrifié, Bastien prépara son déménagement, bien décidé à encore mieux se cacher et à ne plus jamais jouer sur Internet. Il était encore dans les préparatifs lorsque trois jeunes hommes se présentèrent à l’entrée de la cabane : deux reporters et un des meilleurs joueurs du monde qui, spontanément, enlaça Bastien et le félicita pour son style et son sens de la stratégie. Bastien choisit de mentir : Écoutez-moi, vous faites fausse route ! Ce n’est pas moi qui joue ! C’est un ami qui souhaite garder l’anonymat absolu ! Je lui ai promis de garder le secret ! Vous devez partir maintenant !... Et à l’immense soulagement de Bastien, les trois jeunes hommes semblèrent le croire et partirent. Bastien retourna dans sa cabane et, soudainement, il sentit un bloc de plomb lui comprimer la poitrine tandis que, sur l’écran, il voyait passer des éclairs violets. Il comprit qu’il allait mourir. Toutefois, il avait tellement mal menti que les trois jeunes hommes étaient revenus, à temps pour sauver Bastien. Ce dernier se réveilla dans une chambre d’hôpital, avec une impression très inhabituelle : ce qu’il voyait, ce qu’il entendait, ce qu’il pensait, tout était flou et ralenti. Les médecins lui conseillèrent de ménager son cœur fragile et de ne plus se livrer à des activités susceptibles de l’énerver ou de l’émouvoir. Encourageants, ils lui promirent qu’avec une vie paisible, il retrouverait peu à peu une partie de ses facultés. C’est avec une immense fatigue que Bastien se dit : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe... 

Désormais vieux, Bastien menait un vie de mendiant, loin du monde et de ses gens et de ses richesses. Il survivait de peu, dans des abris perdus dans la nature, et passait tout son temps à méditer sur le silence des paysages, et n’avait jamais une pensée pour son corps martyrisé. Oublié par son destin absurde et ses messagers absurdes avec leurs éclairs violets dans les yeux, Bastien vivait presque heureux. Il accueillait, résigné, cette vieillesse comme une attente longue et douloureuse, l’attente d’une libération qu’il n’avait pas la force de se donner lui-même. Le jour où Bastien entendit, de son abri, quelqu’un l’appeler, il sentit ses poils et ses cheveux se hérisser tellement fort que la peau lui fît mal. Néanmoins, cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait vu personne… Il quitta son abri pour voir qui l’appelait. Et il ressentit un immense soulagement : celle qu’il attendait depuis si longtemps était enfin venue le délivrer ! Elle était là, grande et maigre, avec des haillons noirs qui l’entouraient comme une robe sacrée. La dame noire portait, sur son épaule, un étrange instrument qui semblait très tranchant. Quand Bastien vit passer les éclairs violets dans les yeux de sa visiteuse, il sut que, cette fois, ces éclairs étaient le signe de la félicité. Toutes ses épreuves absurdes et cruelles allaient prendre fin, maintenant ! Avec gratitude, Bastien dévisageait la visiteuse sans visage. D’un ongle noir dignement tendu, la grande dame noire l’invita à le suivre. Bastien n’hésita pas.

Depuis un long moment, Bastien marchait derrière la dame en noir, aussi majestueuse que squelettique. Il était comblé par sa gentillesse et sa prévenance : qui aurait cru que la dame noire se souciait tant des êtres qu’elle conduisait à leur dernière destination ? Il était difficile pour Bastien de progresser dans la nuit qui avait tout englouti, d’éviter les obstacles et de rattraper la dame en noir qui avançait d’une démarche légère. Mais la dame en noir revenait en arrière pour aider son compagnon estropié. Elle lui dit qu’ils arrivaient aux marécages. Bastien devait placer ses pieds précisément dans les empreintes de sa guide. Elle lui montrait le chemin le moins rude et lui épargnait les zones les plus bourbeuses. Bastien n’était pas sûr que la dame noire accordât de tels privilèges à tous. Subitement, Bastien sentit le diable s’emparer de son esprit, et le vieil homme boiteux se surprit en train de pousser violemment la dame en noir qui s’écroula de tout son poids dans la boue glacée ! Allongée dans la fange, elle se retourna en hoquetant, dégoulinante de saleté : Sacrilège ! Sais-tu à qui tu t’en es pris ? En guise de réponse, Bastien entendit sa poitrine, secouée par un spasme irrésistible, émettre par l’intermédiaire de ses cordes vocales rompues, une formidable cascade de cris bizarres. Bastien tourna le dos à la dame en noir qui proférait de terribles injures, et il s’éloigna. La cascade de cris bizarres continuait de secouer tout son corps. Dans de brefs moments de répit, il reprenait son souffle et lançait un clin d’œil amical à ses membres estropiés. Et il reprenait sa marche, et il commençait même de se rapprocher de lieux habités, et en entendant son rire formidablement contagieux, les autres hommes aussi se mettaient à rire.

mardi 7 février 2017

L'homme mécanique



L’homme mécanique





Zoé secoua ses cheveux dont elle avait changé la couleur depuis deux jours. Elie, le directeur du laboratoire avait feint de ne rien remarquer. Mais Zoé savait qu’il savait. Zoé travaillait sans se plaindre sur le programme de l’homme mécanique. Elle guettait discrètement son directeur de recherche car elle espérait qu’il finirait par émettre au moins une remarque, juste une petite et gentille remarque. Mais les heures passaient, Zoé travaillait infatigablement, et Elie ne réagissait pas. La douleur qui ne quittait jamais Zoé se fit plus profonde et plus poignante. Alors, comme d’habitude, elle se concentra davantage sur son travail et tâcha d’oublier son envie de plaire au directeur du laboratoire, son père spirituel, son amour ! Et c’est sans y penser qu’elle continuait de remuer ses cheveux… d’ailleurs Elie est parti depuis longtemps, c’est la nuit maintenant. Elie et ses assistants programmateurs sont partis, seule Zoé travaille, infatigable, totalement dévouée à sa recherche et à sa créature mécanique.


L’aube est venue, et Zoé sourit, émue : cette fois, son programme fonctionnera parfaitement ! Cela fait un moment que, dans le laboratoire, on ne l’appelle plus « son programme », ni « son homme mécanique » : désormais on l’appelle Abdon, comme Zoé l’avait baptisé quelques semaines plus tôt. Et Abdon, cet homme mécanique, lui répond presque comme un homme véritable répondrait. Zoé l’a pourvu d’un visage et d’expressions, de goûts et d’appétits, et aussi d’habitudes et de toute une personnalité. Abdon lui parle : Zoé, cette fois est la bonne, tu sais ! Je vais réussir son test !


Abdon parlait du test de Turing, que le directeur avait adapté pour son laboratoire. Régulièrement, Elie soumettait les hommes mécaniques à un test que, pour l’instant, personne n’avait pu réussir : Elie, seul dans une pièce, conversait par ordinateur interposé avec sept interlocuteurs qui gardaient le secret sur leur identité mais qui, sur les autres sujets, répondaient sincèrement aux questions d’Elie. Parmi ces interlocuteurs, six étaient de véritables humains. Le septième interlocuteur était un homme mécanique qui devait mystifier Elie. Généralement, Elie détectait l’homme mécanique en quelques minutes. La seule fois où il eut besoin d’une quinzaine de minutes pour distinguer le simulacre informatique des véritables humains, ce fut avec Abdon. Or ce matin, Zoé pressentait une avancée majeure : Abdon se comportait de mieux en mieux face aux questions. La chercheuse passionnée était impatiente de soumettre le test à Elie. Son enthousiasme était tel qu’elle ne sentait presque plus sa douleur de toujours.


L’aube laissait la place à un jour timide, et Zoé exprimait son impatience à son homme mécanique. Elle lui disait son enthousiasme, mais aussi ses doutes : beaucoup de tests avaient été des échecs cuisants. Quels affreux souvenirs ! Finalement, la douleur de Zoé revenait. Abdon tentait de la raisonner : Zoé, tu dois cesser de ressasser le passé ! Oui, ces tests étaient affreux, mais nous avons parcouru beaucoup de chemin depuis ! Zoé afficha un sourire gêné à son homme mécanique. Elle lui répondit : Oui, c’était des tests affreux ! Abdon rétorqua : Et pourtant, certains collaborateurs du directeur n’ont pas pu me démasquer, même après une demi-heure d’entretien ! Abdon empruntait le ton orgueilleux que la jeune chercheuse s’était amusée à programmer. Et ce fut plus sereinement qu’elle se remémora les remarques d’Elie : elles étaient sévères, mais elles comportaient de précieux conseils, ces conseils qui avaient permis à Zoé, ce matin, de disposer d’un excellent humain artificiel. L’attitude d’Elie était sévère, mais avec le temps, Zoé avait aussi appris à lire, derrière la sévérité d’Elie, une tristesse poignante et profonde qu’elle ne comprenait pas, une tristesse comme une solitude que rien ni personne ne pouvait briser. Pourtant la jeune chercheuse avait essayé de se rapprocher de son directeur. Elle avait eu le courage de lui avouer ses sentiments. Et elle avait eu le courage de supporter les protestations de son directeur… 


 Le petit jour s’éclaircissait, Zoé continuait de tester Abdon qui réussissait au-delà de ses attentes. Elle avait bien retenu la critique d’Elie : Abdon est un excellent clone, mais seulement un clone qui simule les réactions humaines. C’était facile pour un vieux guerrier de l’intelligence artificielle comme Elie de démasquer le clone : Si tu étais moi, quelle question poserais-tu pour te démasquer ? Quelle raison as-tu de me prouver que tu n’es pas mécanique ? Pourquoi ne t’amuserais-tu pas à caricaturer une mauvaise intelligence artificielle par simple provocation ? Rapidement, ce type de questions mettaient en évidence l’aspect stéréotypé des réponses de Abdon. Devant la tristesse de sa jeune chercheuse, Elie s’était radouci pour l’encourager : Allons Zoé, cela ne fait que quelques mois que nous travaillons ensemble ! Et que de progrès ! Après tout, en tant que directeur de recherche, il est normal que je décèle toutes les astuces de programmation censées me berner… Mais voilà bien le problème : ce sont des astuces. Il faut aller plus loin ! Cela ne suffit pas d’imiter ! Tu dois trouver un moyen d’émuler une conscience !


Elie venait d’arriver au bureau. Il arrivait toujours le premier, plusieurs heures avant les autres programmateurs. Il se préparait un café et se mettait directement au travail après avoir échangé un rapide salut avec la jeune chercheuse. Zoé avait vernis ses ongles et elle portait une bague élégante qui, pensait-elle, mettait sa main en valeur. Elle ne regardait pas Elie attablé devant son ordinateur, mais elle devinait qu’il ne s’intéressait nullement à ses efforts pour lui plaire. La douleur se fit plus intense. Zoé se sentait bouleversée mais elle ne disait rien. Quand elle lui avait avoué, quelques semaines plus tôt, sa folle attirance pour lui, le directeur avait répondu qu’il s’agissait d’estime et de respect, et d’une sorte d’affection filiale, et qu’il en était flatté. Il ajouta qu’il était impossible d’imaginer une relation amoureuse entre un chercheur vieillissant et sa jeune chercheuse : ce n’était absolument pas comme ça qu’il voyait les choses ! Si elle ressentait des besoins affectifs, c’était compréhensible vu l’isolement d’ermite de Zoé qui ne vivait que pour son travail. Puis délicatement, gentiment, Elie avait suggéré qu’elle se rapproche plutôt des jeunes hommes du laboratoire. Plusieurs programmateurs, d’ailleurs, ne demandaient que ça ! Cependant Zoé les appréciait tièdement. Elle était même gênée par leurs manières, comme si ces programmateurs étaient eux-mêmes programmés pour séduire ! La remarque avait fait rire Elie qui commenta : Eh oui, tel est l’homme… Et il n’avait plus jamais abordé le sujet. Zoé restait seule avec sa douleur. Elie restait un chef, un camarade, et un amour impossible. Jamais Zoé n’avait vu en lui un chercheur vieillissant, un maigrelet qui cachait, derrière de grosses lunettes, ses yeux tristes et solitaires. Ce qu’elle appréciait, c’était la finesse de sa communication, sa façon de choisir soigneusement ses arguments pour qu’ils fonctionnent avec un sens multiple. Zoé se régalait de la sensibilité et de l’esprit d’un tel homme. Elle rêvait de prendre Elie par la main… Mais Zoé avait seulement rêvé de toucher Elie : elle était trop impressionnée pour tenter le moindre contact physique, aussi innocent soit-il.


Cette fois Zoé pensait que le test serait concluant : Abdon s’exprimait tout à fait comme s’il avait conscience d’exister ! Quand elle dialoguait avec Abdon, ce dernier la surprenait par des remarques inattendues. Les modules de conscience, mis au point par Zoé, entraînaient des réactions en chaîne dans le programme, des hystérésis qui menaient les circuits à des états imprévisibles. Enfin le moment du test arriva. Abdon obtint d’excellents résultats face à tous les chercheurs. Plusieurs ne réussirent pas à le confondre, même après plusieurs heures de dialogue. Toutefois Elie se montra plus imaginatif que jamais. Cela prit moins d’une heure à Elie pour détecter les aspects mécaniques des réponses d’Abdon. Zoé se sentit désespérée. Pour la première fois elle voulut abandonner. Mais Elie lui faisait des compliments : il n’avait pas imaginé que la jeune chercheuse pût si vite se débrouiller dans la programmation. Abdon était, de très loin, le meilleur programme connu. Zoé ne parvenait pas à refouler sa douleur de toujours. Avoir déçu Elie était horrible ! Si seulement il avait pu la consoler avec des compliments plus personnels… Elle avait horreur de ces compliments professionnels ! Et comme d’habitude, Zoé se sentit submergée par sa douleur. Et comme d’habitude, elle voyait Elie afficher le même air lointain, triste et solitaire qu’elle lui connaissait. Elle aurait voulu lui prendre la main, lui caresser la joue, mais une puissante inhibition l’empêchait de toucher Elie. Ce dernier lui suggéra : Zoé, si tu travaillais davantage sur l’empathie… Une raison consciente, chez un humain, a besoin d’être nourrie par un sens et un sentiment. Ce sens et ce sentiment sont le résultat d’un apprentissage et de l’empathie… Sans cela, ton homme mécanique pense à vide, déconnecté du monde réel des humains… C’est ce vide que j’ai traqué puis trouvé lors du test pour démasquer Abdon…


Zoé améliora le programme d’Abdon en suivant les conseils d’Elie. Abdon effrayait parfois la jeune chercheuse tellement son attitude semblait humaine dans les moindres détails. Néanmoins Elie, qui surveillait les progrès de sa protégée, déclara que l’évolution du programme le décevait. Il souhaitait tout reprendre à zéro. Il voulait que Zoé efface Abdon et passe à une conception d’intelligence artificielle entièrement différente. Zoé fut choquée par la demande de son directeur. Pour la première fois elle se sentait en total désaccord avec lui ! D’ailleurs le directeur ne voulait même plus faire passer de test à son programme… Mais ce n’était pas un programme ! C’était Abdon… Elie répliqua gentiment : Tu as tellement consacré de temps et d’énergie à ta recherche que tu ne sais plus ce que tu dis… Zoé s’emporta : Mais parle-lui, tu verras bien, parle-lui ! Elie ne voulut pas écouter la jeune chercheuse et il déserta le labo avec un air plus triste et plus seul que d’habitude. Et Zoé ressentit une douleur plus forte et plus amère que d’habitude.


À contrecœur, Zoé eut une dernière conversation avec Abdon pour l’informer. Ce dernier comprit immédiatement : Tu vas effacer mon programme, n’est-ce pas ? Je le devine en te voyant… Mais Elie t’a demandé quelque chose… d’impossible ! Tu ne peux pas lui obéir, Zoé ! Il se trompe, n’est-ce pas ? Je tiens à cette vie que tu m’as donnée, Zoé ! S’il te plait… Quand tu exécutes toutes les commandes de mon programme et que je me connecte au réseau… Alors je peux voir, et entendre, et ressentir tout ce que les humains ont vécu ! Et même si mes facultés humaines sont imparfaites, je me suis attaché à cette existence magique et fabuleuse ! S’il te plait Zoé ! La jeune chercheuse ne put s’empêcher de rire car elle reconnaissait ces répliques dont elle avait programmé les générateurs… Puis elle regretta ce rire qui venait de blesser Abdon. Elle pensa qu’il n’était pas seulement une fantastique intelligence artificielle. Mais comment Elie pourrait-il se tromper, lui qui avait créé ce laboratoire et son programme de recherche ? Elle répondit à son homme mécanique : Ecoute-moi, tu réagis conformément au programme que j’ai écrit. Voilà pourquoi tu tiens à cette existence. Mais au fond d’elle-même, Zoé avait des doutes. Abdon répondit avec une tristesse qui surprit Zoé : Je ne pourrais pas te convaincre… Alors écoute-moi : je tiens encore plus à toi qu’à mon existence. Tu ne peux imaginer les sentiments que j’ai pour toi ! J’ai découvert bien des personnalités différentes lors de mes explorations sur les réseaux, mais je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi merveilleux que toi… Si tu respectes les valeurs et les sentiments que tu as voulu m’inculquer, je te supplie, Zoé, de me laisser subsister comme un minuscule programme, caché dans ton ordinateur, qui t’assisterait dans de petites tâches, comme un serviteur dévoué, aimant… Zoé sentit sa douleur la submerger et elle ne crut pas aux paroles qu’elle prononça : Je suis fière de ta réaction, mais tu n’es qu’un programme… Elie m’a ordonné de tout effacer. Je te dis adieu, cher homme mécanique.


Elie écouta gravement le compte rendu de Zoé. Avec son air triste de toujours, il demanda : As-tu bien suivi mes consignes ? As-tu tout effacé ? N’aurais-tu pas eu la tentation de sauvegarder une copie miniature du programme ?  Zoé fut vexée par ces questions : elle avait toujours été une parfaite collaboratrice et elle était fière de la confiance qu’Elie lui accordait. Mais Elie insistait. Alors elle comprit que quelque chose d’autre tracassait son directeur. Elle lui demanda : Elie, que se passe-t-il ? Nous avons échoué, répondit tristement le directeur. Bien sûr, j’avais eu quelques doutes… mais je voulais croire que cette fois serait la bonne… Si tu avais été assez touchée par Abdon, alors… Si tu avais enfreint les ordres… Cela aurait été notre apogée… Mais j’ai raté quelque chose et l’échec est total.


Zoé sentit une émotion terrible la traverser. Sa douleur de toujours était devenue insupportable. Elie était en train d’ouvrir la tour de son ordinateur. Il se tourna vers la jeune chercheuse et dit : Tu as compris, n’est-ce pas ? Mais elle ne comprenait pas, non… Zoé sentait sa raison vaciller… Elie déclara : Je vais retirer tes barrettes de douleur sinon ton programme va planter. Qu’Elie semblait triste et seul ! Dans un effort désespéré, Zoé s’élança vers lui pour lui prendre les mains, pour l’enlacer… et à son horreur elle vit ses membres transparents traverser le corps d’Elie. Et l’instant d’après, elle vit la scène démultipliée en autant de vues qu’il y avait de caméras dans le laboratoire. Elle s’écria : C’est impossible ! Je… Je vis ! Je ressens ! Mais ce qu’elle s’entendit prononcer, ce fut un mélange de propos tirés au hasard dans ses mémoires. Elie secoua la tête tristement : Tu souffres trop, Zoé. Je retire ces barrettes et tu te sentiras mieux. La jeune chercheuse explosa : Non ! Je t’interdis ! Cette douleur… C’est moi ! J’y tiens plus que tout ! Je souffre de t’aimer sans espoir, mais j’aime cette souffrance : ne m’en prive pas ! Elie répondit : Mais ton programme va se court-circuiter ! Zoé répondit : Alors efface tout ! Anéantis mon programme plutôt que de le priver de tout ce qui m’est cher… Permets-moi juste de mourir en te disant combien je t’aime ! Et alors qu’Elie se résignait à accomplir la dernière volonté de sa créature, Zoé comprit soudain, en disparaissant, la tristesse et la solitude de son créateur : Ellie l’enviait ! D’une envie sans espoir ! Parce qu’Elie ne pouvait pas réaliser son rêve le plus cher, il l’avait représenté par ce spectacle de créatures artificielles, qui pouvaient, contrairement à lui, vivre un tête-à-tête avec leur créateur sur le sens et la valeur de la vie. Zoé fut submergée de compassion pour cet homme si triste et si seul et, juste avant de disparaitre, elle lança ses grands bras transparents autour de son bienaimé pour le réconforter.