lundi 25 décembre 2017

Je ne me connais plus




Je ne me connais plus



            Ce fut d’abord une plaisanterie de Vidal. Il avait écrit un petit programme qui simulait, sur le réseau InterMoi, ses répliques, ses plaisanteries, ses coups de cœur et ses mauvaises humeurs. Au bout de quelques jours, tous ses amis connectés sur le réseau s’étaient laissés tromper par le programme de Vidal. Il avait alors perfectionné ce petit programme pour l’imiter le plus fidèlement possible, et quelque fois, pallier ses négligences et ses petites lâchetés. Désormais, sur InterMoi, Vidal n’oubliait jamais de célébrer l’anniversaire d’un proche en lui envoyant un petit mot juste et touchant, en lui faisant livrer un cadeau qui plairait à coup sûr. Désormais, sur InterMoi, Vidal restait toujours à l’écart des gêneurs, des malotrus et autres parasites, qu’il identifiait vite et infailliblement. Désormais, sur InterMoi, Vidal se comportait mieux qu’il ne l’aurait fait en y consacrant toute son énergie et tout son temps. Parce c’était son petit programme informatique qui vivait à sa place sur InterMoi. Parce que, en vérité, Vidal n’allait presque plus jamais sur InterMoi. Et Vidal, tout d’abord, s’en retrouva plus heureux que jamais dans sa vie.

            Vidal regagna beaucoup de temps libre. Il mit à profit ce temps libre pour améliorer ses programmes. L’informaticien laborieux devint un créateur élégant et fécond. Au bout de quelques mois, il avait développé des routines informatiques et des intelligences artificielles redoutables qui pourraient gérer les comptes virtuels de tous les utilisateurs. Ce serait la fin de l’InterMoi où tant d’humains venaient de leur plein gré perdre tous leurs moments pour quêter un sourire virtuel ou un message d’approbation. Chaque homme pourrait, désormais mener une vie sociale épanouie, équilibrée grâce aux interfaces sophistiquées imaginées par Vidal. Chaque homme pourrait retrouver du temps libre pour se consacrer à un épanouissement réel et concret. Mais cela ne se passa pas exactement comme Vidal le désirait.

            Assez rapidement, tous les utilisateurs de l’InterMoi adoptèrent les programmes si efficaces de Vidal. Tout assez rapidement, les humains connectés sur InterMoi cessèrent de communiquer réellement. La plupart de leurs interactions, de leurs prises de connaissance, de leurs dialogues, de leurs échanges, étaient intégralement assuré par une nouvelle version de l’InterMoi. Petit à petit, les hommes cessèrent de se fréquenter sur les réseaux. C’étaient des programmes de routine qui se chargeaient de toutes les communications. Et les humains ne recevaient que des apparences corrigées pour leur faire plaisir et leur éviter la moindre déception ou le moindre désagrément. Plus de querelle, plus de désaccord, une drôle de paix universelle régnait entre des entités qui singeaient la communication des humains. Mais ces derniers restaient connectés. Ils restaient dépendants. Ils étaient prisonniers des paradis virtuels. Ils consommaient toujours davantage de rencontres et de communications superficielles, mais à travers le filtre, désormais, d’un nouvel InterMoi qui arrangeait toute interraction humaine.

            Vidal appela sa meilleure amie, Pauline, une amie d’enfance. Ensemble, ils avaient partagé d’innombrables expériences. C’était au temps où les ordinateurs connectés n’existaient pas encore. Pauline et Vidal se retrouvèrent au Mémorial, un vieux café qu’ils aimaient autrefois, et qui, par chance, existait encore. Ils sont là. Ils ne se reconnaissent pas. Mais le moment d’hésitation est vite passé. Finalement ils n’ont pas changé ! Et voilà, ils rient, comme autrefois ! Comment ont-ils pu ne pas se reconnaitre ? Tout simplement parce qu’ils s’étaient habitués à ne plus se contacter que par InterMoi. La vie les avait éloignés, ils ne s’étaient plus revue depuis des années, mais ils étaient restés proche grâce à Intermoi. Et aujourd’hui les voici qui se regardent, qui se redécouvrent. Ils ne ressemblent en rien aux images idéalisées, aseptisées et flatteuses que InterMoi leur fournit depuis si longtemps. Cependant, peu à peu, ils oublient le masque virtuel qui les dérobait l’un à l’autre et, avec émotion, ils retrouvent l’ami d’enfance derrière l’usure du temps. Ils n’ont pas changé, finalement ! Or c’est déjà l’heure de se quitter. Vidal ressent une peur grandissante le dévorer. Il redoute que InterMoi lui vole tous ses souvenirs et tous ses amis… Pauline rit de bon cœur. Elle reste très optimiste. Ce ne sont pas les machines qui pourront les séparer.

            De retour chez lui, Vidal s’abime dans une profonde méditation. Il voudrait revenir en arrière. Il voudrait effacer tous ces programmes qui ont fait le tour du monde et que tous les hommes ont adoptés. Il voudrait que, de nouveau, les hommes se rencontrent et se connaissent tels qu’ils sont, pour le pire et le meilleur. Malheureusement l’intelligence artificielle qu’il a conçue est autonome, aujourd’hui, et elle-seule a accès aux codes qui la définissent. Vidal parvient tout juste, grâce à des logiciels espions, à constater à quel point InterMoi défigure les uns et les autres. Avec une stupeur amère, il se voit, lui, Vidal, tel que tous les autres le voient sur InterMoi. Mais ce qui le stupéfie le plus, ce n’est pas ce Vidal méconnaissable et si lointain de ce qu’il est vraiment… Ce qui le stupéfie le plus, c’est de réaliser que ce Vidal est tellement semblable aux milliards d’autres façades virtuelles qui ont pris la place des hommes réels.

            Après quelques jours de déprime, Vidal décide qu’il doit avertir tous les usagers d’InterMoi. Il doit leur apprendre comment ils sont manipulés. Il doit les réveiller. Il faut absolument que tous ces humains réapprennent le monde réel. Pendant plusieurs semaines, Vidal met au point une stratégie pour être sûr que ses messages ne soient pas falsifiés par InterMoi. Il écrit des programmes pour propager ses messages à travers tout le réseau et atteindre tous les humains connectés. Il conçoit des routines d’infiltration pour transpercer les sécurités du réseau et des protections très poussées pour que InterMoi ne puisse pas effacer ses messages. Et le jour est arrivé. Vidal se connecte enfin sur InterMoi. Tout est prêt. Mais quelque chose le sidère. Sur InterMoi, son message est déjà diffusé ! Sur InterMoi, le Vidal virtuel a déjà clamé son message de libération ! Le Vidal réel parcourt tout le réseau avec effarement, pour découvrir son propre message et sa propre identité de prédicateur et de libérateur… Toutefois, ce n’est pas tout à fait les arguments et les conclusions du Vidal réel. Même en les lisant distraitement, on ne peut que percevoir la grandiloquence ridicule de ces messages, et surtout leur paranoïa voire leur démence. Beaucoup d’utilisateurs ont bloqué le compte de Vidal, non seulement des utilisateurs, mais aussi des sites et des groupes de diffusion. Même parmi ses proches, Vidal comprend qu’une certaine méfiance s’est installée vis à vis de lui. Avec tristesse, Vidal découvre un petit mot de Pauline, avec qui pourtant il avait parlé de tout cela. Son amie d’enfance lui fait des reproches sur un ton affectueux… Et elle lui conseille de consulter… Vidal hausse les épaules. Puis il se dit qu’après tout, ce n’est peut-être même pas son amie qui a écrit ces mots… C’est peut-être encore InterMoi qui a orchestré cette réponse. Vidal baisse la tête et ricane. Il est maintenant convaincu que la partie est perdue et qu’il ne pourra plus jamais agir contre ce réseau diabolique. Il pose son téléphone sur la table, éteint l’écran de l’ordinateur, puis il sort de chez lui pour marcher seul à travers les bois. Il marche, il marche, jusqu’à se retrouver devant le sentier qui mène vers le sommet le plus proche. Il réajuste son sac à dos et reprend sa marche d’un pas décidé.

dimanche 17 décembre 2017

Super seul




   Super seul



Francis n’était pas un solitaire. Mais toute sa vie, il était resté seul. Il ne l’avait pas choisi. Cependant les gens n’aiment pas la compagnie des gens seuls. Plus quelqu’un est seul, plus son entourage le fuit. Et si la victime n’a pas le cœur solide, elle finit seule dans la rue, mangeant sa pitance loin de tous, même des rats et des chiens errants. Franck, lui, avait le cœur solide et immense. Alors il vivait presque heureux, et seul. Il vivait seul sa petite vie de charpentier, gagnant seul son salaire, esseulé sur le chantier, à l’écart pour prendre son repas, recevant ses instructions par courrier de patrons qui ne le connaissaient pas.

Ainsi va le monde, les gens aiment le solitaire et sont attirés par lui. Mais ils détestent celui qui reste seul, craignant son isolement comme une maladie contagieuse, craignant son incapacité à communiquer, redoutant son immense besoin d’être aimé, sachant d’avance qu’ils ne pourront jamais le combler.

Franck était quelqu’un de très simple qui n’avait même pas conscience de son isolement et de sa souffrance. Mais il vivait tous les jours dans l’attente. Il attendait. Et rien ne changeait.

Franck était quelqu’un de très humble et qui ne se plaignait jamais. Il était heureux de sa vie et c’est sans s’en rendre compte qu’il attendait un ami avec qui partager ses peines et ses joies. Il attendait avec un espoir humble et simple. Il attendait comme si son attente était déjà comblée. La maison qu’il habitait était conçue pour y vivre à plusieurs. Il y avait plusieurs chambres, il y avait plusieurs lits, il y avait des penderies et des vêtements pour plusieurs, il y avait de la vaisselle et des réserves pour plusieurs… Et le quotidien de Frank était aussi organisé pour consacrer du temps à tous ces gens qu’il attendait et qui ne venaient jamais. Il se réveillait et se préparait discrètement pour ne pas réveiller les invités ou la famille qui aurait dormi dans les lits qu’il aérait et refaisait chaque jour. Il chauffait le café et cuisinait un petit déjeuner pour plusieurs. Il ne sortait de chez lui qu’après avoir rangé et arrangé la maison pour qu’un invité s’y sente à l’aise. Franck vivait seul en pensant presque toujours aux autres.

Tous les soirs, Franck passait près du même pont. Et il y trouvait toujours le même graffiti. Ce graffiti représentait un homme en chute libre sous la lune immense. Et il y avait une grande inscription : Quand ce sera ton tour de faire le grand saut, prends rendez-vous avec moi, nous nous retrouverons au milieu de la nuit. Sous la grande inscription, il y avait beaucoup de petites phrases écrites avec différentes écritures. Un jour, Frank s’était approché, avec prudence, à contrecœur même, comme s’il luttait contre un appel malveillant. Il s’était approché quand même, lentement, et il avait lu plusieurs inscriptions, des moqueuses, des moralisatrices, mais aussi quelques rares rendez-vous comme : Demain, trois heures du matin, je viendrai peut-être. Franck savait que quelque fois, des suicidaires avaient bien sauté du pont tout proche. Et ce qui avait rendu ce pont célèbre, c’étaient que ces suicidaires sautaient toujours à plusieurs. Parfois on retrouvait un homme et une femme écrasés sur le sol, et qui avaient réussi à ramper pour se tenir la main avant d’expirer. Parfois on retrouvait des amis qui avaient sauté ensemble, à deux, trois ou quatre !... Ici, même au fond du désespoir, on ne mourrait pas seul.

Tous les soirs, Franck passait près du même pont. Mais il n’y prêtait pas souvent impression. Il ne pouvait pas comprendre que des hommes puissent capituler au point de se supprimer. Pour lui, ce ne pouvait être que des caprices passagers, des mouvements d’humeur d’êtres mal entourés. Si ces suicidaires l’avaient connu, lui, Franck, jamais ils n’auraient envisagé une telle extrémité.

Mais Franck n’était pas qu’un homme seul. Il était un homme qui n’existait pas pour les autres. Malgré son talent et son sérieux, on ne faisait pas souvent appel à lui. Avec le temps, les contrats devenaient plus rares, et Franck gagnait à peine de quoi vivre. Ce qui l’attristait, ce n’était pas de se priver. Ce qui l’attristait, c’était de priver son entourage, cette famille, ces amis, ces invités, tous ces absents qui lui prenaient tellement de temps et d’efforts dans sa grande maison vide. Il ne voulait pas offrir moins à tous ces absents pour qui battait son cœur immense. Voilà pourquoi ces temps-ci Franck allait plus souvent vers le graffiti morbide et vers le pont des suicidés. Jusqu’au jour où il se surprit lui-même à répondre d’une écriture tremblante : Je viendrais peut-être cette nuit…

Le soir, Franck s’était endormi rapidement et il avait oublié avoir écrit ce petit mot. Au milieu de la nuit, il s’était réveillé en sueur. Son cœur battait la chamade. Et dans un choc, il se souvint. Et il sut qu’il devait y aller. Avec hâte, en faisant beaucoup de bruit, il s’habilla et bouscula tout dans cette maison où jamais personne d’autre que lui n’avait vécu. Il courut presque pour retourner jusqu’au pont des suicidés. Il ne se retournait pas car il savait que personne ne le suivait. Mais là-bas, il retrouverait quelqu’un. Il retrouverait un être humain réel avec qui il pourrait échanger quelques mots, réellement, avant de sauter dans le vide avec lui, et mourir, mais pas seul.

Quand Franck arriva au pont, il fut déconcerté. Personne ne l’attendait. Alors l’attente commença. Mais cette fois, pour cette unique fois, Franck était conscient de sa solitude. Il marchait sur le pont, il descendait pour retourner vers le graffiti, il marchait sous le pont, il remontait là-haut sous la lune immense, il marchait, il trottinait, il se balançait, seul. Où était le compagnon qui devrait franchir l’ultime passage avec lui ? Personne ne venait du fond de la nuit pour s’approcher de Franck qui sentait des larmes lui bruler les yeux. Et quand la nuit finit par se dissiper pour laisser place à un petit jour blanchâtre et désolant, personne n’approcha. Et quand le petit matin fut là, avec son cortège de passants anonymes et rapides, Franck se retrouva seul dans la cohue. Alors Franck comprit qu’il devait partir. Seul.

Ce fut à petit pas lents et hésitants que Franck rejoignit sa maison. Il devrait ranger car, cette nuit, il s’était montré particulièrement négligent. Il devrait ranger, cuisiner, préparer pour les autres… Il se retourna une dernière fois. Et alors il les vit. En haut du pont. Deux enfants. Debout sur le parapet. Franck sentit son cœur s’arrêter. Ils étaient là-haut, seuls, et la foule anonyme glissait sur eux comme l’eau sur les galets. Ils allaient sauter tous les deux, et personne ne les retiendrait. Quel pouvait être leur détresse pour que ces deux enfants en viennent à se suicider ainsi tous les deux ?

Frank ressentit une grande horreur en voyant ces deux jeunes désespérés. Alors il sut ce qu’il devait faire. Il n’avait pas le temps de remonter sur le pont. Mais il avait le temps de courir jusqu’en dessous et de se montrer à ces deux enfants. Il avait le temps de montrer à ces deux enfants qu’ils n’atterriraient pas ensemble sur le sol bitumé ! Il avait le temps d’arriver assez près d’eux pour utiliser son super-pouvoir, simplement exhiber sa carcasse d’homme seul et repousser toute âme vivante loin, très loin… À peine était-il arrivé près du pont que son super-pouvoir agit : les gens s’écartaient, la foule se dissipait, et les deux enfants, comme emportés par la miraculeuse force des gens qui vivent ensemble, disparurent du pont. Et Frank rentra chez lui, presque heureux : avec son super-pouvoir d’esseulement, il avait pu interagir avec les autres, et il avait, au moins pour aujourd’hui, sauvé deux âmes innocentes.

samedi 9 décembre 2017

Les passeurs




Les passeurs



Le monde était redevenu multiple. Les passagers se mouvaient de monde en monde. Et les passeurs assuraient les rites de passage. La plupart des jeunes gens étaient des passagers. Assez rapidement, il se fixaient dans un monde. Puis ils prenaient de l’âge, ils s’attachaient à leur monde, ils n’avaient plus envie de changer. Ceux qui étaient heureux pensaient qu’ils n’allaient pas prendre de risque au nom d’un autre bonheur ou au nom de la vérité. Ceux qui étaient malheureux se disaient qu’ils étaient fatigués et qu’ils préféraient souffrir dans un monde qu’ils avaient appris à connaitre plutôt que de risquer un malheur plus grand ailleurs.

Le monde était redevenu multiple. Les passeurs vivaient une vie entière entre des mondes indéterminés. Ils avaient découvert, enfants, que le monde était un tapis vivant sous un dôme auquel des êtres insaisissables avaient accroché des paillettes, et en même temps ils avaient découvert que le monde était un grain de poussière perdu dans un cosmos presque infini et presque vide. Et ils avaient découvert, enfants, que le monde était une boule d’argile pétrie par un créateur insaisissable mais qu’on représentait en général avec une grande barbe blanche, et en même temps ils avaient découvert que le monde était le fruit absurde du hasard et de la matière. Et ils avaient découvert, enfants, que la vie se générait toute seule à partir des infusoires, et en même temps ils avaient découvert que la vie n’était rien d’autre que la réplication mécanique de réactions chimiques. Et comme le monde était redevenu multiple, les passeurs ne pouvaient plus choisir quel monde il leur fallait élire : les expériences validaient toutes les hypothèses. Ah oui, le temps était passé de ces expériences définitives qui validaient des modelés uniques.

Le monde était redevenu multiple. Et les passeurs étaient les malheureux de ce monde multiple. Car ils ne voulaient pas fermer les yeux. Ils ne voulaient pas rejeter. Et le monde multiple les empêchait d’élire une vérité. Il n’y avait plus de vérité. Il n’y avait plus que des mensonges. Multiples.

Le monde multiple choisissait les passeurs parmi les plus malades des hommes : ils ne voulaient ni le bonheur ni la justice. Ils étaient assoiffés de vérité, alors une seule vérité misérable et malheureuse les aurait rassasiés. Et ils préféraient connaitre cette vérité misérable et malheureuse plutôt que de vivre des dizaines de mensonges qui les auraient rendus grands et heureux ! Tels étaient les passeurs. De grotesque survivances du passé. Quand le monde n’était pas multiple.

Le monde multiple choisissait les passeurs. Et les passeurs ne choisissaient pas de monde. Voilà pourquoi ils ne s’attachaient à rien ni à personne. Voilà pourquoi ils pouvaient consacrer leur vie à passer de monde en monde avec toujours les mêmes yeux étonnés et les mêmes questions pleines d’attente. Et jamais ils ne pourraient s’extraire de ces chaines d’illusions pour trouver ce qui était caché derrière tout cela.

Et un jour, un passeur qui se présentait sous le nom de Dostoïevski, oui, le même nom que l’immense écrivain russe, ce passeur envoya un message à tous les autres passeurs, le message que voici : Ne soyez plus troublés par tous ces mondes et toutes ces vérités ! Car si le monde est redevenu multiple, comme il l’était probablement depuis toujours, en vérité cela n’a aucune importance ! Ce qui est important, c’est que derrière ce monde multiple qui vous laisse indécis se cache une unique vérité, celle d’un unique créateur qui vous aime. Les passeurs hésitaient á rire de cet énorme pied-de-nez. Il y avait bien certains des mondes dont ils protégeaient l’accès, qui défendaient ce type de message. Mais jamais un passeur ne s’était risqué à adhérer à quelque message que ce soit… 

Les passeurs n’eurent pas le temps de réagir, déjà un autre passeur, qui se présentait sous le nom de Tchekhov, prétendait que ce créateur-là était mort depuis longtemps et que c’était au tour des hommes de créer… Et alors de plus en plus de passeurs se mirent à emprunter le nom d’un grand écrivain disparu pour défendre un message auquel personne ne croyait. Dans cette jungle de messages contradictoires, parfois des passagers s’arrêtaient… et parfois se sentaient bien… et alors ils finissaient leur vie avec les passeurs, dans un doute à la fois désespéré et drolatique.