lundi 30 janvier 2017

Le Saint Homme



Le Saint Homme





D’abord un premier villageois avait pensé : Tiens, la pluie semble s’arrêter près de cette maison. La jeune Myriam donnera-t-elle naissance à un Saint Homme ? Puis un autre villageois avait déclaré : Myriam sera la mère d’un Saint Homme ! On lui demanda pourquoi. Il répondit que les chiens errants évitaient les alentours de la maison. Un autre remarqua : Parfois des bêtes sauvages s’approchent, mais alors elles baissent la tête, comme domptées. Pour sûr, Myriam porte en elle un futur Saint Homme ! Ce fut le signal d’une étonnante compétition : chaque villageois rivalisait d’adresse pour décrypter les signes de la Nature et, du moindre moucheron jusqu’au premier arc-en-ciel du printemps, tout semblait annoncer la même nouvelle, Myriam donnerait naissance à un Saint Homme. Lorsque le jour de la délivrance arriva, quasiment toute la population du village se pressait près de la maison de Myriam pour obtenir la confirmation des saints présages. Joshua, le père, sortait régulièrement de la maison pour recueillir les conseils, les cadeaux, et les louanges : Gloire à toi, Joshua, père du Saint Homme ! Et tous les villageois de se découvrir et d’adresser une prière à l’homme fatigué qui retournait près de sa femme.


Le chef du village avait suivi les errements des villageois avec un agacement croissant. Ce qui l’avait d’abord amusé devenait une source de problèmes à vie : aucun chef sensé ne pouvait souhaiter la présence d’un Saint Homme dans son village. Le chef avait d’abord répondu avec un humour indulgent aux déclarations farfelues. Mais la pensée magique avait pris possession du village et le moindre événement était désormais lu comme l’annonce de la venue du Saint Homme. Le chef avait camouflé son irritation derrière une indifférence digne et ferme. Il avait suivi de loin l’accouchement qui s’était pratiqué de manière tout à fait conventionnelle. Il avait feint de ne pas entendre la conclusion des villageois qui se réjouissaient : C’est donc bien un Saint Homme ! Il avait suivi de loin la croissance du petit humain, tout à fait ordinaire, dépourvu d’auréole ou de pouvoir quelconque. Il avait feint l’impassibilité quand les villageois concluaient : Ce saint enfant éprouve notre foi par cette humble apparence. Et finalement, le chef du village avait rendu visite à Myriam et Joshua pour mettre un terme à toutes les divagations.


Myriam affichait un sourire penaud : Nous sommes de simples gens, les autres villageois savent mieux que nous. Joshua bredouillait : Je n’ai jamais commandé de saint enfant au bon dieu, mais tout le village ne pourrait pas se tromper. Diplomate, le chef répondait : Je suis là pour dissiper le doute ! Je suis venu avec mes fétiches, des poupées, des cuillers, des cordelettes, des chiffons, des gourdes, des bijoux… et aussi une petite icône sacrée que mon père m’a léguée. Voyons ce que l’enfant choisira ! Et sans cérémonie, le chef installa le petit garçon sur le tapis et l’entoura de toutes ces breloques. Myriam et Joshua haussèrent les épaules et murmurèrent : Évidemment ! quand le petit se précipita directement vers l’icône qui pourtant était cachée sous les chiffons, eux-mêmes recouverts de bagues et de colliers brillants. Le chef réprima un mouvement d’humeur en haussant le ton : Oui, évidemment, il est conditionné ce pauvre petit ! Je lui soumets une dernière fois le test… Mais quand le chef voulut reprendre l’icône, le petit garçon la serra de toutes ses forces en protestant. Le chef s’emporta et arracha l’icône d’un geste brusque. Le garçon hurla tandis que le chef contemplait la moitié d’icône qui lui écorchait les doigts. Myriam et Joshua se précipitèrent pour consoler le saint enfant. Et le chef comprit que le ciel venait de lui montrer sa mission sur terre : il n’y a pas plus grande responsabilité ni plus grande épreuve que d’accueillir un Saint Homme dans son village… Le chef était donc promis à un grand destin. Myriam et Joshua bégayaient : Évidemment… Tout un village ne peut pas se tromper ! Mais quelle sera la sainte mission de notre enfant, chef ? Et le chef, acceptant enfin sa terrible destinée, répondit : Il aimera et il pardonnera ! Et Myriam souleva l’enfant face à lui et lui répéta avec conviction : Mon fils, tu aimeras et tu pardonneras ! Le chef laissa Myriam et Joshua inculquer la sainteté à leur enfant et se dévoua à son nouveau rôle de chef de village au Saint Homme. Et dans le village, il n’y eut jamais de défenseur plus zélé ni plus irascible que le chef pour défendre la sainteté de cet enfant face aux étrangers sceptiques, ou simplement désagréables.


Et la sainte vie du Saint Homme prit forme. Chaque jour des visiteurs arrivaient, des maisons voisines comme des villages les plus reculés, parfois d’autres contrées, parfois même de lieux que l’on croyait n’exister que dans les contes ou les poèmes. Et chaque jour le Saint Homme écoutait les visiteurs avec une grave mais naïve attention d’enfant, et un léger sourire qui ne le quittait jamais, et chaque jour le Saint Homme répondait à son visiteur : Je t’aime et je te pardonne. Et il advenait bien que, parfois, le colérique s’apaise et se réconcilie avec ses ennemis, que l’endetté trouve l’inspiration et même la fortune, que l’orphelin se découvre des parents insoupçonnés, que le lépreux guérisse et que le paralytique marche. Le plus souvent, l’aveugle continuait de ne rien voir et le mourant continuait de ne pas vivre. Mais dans ces cas-là, une lumière nouvelle éclairait ces visiteurs qui repartaient davantage comblés que les autres ! Comme s’ils n’avaient attendu que ça dans la vie : être aimés et pardonnés.


Le village prospérait désormais, c’est-à-dire que bien des villageois pouvaient s’enrichir tout en feignantant. Le Saint Homme attirait les affamés, les dormeurs, les étudiants, autant d’êtres qui avaient quelques sous à dépenser. Et cela quoi qu’il advînt du Saint Homme. Lorsque Myriam et Joshua moururent d’une indigestion, le Saint Homme se renferma sur lui-même pendant quarante jours, mais les visiteurs continuaient d’affluer : approcher la maison du Saint Homme leur suffisait. Le chef du village adopta l’adolescent devenu orphelin, il lui répéta sa mission d’aimer et de pardonner, et les visiteurs venaient encore plus nombreux. L’adolescent devenu jeune homme ne sut résister aux charmes de la servante du chef et il se retrouva père sans le vouloir. Les visiteurs comme les villageois ne voulurent voir, dans l’événement, que la confirmation que leur Saint Homme, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, se voulait à l’image de ces modestes gens. Et, sans répit, il continua d’aimer et de pardonner.


Le fils du Saint Homme avait d’abord réagi avec le même sourire bonhomme aux remarques des visiteurs et des villageois. C’était une consolation pour les simples gens de dire : Il est aussi un peu comme nous, le Saint Homme. Il ne nous prend pas de haut ! Et s’ils poussaient plus loin les taquineries ou les brimades, c’était pour entendre le Saint Homme, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais : Je vous aime et je vous pardonne. Mais pour le fils du Saint Homme, qui grandissait et devenait un petit enfant turbulent, les provocations anodines devenaient une source de colère. Et la colère grandissait en lui. 


Le fils du Saint Homme commença par de petits vols en cachette, qui préoccupaient les villageois. Comme on ne volait jamais dans ce village prospère, plusieurs villageois futés finirent par suggérer : C’est peut-être le fils du Saint Homme ? Ce ne serait pas surprenant qu’un fils de Saint ait du démon en lui. Et commencèrent les séries de petits larcins et de vexations diverses. À chaque fois, on finissait par confondre le fils du Saint Homme. À chaque fois on se disait : Il a du démon en lui. La vie se chargera de l’assagir. À chaque fois le Saint Homme retrouvait son fils et, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, lui disait : Je t’aime et je te pardonne.


Mais le fils du Saint Homme se découvrait une colère toujours plus forte en lui. Il se disait que rien n’était plus intolérable que d’être le fils du Saint Homme. On ne lui permettait pas d’être lui-même. Les villageois tenaient trop à ce qu’il ne soit rien que le fils du Saint Homme. Les visiteurs tenaient à ce côté modeste et humain du Saint qui les guérissait. Et le fils du Saint Homme explosait parfois dans le village, piétinait les jardins, cassait les barrières, battait les chiens, volait les bijoux… À chaque fois on se disait : Il a du démon en lui. Mais la vie se chargera de l’assagir. À chaque fois le Saint Homme retrouvait son fils et, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, lui disait : Je t’aime et je te pardonne.


Et les séries de vols et de bagarres s’aggravèrent, régulièrement des hommes en uniforme arrivaient de la ville voisine pour emmener le fils du Saint Homme au tribunal puis en prison. Et les villageois disaient désormais : Il a du démon en lui. Il ne changera jamais. Et à chaque fois le Saint Homme retrouvait son fils et, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, lui disait : Je t’aime et je te pardonne.


Et le fils du Saint Homme essaya bien de quitter ce maudit village et de refaire sa vie, cependant tout son être était marqué : ou bien on le reconnaissait, ou bien le démon le reprenait, et toujours il se retrouvait à voler et à se battre. Il revenait alors au village, là où vivait le seul homme qui l’avait toujours accepté tel qu’il était au fond de lui, et non pas comme un bagarreur pris du démon, ce drôle de père qui lui répétait, sincèrement : Je t’aime et je te pardonne. Toutefois ce refrain rendait le fils fou de colère. Il ressentait maintenant l’envie de battre son père ! C’était une envie absurde qui n’aurait rien résolu : autant cogner le vent ! Mais il essaya bien de violer la servante de son père. Au dernier moment, en voyant les yeux épouvantés de sa victime, il comprit qu’il ne pourrait pas. Mais sa victime, elle, savait que son agresseur était pris du démon. Et les hommes en uniforme revinrent chercher le fils du Saint Homme. Le fils essaya même de tuer le chef du village. Au dernier moment, en voyant les yeux hagards de sa victime, il comprit qu’il ne pourrait pas. Mais sa victime, elle, savait que son agresseur était pris du démon. Et les hommes en uniforme revinrent emmener le fils du Saint Homme.


La dernière fois que le fils du Saint homme sortit de prison, avec horreur, il se vit dans un miroir : il y découvrait un vieux visage lacéré par les rides et embroussaillé de mèches blanches. Avec le temps, il était devenu plus vieux que le Saint Homme qui avait gardé un visage lisse et enfantin. Le fils du Saint Homme ressentit une grande colère. Et bien qu’il sût depuis toujours que ce n’était pas la solution, il prit un poignard et partit à la rencontre de son père. Ce dernier officiait sur la place du village, au milieu de l’attroupement habituel de curieux et de déshérités. Le fils du Saint Homme surgit avec furie face à son père et lui plaqua le poignard contre la poitrine en rugissant : Que personne ne bouge !


Le Saint Homme haussa les sourcils, les villageois et les visiteurs suspendirent leur souffle. Le fils du Saint Homme raconta son histoire, sur un ton acerbe qui faisait frissonner tous les auditeurs : Depuis ma naissance, je ne suis que l’ombre maudite de cet homme et de son insupportable sainteté ! Depuis ma naissance, je n’ai vécu que des épreuves qui m’ont privé de plus en plus d’amitié, d’amour et de compréhension… En quoi suis-je donc son fils ? Pourquoi est-ce la servante du chef qui s’est réjouie de m’apprendre à marcher, à parler, à écrire, pendant que cet énergumène aimait et pardonnait de manière égale chacun de ses semblables ? En quoi l’amour et le pardon de quelqu’un qui les accorde systématiquement peuvent-il avoir tant de valeur ? Que peuvent bien valoir l’amour et le pardon de quelqu’un qui ne sait ni haïr ni blâmer ? Cet homme m’a interdit d’être autre chose que l’absurde rejeton de sa sainteté ! J’en crève de rage et de douleur ! J’aurais pu être un marin, un forgeron, un guerrier… Mais je n’ai été que fils de Saint Homme, destiné à commettre les méfaits que son père ne pouvait pas rêver ! Je ne suis plus que haine et colère ! Alors c’est terminé ! Et le bras du fils du Saint Homme trembla. Et alors le poignard trembla. Et alors toute la foule trembla. Et même les sourcils du Saint Homme tremblèrent ! Et dans ce moment d’attente insupportable, le fils du Saint Homme ressentit enfin, pour la première fois, une profonde paix en lui. Et il s’entendit parler ainsi : Malgré tout cela, aujourd'hui, je t’aime et je te pardonne, mon père ! Et le fils retourna le poignard contre sa poitrine et se transperça le cœur. Les deux sourcils du Saint Homme s’élevèrent, sa bouche s’arrondit, et la foule sidérée ouvrit des yeux angoissés. Pour la première fois, elle entendit des gémissements sourdre derrière la grave mais naïve attention d’enfant du Saint Homme ; pour la première fois, elle vit des larmes perler sur le léger sourire qui se tordait. Le Saint Homme leva l’index, la foule respira doucement, et le Saint Homme montra le corps encore chaud de son fils : En vérité, je vous le dis. C’était lui le Saint Homme.














dimanche 22 janvier 2017

Dès demain



Dès demain



Dès demain, un homme de science découvrira un champignon qui colonisera les océans stériles pour y digérer les plastiques et les métaux lourds : en quelques années ces champignons nettoieront les mers. Et de nouveau le plancton puis les coquillages puis les poissons vivront et peupleront notre planète, rêvait Evelyne. Elle revint à elle en sentant le poids de son amie, Cassandra, qui s’affaissait de fatigue. Elle la soutint et l’encouragea avec un sourire : Allons, dans moins d’une heure, ce sera notre tour ! Cassandra hocha la tête, comme d’habitude, et se redressa du mieux qu’elle pouvait. Evelyne revint à sa rêverie : elle était contente, elle venait de trouver le début de l’histoire qu’elle raconterait ce soir à sa famille.

Dès demain, un ingénieur concevra un appareil pour purifier l’eau de pluie à la maison : plus besoin de patienter de longues heures dans les files d’attente devant les laboratoires-usines qui recyclent l’eau des bidons apportés par la foule, pensait Evelyne. Cette partie de l’histoire rencontrait toujours beaucoup de succès à la maison. Elle la répétait chaque semaine lors du festin familial. Elle eut un large sourire en pensant que, pour ce soir, elle avait trouvé suffisamment de nourriture afin que les restes du repas durent toute la semaine et, pour le dessert, elle avait déniché un incroyable bouquin, une encyclopédie qui montrerait aux enfants comment était le monde avant les événements et, enfin, elle avait en tête toute l’histoire qu’elle raconterait pour conclure la veillée. Tu as toujours ce sourire, Evelyne ! fit remarquer Cassandra presque avec un ton de reproche. Evelyne secoua la tête sans rien dire et Cassandra poursuivit : Moi, je me demande si je vais encore survivre cette semaine. Oh ! ne me réponds pas, je sais que je te dis la même chose chaque semaine… Mais vraiment, je me sens exténuée ! Si j’arrive jusqu’au guichet avec mon bidon, ce sera déjà un exploit ! Quelle misère ! Cette vie m’a usée… Je me regarde et je me découvre plus vieille que ma pauvre mère qui m’attend à la maison ! Comme chaque fois, je vais rentrer avec le bidon, et je vais avoir l’impression que la femme qui m’ouvre la porte, c’est la femme que j’étais il y a quelques années ! Ma mère… Tu te rends compte, Evelyne ?

Evelyne renforça son étreinte autour de son amie. Du bras droit elle tenait son bidon de vingt litres, du bras gauche elle soutenait la pauvre Cassandra qui ahanait depuis le début de leur progression. Mais Evelyne aussi avait du mal, toute privilégiée qu’elle était : bien que fonctionnaire au service de recyclage, elle devait chaque jour douze heures de travail pour obtenir les tickets de rationnement nécessaires aux quatre membres de la famille. Bien que fonctionnaire, c’était chaque matin le réveil à trois heures pour aller se rendre au centre de recyclage et commencer le travail à quatre heures. Mais grâce à cet emploi, les tickets de rationnement étaient assurés chaque semaine et, souvent quelques trouvailles étonnantes faites au centre servaient de dessert aux veillées qu’elle organisait à la maison. La semaine dernière, un kaléidoscope. La semaine précédente une boîte à musique. La semaine d’avant, des crayons de couleur. Et c’était à chaque fois le ravissement des enfants qui ne voyaient pas toujours, dans leur joie aveugle, l’émotion crispée de leur père.

Enfin Evelyne et Cassandra parvinrent au guichet. Comme chaque semaine, après avoir affirmé agoniser, Cassandra se retrouvait vaillante et même légèrement de bonne humeur, ce qui signifiait, pour elle, marcher sans se tenir au bras ferme d’Evelyne. La nuit était tombée depuis longtemps sur la ville. On entendait maintenant les meutes de chiens faméliques hurler dans les quartiers désertés par les humains. On entendait les humains hurler dans les quartiers où l’homme disputait son territoire avec les rats. On entendait le chant d’agonie d’innombrables espèces qui se retrouvaient sans eau, sans nourriture, sans ressources.

Enfin Evelyne parvint à l’immeuble où s’était réfugié sa famille. En énonçant le mot de passe aux vigiles, elle leur offrit un peu de pain. Elle n’oubliait pas qu’ils avaient trouvé des couvertures lors du dernier hiver alors que les enfants grelotaient de faim et de froid, plus proches de la mort que jamais. Elle prit une grande respiration pour monter ces interminables trente étages avec le bidon de vingt litres d’eau et son éternel sac à dos rempli de nourriture. Elle songeait à sa chance d’avoir encore ses enfants et son mari : cela faisait des années que les trois enfants de Cassandra avaient succombé. La plupart des survivants n’avaient plus ni parents ni amis. Les événements avaient tout dévasté. 

Enfin, Evelyne avait franchi les escaliers défoncés, les couloirs encombrés de gravats et d’ordures, les corps des locataires morts de faim, enfin elle atteignait la lourde porte blindée de leur abri. Avec les vigiles de l’entrée, elle était assurée que jamais les bandits décharnés et à bout de force ne parviendraient à pénétrer dans ce qui était encore un immeuble réservé aux citoyens privilégiés. C’était soir de fête de toute façon : Evelyne revenait avec l’eau et la nourriture, elle ne pensait pas aux bandits décharnés, ni aux bêtes irradiées, ni aux épidémies, ni aux nuages de pores, ni à l’air âcre et au sol pourri…

Après le festin, après avoir contemplé les images de l’encyclopédie qui vantait les mérites de l’humanité, ses conquêtes et ses exploits, Evelyne prit une grande inspiration, et elle commença de raconter l’histoire : Dès demain, l’homme trouvera les remèdes au mal qui s’est abattu sur la ville et sur le monde entier. Et le monde qu’il recréera sera encore plus beau que celui d’antan que vous voyez dans cette encyclopédie ! Le ventre gonflé de nourriture, les enfants s’endormirent comme par surprise et leurs parents les recouvrirent de duvets rapiécés. Leur père les embrassa gravement puis il se tourna vers sa femme avec affection et lui dit, avec toute la bonté dont il était capable : Evelyne, ça ne peut pas durer. Nous devons être les derniers de l’étage à jouer cette comédie. La dernière famille, celle qui se cache de l’autre côté des couloirs, j’ai appris qu’elle s’est suicidée. Chut, tais-toi ! l’interrompit Evelyne. Les larmes aux yeux, elle s’emportait, comme chaque semaine : Tais-toi ! Tu n’as pas le droit ! Et son mari baissait la tête, malheureux, acceptant comme une punition la foi sans limites de sa femme. Elle prit pitié de lui et remarqua, comme elle le faisait chaque semaine : Essayons encore ! Je suis sûre que cela va s’arranger ! Au ministère, plusieurs collègues sont tellement confiants… Des hommes de science travaillent dur peu partout dans le monde ! Dès demain, ça peut vraiment changer, ça ne peut que changer !… 

De lendemain en lendemain, une semaine finit par s’écouler. Et demain arriva. Dans son cœur, avec sa foi, Evelyne avait transformé le monde mourant. Elle avait transformé les gratte-ciels éventrés en temples spacieux. Elle avait transformé les routes barricadées et surveillées par des gardes armés, en chemins fleuris. Elle avait transformé les carcasses de machines et de voitures en autels et en fontaines. Dans son cœur, il n’y avait pas de tas de cadavres, de mares stagnantes de déchets phosphorescents, de créatures mutilées et boursouflées de tumeurs. Dans son cœur, il n’y avait même pas la voix éteinte de son mari qui demandait : mais parmi ces beautés qui vivent dans ton cœur, est-ce qu’il y en a au moins une qui pourrait vivre dans le monde réel ? Evelyne répondait en ouvrant son sac à dos plein de sucre et d’algues, d’insectes fumés et de médicaments. Les enfants applaudissaient et leur père baissait la tête, s’interdisant de penser à sa propre enfance et aux festins que lui mangeait… Et demain était là. Comme chaque jour, Evelyne se leva au milieu de la nuit, embrassa ses enfants endormis, embrassa son mari qui, depuis des années, ne savait plus ce qu’était dormir, et elle partit au travail. Et chaque lendemain recommença sans changement. Et le jour du festin arriva comme chaque semaine. Evelyne était très émue car son collègue du centre de recyclage lui avait trouvé un flacon très rare : Son parfum est très pur, tu ne regretteras pas ! et après beaucoup d’hésitation, Evelyne avait accepté ce flacon qui lui apparaissait comme un sinistre mais fabuleux trésor. Un trésor qui brillait comme sa foi aussi forte qu’absurde.

Sous les nuages plus épais et plus noirs que jamais, Evelyne et Cassandra patientaient dans la file plus longue que jamais avec leur bidon d’eau plus lourd que jamais. Le froid s’était fait mordant et la rumeur était devenue silence. La neige grise collait aux semelles et les crissements des bottes de mêlaient aux gémissements. Evelyne elle-même devait produire un grand effort pour composer l’histoire qu’elle raconterait pendant la veillée. Elle peinait à découvrir comment, dès demain, l’homme rendra la blancheur à la neige et le bleu au ciel. Cassandra haletait et n’arrêtait pas de répéter, comme chaque semaine : Cette fois, Evelyne, je n’y arriverai pas… Cette fois, Evelyne, cette fois, il faudra me laisser là… Tu prendras mon bidon et mon ticket… Ce sera pour ma mère… Et pour tes enfants… Mais aujourd’hui, Cassandra ne termina pas sa litanie : sous l’œil exorbité d’Evelyne, la femme squelettique s’écroula dans la neige. Evelyne se précipita vers son amie pour l’aider à se relever. Allons ! Relève-toi ! Nous sommes presque au guichet ! Allons ! Mais Evelyne criait davantage pour occuper son esprit et ne pas penser car, au fond d’elle-même, elle avait compris que Cassandra ne se relèverait jamais. Comment elle expliqua la situation aux gardes qui étaient arrivés peu après, comment elle était parvenue au guichet, comment elle avait réussi à parcourir le chemin jusqu’à la maison dans la nuit glaciale, elle ne savait plus. Mais au moment où la porte s’ouvrit, Evelyne redevint elle-même.

Les enfants crièrent leur joie tandis que leur père, le dos courbé, quittait lentement la cuisine pour les rejoindre. Evelyne s’écria : chère famille, aujourd’hui, c’est vraiment un dessert extraordinaire que je vous ai préparé ! Ah, si vous saviez ce que j’ai trouvé ! Le père se redressa pour s’exclamer : Tu n’aurais quand même pas trouvé du vin ? Il se rappelait avec excitation cette lointaine semaine où sa femme était revenue avec une bouteille d’un vieux vin, un simple vin de table d’antan, que les enfants avaient aussi goûté, s’enivrant promptement, un vin modeste, mais bien conservé, bien vieilli, qui avait engendré une atmosphère de fête irréelle pendant toute la soirée ! Evelyne et les enfants devaient s’en souvenir avec la même intensité car leurs yeux s’allumèrent d’une joie malicieuse. Evelyne répondit qu’en réalité, elle avait trouvé beaucoup mieux comme dessert ! Et du coup, avec le supplément de nourriture - Evelyne ne leur rapporta pas la mort de Cassandra et les rations qu’elle avait récupérées - avec l’histoire merveilleuse qui s’énonçait enfin dans son esprit lumineux, oui, ce serait une superbe soirée. Evelyne essaya de prolonger le repas bien que les enfants repus trépignassent d’impatience, tandis que son mari dodelinait de la tête et semblait vouloir plonger dans le sommeil. 

La veille d’un grand changement, il faudrait que tout soit parfait… se disait Evelyne. Avec des gestes lents, conscients, comme pour accomplir un rituel sacré… Mais devant sa famille qui ne se tenait plus, il fallut bien sortir le flacon du sac, rapidement, sans manières. D’une voix mystérieuse, Evelyne expliqua : C’est un parfum du passé, il est doté de grands pouvoirs ; il suffit d’imaginer un vœu et, en respirant ce parfum, on sent… on sent son rêve se réaliser ! Même son mari ouvrait d’immenses yeux. Evelyne se rapprocha de lui, l’embrassa affectueusement, et elle lui dit d’une voix emplie d’amour : depuis le temps que tes rêves ne se montrent même plus au plus profond de ton cœur… Enfin cela va changer ! Et non pas demain, ni même dans une heure, non ! Cela va changer dès maintenant ! Rappelle ton rêve perdu dans l’oubli, je vais le réaliser maintenant, mon amour : ferme les yeux ! Et tandis que son mari fermait les yeux, Evelyne imbiba un mouchoir du liquide subtil et le plaqua sur le nez et la bouche de son compagnon qui s’affaissa. Avec un immense sourire, elle se tourna vers ses enfants qui lui demandaient, un peu inquiet : Maman, pourquoi tu pleures ? Maman, pourquoi papa est-il tombé ?... Evelyne  leur expliqua : Le parfum a fait son effet et papa rêve maintenant. Il rêve que son désir le plus cher est exaucé, et il est heureux ! Elle eut un soupir, comme si elle retenait un sanglot, mais on crut bien entendre un rire de soulagement et de joie. Elle dit à ses enfants : Embrassez votre père qui rêve son plus beau rêve, et pensez au rêve que vous voulez vivre maintenant : vous allez l’obtenir tout de suite. Et il sera plus fort et plus beau que dans la réalité ! Les enfants s’exécutèrent et Evelyne les endormit. Devant sa famille endormie, elle eut un sourire crispé et mouillé de larmes. Elle n’arrivait pas à commander sa gorge nouée pour leur dire combien elle les aimait. Puis elle alla chercher un couteau dans la cuisine. Puis elle égorgea son mari et ses enfants. Puis elle posa le couteau contre ses poignets, puis contre sa poitrine. Cependant, avant de trancher, elle fit le vide dans son esprit et se recueillit. Elle tenait à accomplir parfaitement sa dernière mission avant de rejoindre sa famille dans le meilleur lendemain qu’elle leur avait trouvé en ce monde. Elle se recueillit, elle laissa venir à elle les images et les parfums, alors elle put raconter la meilleure de ses histoires depuis toutes ces années, depuis qu’elle avait installé ce rituel avec sa famille, et ce fut d’une voix qui ne tremblait pas qu’elle commença : Dès demain…