mercredi 20 septembre 2017

La bande à Basile




La bande à Basile


Basile était maintenant seul dans le parc. Saisi d’une étrange timidité, il n’osait toujours pas aller visiter l’école multicolore que son fils avait fait construire là-bas près d’un immense chêne séculaire. Il restait figé sur place, regardant partout et nulle-part à la fois. Ses yeux étaient comme à la recherche de quelque chose qui avait toujours échappé à Basile. Soudain, ces yeux tristes virent apparaitre lentement, de derrière un arbre, ou d’un chemin sinueux, ou de vespasiennes au fond du parc, de petits vieux et de petites vieilles qui se rapprochaient lentement de lui, comme la blancheur lunaire apparait et monte lentement de derrière l’horizon.

Basile trembla. Il n’avait pas spécialement envie de se lier avec ces petits vieux. Il n’était pas de leur peuple. Car pour Basile, il en était ainsi : il y avait différents peuples, celui des enfants, celui des adultes, et celui des petits vieux qui ne servent à rien. Basile avait mis du temps à comprendre qu’il était aujourd’hui un apatride : il n’appartenait plus à aucun des peuples qu’il connaissait. Plusieurs petits vieux étaient maintenant près de lui, le dévisageant avec une curiosité polie. Basile rentra la tête dans les épaules et s’entoura le corps avec ses longs bras maladroits. Il regarda d’abord en l’air, puis il baissa les yeux pour regarder obstinément le sol. Un des petits vieux prit la parole :

- Fais pas la tête, vieux ! On t’a mis ici, et on t’y laissera jusqu’à la mort, c’est comme ça… C’est tes enfants chéris qui t’ont abandonné ?

Basile ne répondit pas et se mit à pleurer en entendant le dernier mot. Il pleurait car cela lui semblait à la fois juste… et à la fois injuste pour son fils qui avait tant fait pour lui.

- Bon, n’en parlons plus… Tu es genre dépressif quoi… Le mieux est de venir avec nous, aujourd’hui c’est dimanche et ça va être l’heure du muscat. L’occasion de jouer.
Le visage de Basile s’éclaira et passa des larmes au rire.
- Oh oui, allons jouer ! On joue à quoi ?

Le petit vieux écarquilla les yeux et, prudemment, proposa :

- Au bridge ? Aux échecs ? Au loto ?

Basile se renfrogna en tranchant d’un ton péremptoire :

- Ah mais c’est pas des jeux ! Des trucs de vieux… 

Un autre vieux demanda, au milieu des rires de ses compagnons :

- Et il veut jouer à quoi, le jeune homme ?
- Eh bin, à cache-cache ? A chat perché ?
- Ho ho ! Et à la place du muscat, une limonade ?
- De la limonade ? Il y a de la limonade ?

Basile se frottait maintenant les mains sous les yeux incrédules des petits vieux qui comprenaient soudain que cet homme bizarre ne se moquait pas d’eux… Ils s’échangeaient des regards entre eux, hésitant à conclure sur son statut : un nouveau fou dans la pension ? Un retardé mental ? Un des petits vieux qui était resté discret lui demanda :

- Comment t’appelles-tu ?
- Basile.
- Ecoute Basile, je te propose de venir avec nous au salon, on fera connaissance, et après, quand on se connaitra un peu, on jouera à cache-cache. D’accord ?

Le petit vieux serra l’épaule de Basile avec affection et se présenta :

- Je suis Henri Duvernois mon ami. Et toi, Basile comment ?
- Eh bien, Basile, quoi…

A la manière de hausser les épaules et de laisser la question de côté, on ne savait pas trop s’il ignorait son nom, s’il s’en moquait ou s’il ne voulait pas le donner, mais cette hésitation naïve et désarmante faisait que chaque petit vieux souriait en se fichant éperdument du nom de ce garçon. C’était Basile et ça suffisait bien.

Avec le temps, Henri Duvernois se montra de plus en plus curieux. Avec quelques autres vieux de la pension, Gaspard, Madelon, Jeanne, François et quelques autres encore, un groupe de joueurs se constitua. Les autres pensionnaires considéraient ce groupe avec un peu de mépris et demandaient avec une franchise insolente : pourquoi jouer à cache-cache ou au jeu du mouchoir avec un hurluberlu juste pour savoir s’il est fou, simple d’esprit ou original ? C’est ridicule ! Cependant, si Henri et ses amis avaient d’abord passé du temps en compagnie de Basile pour l’étudier et le comprendre, ils finirent par oublier cet objectif. En fait plus personne, dans cette maison de retraite, ne cherchait à rentrer Basile dans une case. Il y avait ceux qui ne s’intéressaient pas à lui. Et il y avait ceux qui jouaient avec lui. Et le groupe des joueurs trouvait drôlement amusant de suivre Basile pour lui faire cadeau de ce qui lui avait toujours été refusé : une enfance. Heureusement, l’enfant n’avait jamais disparu du cœur de Basile, il était toujours resté à l’affut, attendant le jour où il pourrait sortir de sa cachette. Et tout á ses jeux, il ne remarquait pas que ces petits vieux qui lui ressemblaient tellement ne s’amusaient que d’une seule chose en jouant avec lui : son bonheur d’enfant.

mercredi 13 septembre 2017

L'écolier dérobé




L’écolier dérobé 


Il était une fois un vieil homme de plus de soixante-dix ans que son fils unique menait à la maison de retraite. En tremblant, en tremblant parfois beaucoup, son fils lui disait que, là-bas, il serait bien traité, bien entouré, qu’il pourrait se consacrer à ses passions en toute liberté, qu’à tout moment un service médical de qualité serait à sa disposition, etc. à tel point que Basile, le vieil homme, pensait que son fils avait eu quelque méchanceté à ne point le conduire plus tôt en ce lieu paradisiaque… Cependant il garda cette pensée pour lui.

Pendant que son fils discourait sans prendre de pause, vantant les innombrables avantages de la maison de retraite, vantant la surprise qu’il lui avait préparée au fond du parc, Basile revoyait le passé, ce passé si vite emporté, déjà si loin, malgré son flot de malheurs et de douleurs, avec si peu de bonheur. Basile aurait plutôt cru que le temps passe lentement quand on souffre trop, mais à présent qu’il marchait avec son fils vers la maison de retraite, il comprenait que le temps passe à sa guise, sans respecter ni logique ni raison ; et les premiers souvenirs d’enfant de Basile restaient présents en son esprit comme s’ils dataient d’hier… 

Les parents de Basile étaient deux alcooliques profonds qui ne parlaient qu’en pleurant ou en hurlant, avant de se battre pour ensuite s’écrouler là où ils se trouvaient et dormir. Basile était très petit quand un jour, à l’école, une jeune dame était venue le prendre pour, disait-elle, le protéger. Il vécut alors de foyers en foyers, visitant parfois, fugacement, une famille d’adoption, avant de retourner en foyer, recevant de plus en plus rarement des nouvelles de ses parents qui finalement étaient morts dans un incendie qu’ils avaient eux-mêmes provoqués avant de s’endormir ivres-morts…

Malgré les thérapies, les confessions, les réflexions, les nouveaux départs de zéro, Basile s’était toujours senti un peu coupable, et de l’alcoolisme de ses parents, et de leur mort. Il se disait toujours que s’il s’était comporté autrement, il aurait pu les sauver… Mais sauver qui ? Il ne se souvenait de rien, ni de leur visage, ni de leur odeur, ni du son de leur voix, ni même vaguement de leur corpulence… Il ne se souvenait pas non plus du petit garçon qu’il était. Il se souvenait surtout de cet après-midi quand la jeune dame, une assistance sociale disait-elle, était venue le prendre pour le protéger de ses parents, disait-elle. Et aujourd’hui, en marchant avec son fils vers la maison de retraite, il songeait que cette assistante sociale avait, en agissant ainsi, peut-être dérobé toute sa vie.

Toutefois, ces pensées ne s’organisaient pas selon un discours logique dans l’esprit de Basile. Elles allaient et venaient comme des émotions dans une jeune tête d’enfant. Et souvent Basile se retournait vers son fils et lui disait, avec cette franchise et ce sérieux propres aux enfants : Dis, et si on allait jouer un peu. On aura bien le temps d’arriver… Son fils secouait la tête, calmait ses tremblements, et avec une indulgence désarmée, répondait :  Papa !... Je t’ai déjà expliqué cent fois… Ce premier rendez-vous est important, je ne peux pas le manquer… Ecoute, une fois à l’entrée, tu pourras aller jouer, toi, mais moi je dois absolument rencontrer la direction. Allez, accompagne-moi un moment que je te montre ta surprise… Oh d’accord, répondait Basile, avec un ton plein de compréhension et de bonne volonté, le même ton qu’il employait à chaque fois qu’il reposait la même question, presque toutes les minutes, à son fils plein de cette patience des grandes personnes.

Le fils de Basile souriait devant ce grand rêveur paumé qui était son père. Il aurait tout fait pour continuer de s’occuper de lui. Basile était peut-être resté pour toujours bloqué à l’étape de l’enfance, cependant c’était un enfant honnête et bienveillant. D’autre part, tout imprévisible et vulnérable qu’il fût, Basile était autonome et plutôt débrouillard. Son fils avait en fait plaisir à s’occuper de lui. Malheureusement le temps passait tout à fait normalement pour le fils de Basile… Le fils de Basile avait vu grandir puis partir ses propres enfants, puis il avait vu naitre et grandir ses petits-enfants, puis il avait vu mourir sa femme, et aujourd’hui il voyait ses rares cheveux blancs tomber les uns après les autres, ses mains et sa poitrine trembler pour un rien…

Basile demandait encore : Allez, on va jouer ! Il fait tellement beau… Moi j’y vais. Son fils lui répondit tristement : Papa, est-ce que tu te rappelles pourquoi je t’amène ici ?... Les sourcils de Basile se froncèrent et se rejoignirent sur un sillon très profond pour former cette expression qui lui était tellement propre : celle d’un enfant qui n’avait connu ni l’enfance ni le bonheur. Son fils respira profondément pour ne pas succomber à la tentation de rentrer à la maison avec son père. Quand il lui voyait cette expression sur le visage, il se sentait prêt à tout pour y faire naitre un peu de joie…

Oui, je me rappelle, dit Basile avec hésitation. Parce que tu ne peux plus t’occuper de moi… Son fils insista : Et pourquoi est-ce que je ne peux plus m’occuper de toi ? Basile hésita encore avant de bredouiller : Parce que tu trembles tellement… Tu trembles, c’est pas normal… Le docteur a dit que tu es malade. Son fils acquiesça et lui demanda de poursuivre. Alors à contrecœur, Basile conclut : Et tu vas… disparaitre… Basile murmura ce mot qu’il détestait car au fond de lui, il avait toujours été habitué à voir disparaitre ce qui était bon pour lui. Son fils, en murmurant aussi, lui dit : Oui, c’est ce que le docteur nous a expliqué. D’abord mon esprit va disparaitre… Puis moi je vais disparaitre… Mais ici, tu seras bien… Basile, dans un souffle presque inaudible : Mais sans toi… Basile n’acheva pas. Mais son fils comprenait très bien ce que Basile voulait dire : après avoir été retrouvé par son fils dans un centre d’hébergement de sans-abris, après ces quelques années pendant lesquelles son fils s’était occupé de lui, son fils allait lui aussi l’abandonner. Basile allait encore vivre l’abandon.

Les deux hommes étaient arrivés devant l’entrée du bâtiment administratif. Dans le grand et beau parc verdoyant qui occupait tout l’espace, personne ne jouait, personne ne flânait, il n’y avait personne. Le fils de Basile indiqua à son père : Regarde papa, tu vois là-bas ? Basile plissa les yeux en regardant dans cette direction. Il y avait une petite bâtisse multicolore. Basile demanda : Qu’est-ce que c’est ? Son fils répondit : C’est une petite école que j’ai fait construire pour les pensionnés de la maison. Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Il n’est jamais trop tard pour vivre son enfance… Basile haussa les épaules pour signifier qu’il ne comprenait pas. Son fils lui expliqua : Pour la décoration de cette école, je me suis inspiré de nos goûts, de nos couleurs et de nos paysages préférés. Dans quelques années, tu redécouvriras encore un peu de nous deux en y allant… Je ne disparaitrai jamais complètement si tu continues d’aller dans cette école. Basile ne bougeait plus, il ne ressentait plus cette forte envie de jouer, il ne faisait que regarder son fils qui tremblait mais dont les yeux ne tremblaient pas.

jeudi 7 septembre 2017

L'homme le plus gentil du monde





L’homme le plus gentil du monde



            Bob rencontra l’homme le plus gentil du monde bien longtemps, bien longtemps après avoir débuté dans la carrière de génie. Et Bob réagit tout à fait comme un être humain : face à l’être le plus gentil du monde, un être humain normalement constitué ne cherche pas vraiment à rendre grâce à la gentillesse et à l’âme précieuse qu’il vient de découvrir, il cherche surtout comment profiter au mieux de la situation. C’est humain, c’est normal, et c’est juste, car les hommes les plus gentils du monde sont tellement gentils qu’ils ne peuvent tout simplement pas concevoir qu’on profite d’eux. Ils ne se sentent donc jamais blessés ou trompés, tout comme ils ne réalisent jamais qu’ils font preuve de gentillesse, ce qui indique le signe d’une réelle gentillesse, et le début de la chance et de la fortune pour qui sait la reconnaitre et en profiter.

            L’homme le plus gentil du monde venait d’acquérir un rouleau de papier-toilette bizarre suite à une succession d’évènements bizarres, mais ce n’est pas le propos de cette histoire, je vous raconterai tout cela quelque prochaine fois. Ce qui nous intéresse ici, c’est la réaction de l’homme le plus gentil du monde quand, suite à ses manœuvres hygiéniques dans le petit cabinet dédié, il vit s’élever devant lui une spirale de fumée qui s’aggloméra en une forme fantastique. Bob, le génie du papier-toilette, venait d’apparaitre ! L’homme le plus gentil du monde avait la lèvre inférieure qui pendait et ses yeux exorbités semblaient pétrifiés. Bob déclara :
            - Maitre ! Vous venez de réveiller le génie du papier-toilette. J’exaucerai trois vœux. J’écoute votre premier vœu.
Il fallut un temps assez long pour que l’homme le plus gentil du monde reprenne ses esprits. Alors eut lieu un dialogue qui surprit quelque peu Bob :
            - Trois vœux ? Mais quelle écrasante responsabilité ! Est-ce que je peux donner mes vœux a quelqu’un d’autre ?
            Bob était depuis assez longtemps dans la carrière de génie pour identifier quelques problèmes particuliers qui se tranchaient par une connaissance approfondie de la déontologie et du code du travail des génies. Bob répondit :
            - Non, Maitre ! Mais vous pouvez donner le rouleau à quelqu’un d’autre. Cela n’empêchera pas que vous conserverez trois vœux que j’exaucerai pour vous.
            - Hum, cela ne me plait pas… Eh bien… Disons que mon premier vœu sera : dis-moi quels sont les vœux les plus sages que je puisse faire pour mes deuxième et troisième vœu ?
            - Ha ha ! Bien essayé ! Mais le syndicat des génies a depuis longtemps examiné toutes les ressources de l’humanité en astuces et casuistique pour tourner autour du vœu… Il n’est pas possible que je réduise ou augmente le nombre de vœux, il n’est pas possible que j’exauce des vœux qui te rendraient heureux sans que tu les aies verbalisés, il n’est pas possible…
            - Alors, en vérité, je suis en ton pouvoir… conclut tristement l’homme le plus gentil du monde. Il poursuivit : je vois bien plusieurs vœux qui feraient beaucoup de bien autour de moi. Mais je vois trop les choix à faire, les compromis, les exclus… Ah, quelle torture…

            C’est à peu près à ce moment que Bob comprit qu’il avait rencontré l’homme le plus gentil du monde. Il s’agissait d’une chance inespérée. Cependant il fallait faire preuve d’adresse car Bob ne pouvait enfreindre les règles sévères de son règlement du travail. Les peines étaient d’une cruauté redoutable et même le génie le plus retors et le plus pervers respectait scrupuleusement le règlement du travail de génie. Ce que Bob voulait, c’était que l’homme le plus gentil du monde le libère de son asservissement, cette affreuse condition de génie. Bob voulait être libre. Que ce soit comme esprit, homme, arbre ou étoile de mer, aucune importance. Juste être libre, être affranchi, enfin !

            - Je comprends ta tristesse, répondit Bob avec un ton mélancolique. Après tout, je suis moi aussi en ton pouvoir. J’étais avant toi le génie d’un autre homme, tu sais… Et avant lui, j’ai servi un autre homme, et un autre avant, et des centaines d’autres avant… Bob lâcha un profond soupir et baissa la tête.
            - Mais alors, avec toute cette expérience, tu peux peut-être me dire quels étaient les meilleurs vœux que tu as exaucés ?
            - Ah, je t’ai déjà dit, je n’ai pas le droit de t’aider. Même si tu en formules le vœu. Si tu veux la richesse ou la sante ou l’immortalité, tu dois le formuler clairement et nettement. Tu ne peux pas me demander d’exaucer un vœu informulé de ton cœur ou du cœur de quelqu’un d’autre… Si tu veux aider, guérir, ressusciter, tu dois aussi le formuler clairement et nettement. Tu ne peux pas me demander de te conseiller… C’est à toi de regarder autour de toi qui souffres et qui tu pourrais aider… Peut-être as-tu très près de toi une occasion ?...
            - Oui, tu as raison ! remarqua l’homme le plus gentil du monde avec un grand sourire. C’est la fameuse histoire de Tolstoï !  Quel est le moment le plus important ? Maintenant ! Quel est l’homme le plus important ? Celui qui est avec toi ! Quelle est la chose la plus importante à faire ? L’aimer et l’aider !
            - Oh oui, comme cela est bien dit, fit Bob en se frottant les mains.
            - Le problème est que l’homme le plus proche de moi en ce moment, c’est moi… Et je suis tout à fait satisfait de mon sort, je n’ai pas besoin qu’on m’aide, ou qu’on m’aime davantage, je suis très bien entouré dans ce monde.
            - Ah bon… fit Bob en cachant au mieux sa déception. Peut-être que juste un peu moins près de toi, peut-être…
            - Eh bien non, génie, tout près de moi il n’y a que toi. Un être qui n’a que faire de mon aide et de mon amour… Hum… Peux-tu rentrer dans ton rouleau pendant que je réfléchis ?

            Bob eut bien envie de répondre que non, mais les règles sévères du métier de génie ne lui permettaient que de s’exécuter sans dire un mot. En fulminant, il réintégra son rouleau de papier toilette mais à peine s’était-il pelotonné entre deux couches de papier molletonné qu’il sentit l’appel de l’homme le plus gentil du monde. Ce dernier n’attendit même pas que Bob apparaisse complètement pour lui dire :
- Mais au fait ! Je peux peut-être te demander comme premier vœu d’être autre chose qu’un génie… Peut-être…
Bob arborait un large sourire et se frotta les mains. Bob ressentit un profond dépit en entendant la suite des propos de l’homme le plus gentil du monde :
- Et ainsi, tu pourras exaucer mes autres vœux sans être obligé de suivre des règlements beaucoup trop sévères.
Avec une certaine lassitude, Bob répondit :
- Ecoute-moi, homme, tant que tu chercheras à contourner les règles du code des génies, tu n’obtiendras rien du tout. Toutes les contorsions imaginables par un homme ont déjà été examinées, listées, et interdites… A moins que ton but ne soit… Mais alors il faudrait penser à… Or cela, jamais aucun homme n’y a pensé…
Et avec beaucoup de sérieux et de gentillesse, son interlocuteur répondit :
- Eh oui, tu as raison… Il faudrait que tu me dises qui, quoi, et pour sûr, je connaitrai mon premier vœu…
Le dialogue se poursuivit selon quelques variations infimes autour de ce même schéma, et finalement, excédé, Bob finit par hurler :
- Mais enfin, tu ne comprends pas ! Ton vœu devrait être de me libérer, moi ! Moi ! Je souffre, je vis un enfer, je déteste être un génie, et si tu comprenais cela, tu me sauverais !

Bob n’eut pas le temps d’entendre la réponse de l’homme le plus gentil du monde, ni même de voir sa réaction, ni même de terminer sa phrase : il se retrouva dans le petit tribunal ou trop souvent, déjà, il était passé en commission disciplinaire. Balthazar, Roi des Génies, siégeait comme président, crispé, cramoisi, comme au bord de l’apoplexie. Les vieux dignitaires regardaient Bob avec colère, exténués d’être sans cesse dérangés par ce génie récalcitrant. L’un d’entre eux finit par retrouver assez de calme et de souffle pour demander :
- Bob, maudit Bob, qui formule les vœux ?! Toi ou le Maitre ?
- Oh, ça va, j’ai juste commis une petite erreur… Je paierai pour cette faute, cessez de tortiller vos barbes blanches et vos yeux pleins de sang…

            Bob s’en voulait tellement d’avoir gâché sa chance et de se retrouver une fois de plus en commission disciplinaire qu’il n’avait plus envie de défendre sa propre cause. Il était prêt à endurer n’importe quelle peine, même se retrouver génie de la poubelle dans un salon de thé de taxinomistes retraités. Quoique.

            Alors que le débat devenait houleux, un éclair de fumée apparut soudain au milieu de l’assistance et alors, devant Balthazar, apparut l’homme le plus gentil du monde. Ce dernier souriait avec gêne en tentant d’expliquer qu’il avait bien réfléchi et qu’il ne voulait surtout pas que Bob ait des ennuis à cause de lui.

            Balthazar, très, très contrarié, éructa :
- Mais que fait cet homme ici, en pleine commission disciplinaire de génies ?
Alors un petit génie malingre et timide approcha pour expliquer :
            - Il avait demandé à se retrouver auprès de Bob… Et comme il s’agit d’un vœu très explicite, j’ai cru bon…
            - Tu as cru bon ? demanda un des vieux dignitaires… Tu as cru bon ? Et à tout hasard, est-ce que cet homme a formulé son vœu en respectant la procédure ? A-t-il bien frotté le rouleau de papier-toilette trois fois ? Puis a-t-il formulé son vœu à Bob ?
            - Euh, eh bien… À vrai dire, pas tout à fait, mais presque, enfin…
            - Presque ? hurla le vieux dignitaire. Presque ? Par contre, Ben, tu es bien totalement et exactement et parfaitement le digne ami de ce maudit Bob !

            En effet, ce génie, Ben, était un vieil ami de Bob, peut-être son meilleur ami, et il possédait les mêmes talents pour se plaindre de son sort, enfreindre le règlement, excéder les autres génies et collectionner les commissions disciplinaires… En ce moment, il adressait des clin d’œil de réconfort a son ami Bob tout en feignant de ne pas remarquer le courroux exacerbé des autres génies. Même Bob se sentait mal à l’aise. Mais alors…

            Alors l’homme le plus gentil du monde prit la parole :
            - Oh s’il vous plait, ne vous fâchez pas à cause de moi. Il me reste encore deux vœux, je crois ? Alors, un, je souhaite que vous fassiez la paix, tous, là… Et, deux, je souhaite que Bob et moi nous échangeons nos vies. Que je devienne génie à sa place et qu’il vive ma vie d’homme libre, j’y consens et je le souhaite. Merci messieurs les génies.

            Messieurs les génies s’adressèrent alors de grands sourires, parfois plutôt contrefaits, et pas joyeux du tout parfois, veillant cependant à ne pas décevoir l’homme le plus gentil du monde. Quand un vieux dignitaire tenta de gronder : Mais pour qui se prend ce drôle de type ?... Il n’a rien à exiger de la plus haute assemblée de génies… Les autres génies couvrirent ses paroles par un concert de rires et de toussotements. Et l’homme le plus gentil du monde se retrouva génie du papier-toilette à la place de Bob, et je vous assure qu’aujourd’hui encore, il en est extrêmement heureux.

            Quant à Bob, il ne se trouva guère plus heureux de vivre comme un humain. Toutefois, il trouva assez de consolation en utilisant, dans les premiers temps, sa renommée d’homme le plus gentil du monde, pour railler et rosser la multitude de personnages qui revendiquaient le titre d’amis de l’homme le plus gentil du monde. Assez rapidement, on lui tourna le dos tandis qu’on réalisait que l’homme le plus gentil du monde était en vérité aussi méchant que n’importe quel homme. Ses anciens meilleurs amis l’oublièrent pour partir à la recherche d’un autre homme le plus gentil du monde. Bref, tout finit pour le mieux.