vendredi 17 novembre 2017

Dormir plutot que vivre



Dormir plutôt que vivre



Alzheimer avait dit à Simon : Si ton fils, Samuel, était avec nous, ici, à Dormir plutôt que vivre, alors il te regarderait, il rirait, il s’animerait ! Il serait tellement différent de cette chose inerte entretenue par les machines… C’était il y avait trois jours, mais Simon avait l’impression que cela faisait plusieurs mois qu’il avait eu cette conversation avec Alzheimer. 

D’abord Samuel avait été admis à la clinique après vingt-quatre heures de sommeil ininterrompu. Il n’avait rien absorbé ni rien rejeté. Il avait passé la plupart de ce temps en sommeil profond, exceptés quelques brefs et furtifs moments d’agitation. Alors il semblait bien qu’il rêvait, et plus précisément qu’il cauchemardait. Renata décida de dormir à la clinique, dans la chambre de son fils. Simon contacta tous ses collègues médecins, psychiatres, ethnologues s’y connaissant plus ou moins dans le domaine du rêve. Il ne connaissait pas encore Alzheimer à ce moment.

Quand après examen des scanners et des électroencéphalogrammes, les médecins se déclarèrent très pessimistes, Simon refusa de capituler. Il disait que son fils avait encore des moments d’agitation, donc son esprit fonctionnait encore, donc il suffisait juste de trouver le moyen de le réveiller. Mais les médecins répondaient que ces petits moments d’agitation semblaient purement reflexes puisqu’alors son activité cérébrale restait nulle. Renata qui dormait dans la chambre avec son fils, lui parlait désormais jour et nuit, et elle affirmait que son fils l’entendait et la comprenait. Les médecins lui répondaient qu’elle était épuisée et qu’elle se faisait des idées. Simon avait décidé de ne plus revenir à la clinique tant qu’il n’aurait pas trouvé au moins une piste pour venir au secours de son fils. Il ne connaissait pas encore Alzheimer à ce moment.

Au bout de quelques jours, Renata inquiéta suffisamment les médecins pour qu’ils lui interdisent l’accès à la chambre de son fils. Avec l’aide de gardes du corps elle imposa sa présence. Comme elle n’était ni méchante, ni dangereuse, juste obstinée et fatiguée, l’équipe médicale préféra en rester là et toléra sa présence. Les jours passaient, Samuel avait de moins en moins de ces moments d’agitation qui semblaient traduire le rêve, son activité cérébrale indiquait un pur état végétatif. Renata ne l’admettait pas. Elle était prête à vieillir et à mourir dans cette chambre en veillant sur le corps presque mort de son fils. Simon ne l’admettait pas non plus. Sa femme et lui avaient déjà vécu cette expérience quand le corps médical avait condamné sans appel leur fils, Samuel, âgé de deux ans, à un autisme définitif. Finalement, à force d’efforts obstinés, ils avaient bien extrait Samuel, leur bébé de deux ans, de son état de torpeur asociale pour le ramener parmi les humains dits normaux. Aujourd’hui qu’ils vivaient une épreuve, peut-être encore plus terrible, ils gardaient un espoir féroce qui défiait toute raison.

Renata était devenue une autre femme, plus personne ne la reconnaissait. Elle parlait un nouveau langage que personne n’arrivait à décrypter… bien que chacune de ses phrases était compréhensible isolément. C’était la succession de ses phrases qui donnait une impression de folie. Elle seule paraissait comprendre et trouver naturel le flux de ses propres paroles. Ce qui déconcertait, c’est qu’elle comprenait parfaitement ce qu’on lui disait. Mais aux questions qu’on lui posait, ses réponses devenaient incompréhensibles au bout de quelques mots… Et c’était ce langage insane que Renata utilisait pour communiquer avec Samuel. Sans aucun succès. 

Alzheimer avait dit à Simon : Si ton fils, Samuel, était avec nous, ici, à Dormir plutôt que vivre, alors il te regarderait, il rirait, il s’animerait !  Pour l’instant, Simon ne connaissait pas encore Alzheimer. Ses proches étaient sans nouvelles de Simon depuis plusieurs jours. On avait complètement perdu sa trace. Peut-être avait-il renoncé. Peut-être avait-il fui. 

En vérité, par une série de recherches de plus en plus éloignées de son sujet d’origine, reliées par quelques fils ténus au cas personnel de son fils endormi, Simon venait de découvrir un site virtuel appelé Dormir plutôt que vivre. Simon avait apprécié la référence à Baudelaire, il avait aimé l’imagerie onirique de ce monde virtuel, il avait créé un personnage pour se promener dans ce monde poétique et philosophique, et il avait rencontré de nombreux excentriques tous retranchés du monde pour se consacrer à une vie rêvée qu’ils préféraient à leur vie réelle. Simon passait de plus en plus de temps à Dormir plutôt que vivre.

L’une des rencontres les plus étonnantes que fit Simon dans sa vie était la rencontre avec Alzheimer. Il s’agissait du créateur de ce monde virtuel, Dormir plutôt que vivre. Alzheimer, c’était le surnom qu’avait pris un vieux médecin après avoir découvert qu’il était touché par cette affreuse maladie d’Alzheimer. Il avait d’abord rempli des carnets de notes sur son propre cas. Puis, lassé par ce labeur inutile, il avait créé, sur son ordinateur, un petit monde virtuel dans lequel il vivait la vie qu’il aurait toujours voulu vivre. Finalement, il remarqua que, lorsqu’il dormait, dans ses rêves, il souffrait beaucoup moins de déficiences cognitives. Il avait alors, avec l’aide d’amis informaticiens, développé son petit monde virtuel personnel en un gigantesque univers qu’il avait aussi connecté à Internet. Il prit la décision d’y vivre en permanence. Son corps était maintenu en vie dans une clinique qui lui appartenait, et son cerveau était tout le temps imbibé de certains sédatifs qui le maintenaient dans un état de rêve lucide. Quand Simon le rencontra dans son univers virtuel, il demanda qui Alzheimer pouvait bien être dans la vraie vie… Alzheimer rit de bon cœur en répondant qu’il avait oublié cela à tout jamais. La maladie était à un stade très avancé. Mais dans cet état artificiel qu’il entretenait, il jouait un personnage de son monde Dormir plutôt que vivre et ce personnage se souvenait de ce qui lui arrivait au quotidien : cela suffisait ! Alzheimer avait une identité dans ce monde, et cela suffisait ! Il souffrait dans le monde réel. Il était heureux dans son monde virtuel. 

Alzheimer avait créé un paradis pour toutes sortes de gens qui cherchaient une alternative au réel. Simon ne se rendait pas compte qu’il passait de plus en plus de temps à Dormir plutôt que vivre. Alzheimer lui en fit la remarque : Simon, tu es très jeune dans ce monde, tu n’es même pas encore un véritable personnage de ce monde. Et tu ne me sembles pas être une de ces âmes en perdition qui ont abandonné le monde réel pour se réfugier définitivement ici. Je ne voudrais pas que tu te retrouves prisonnier de Dormir plutôt que vivre à cause d’une simple faiblesse momentanée. Parce que je crois que tu es venu ici pour résoudre un problème que tu rencontres dans le monde réel. Alors ne l’oublie pas !

 Au cours de cette conversation, Alzheimer expliqua à Simon que toutes sortes de malades et de déprimés s’installaient dans Dormir plutôt que vivre pour y finir leur vie ! Il y eut même une époque au cours de laquelle des déprimés, des misanthropes, des nihilistes étaient venus en grand nombre pour se suicider en terminant leur vie dans cette paix artificielle de Dormir plutôt que vivre. Quand les statistiques avaient été à ce point alarmantes que les gouvernements planétaires avaient décidé de fermer le site, il y avait eu une période de créations successives de sites pirates. Alors dans les faits, tout le monde avait facilement pu trouver Dormir plutôt que vivre grâce à des passerelles pirates que proposaient tous les forums de suicidaires, d’asociaux, de révolutionnaires, de nihilistes, de psychopathes, d’écorchés-vifs et d’autres chiens fous… Au final, les gouvernements avaient permis la réouverture du site Dormir plutôt que vivre tout comme ils permettaient la vente de lames de rasoir ou de cordes. À ce sujet, un ministre avait déclaré : Quand un suicidaire veut trouver un pont pour se jeter, il finira toujours par trouver son pont. Simon, d’ailleurs, avait connu certains de ces personnages qui n’avaient vécu que vingt-quatre ou quarante-huit heures ici, à Dormir plutôt que vivre. Ils avaient rayonné de leur étrange lumière faite d’espoir, de mélancolie, d’extase et d’appétit de mort... puis s’étaient supprimés d’une manière ou d’une autre. Simon avait même assisté à leurs funérailles virtuelles, organisées ici, à Dormir plutôt que vivre, des funérailles probablement plus belles et plus humaines que celles qui avaient eu lieu dans le monde réel. Alzheimer redemandait encore et encore à Simon quel était son problème dans le monde réel. Et soudain Simon se souvint ! Il cherchait une solution pour guérir son fils de son sommeil mystérieux. Alzheimer lui conseilla de vite retourner dans le monde réel. Il devait retourner à sa mission.

Cela demanda un énorme effort de volonté à Simon de quitter Dormir plutôt que vivre. Il se réveilla dans une chambre miteuse d’un motel miteux. Ce qui le frappa d’abord, ce fut l’horrible odeur qui régnait dans cette chambre. Il finit par comprendre que c’était lui, Simon, qui empestait, Des vertiges secouaient sa tête qui bourdonnait horriblement. Il se traina dans la salle de bain pour se nettoyer soigneusement. Puis il ouvrit sa valise pour en extraire des vêtements propres.  Il sortit affronter le soleil cruel du monde extérieur. Ses yeux criaient de douleur. Il marcha sans but dans cette petite ville qu’il ne reconnaissait pas. Il évitait de penser. Car s’il pensait, il finirait par admettre qu’il avait renoncé. Il considérait son fils comme perdu. Alors il ne pensait pas du tout. Il marchait hébété. Tout en lui se cabrait contre cette réalité trop coupante et trop brulante comme du métal en fusion. Cette réalité n’avait-elle donc rien de vrai ? Finalement, est-ce que Simon rêvait ?

Au téléphone, d’abord, les médecins l’avaient rassuré : Samuel était toujours vivant, et son état végétatif était soigneusement entretenu par la machinerie médicale. Il ne risquait pas de mourir. Et de se réveiller ? Non, il était de moins en moins probable que Samuel se réveille. Simon devait comprendre… Et son épouse Renata ? Simon devait comprendre… Cette épreuve l’avait transformée. Simon insista. Il put parler à sa femme au téléphone. Cette dernière parut si heureuse de parler à son mari ! Elle est pleine d’espoir ! Mais Simon, très vite, ne comprit plus un mot du discours de sa femme. Les phrases se suivaient sans logique… Simon finit par demander de parler à Samuel. Un grand silence lui répondit. Simon n’entendait même pas le bruit des machines. Si. Il y avait bien un bruit. Un bruit bizarre. Un bruit qu’il avait rarement entendu dans sa vie. Simon comprit qu’il s’entendait pleurer. Et dans le téléphone, il entendait sa femme pleurer.

            Alzheimer discutait avec Simon. Ce dernier n’en pouvait plus. C’en était trop. Simon voulait comme tant d’autres rester dans Dormir plutôt que vivre. Alzheimer exprima un net désaccord. Son fils était encore vivant. Son fils avait besoin de lui tant qu’il ne serait pas mort. Et lui avait besoin de son fils. Il ne serait jamais aussi heureux qu’il pourrait le croire, ici, à Dormir plutôt que vivre

            Simon était abattu par cette discussion. Et soudain il eut une idée extraordinaire. Il ne comprenait même pas comment ne pas y avoir pensé plus tôt. Il allait brancher l’esprit endormi de son fils dans Dormir plutôt que vivre. Alzheimer se montra enthousiaste. Il disait : Si ton fils, Samuel, était avec nous, ici, à Dormir plutôt que vivre, alors il te regarderait, il rirait, il s’animerait ! Avec l’aide d’Alzheimer et d’autres amis médecins, Simon mit au point un protocole qui permit d’introduire l’esprit de Samuel dans le monde virtuel Dormir plutôt que vivre.  Il y eut bien quelques tentatives infructueuses, presque décourageantes, mais l’équipe médicale trouva les substances ad-hoc, la juste posologie et le juste protocole. Alzheimer répétait : Si ton fils, Samuel, était avec nous, ici, à Dormir plutôt que vivre, alors il te regarderait, il rirait, il s’animerait ! Et dans le temple d’admission, Simon vit peu à peu un nouveau visiteur s’agglomérer, se concentrer, se former dans Dormir plutôt que vivre. Ce visiteur avait l’allure de son fils Samuel avant d’être alité et branché à d’immenses et fantastiques appareillages. Ses yeux brillaient et ses bras s’écartaient comme pour enlacer son père. Simon s’approcha et fut horrifié. Un corps immobile se tenait là, et les yeux de son fils empaillé avaient été remplacés par des billes qui ressemblaient à s’y méprendre aux billes avec lesquelles Simon jouait, enfant.

dimanche 5 novembre 2017

Seulement en rêve


Seulement en rêve





L’homme semble armé pour affronter la pire adversité. On ne compte pas les exemples de personnes qui se sont relevées après les évènements les plus terribles. Souvent, quand on examine de plus près les exploits de ces personnes, on se rend compte que ce qui les a le plus marquées, ce ne sont pas vraiment les évènements terribles en soi.  En vérité deux choses encore plus terribles que ces évènements les ont durablement marquées. Systématiquement, ce qui les a durablement marquées, c’est le sens et la symbolique de ces évènements… une fois passés, une fois passés et surtout, réinterprétés et amplifiés par les autres. Quelques fois, pour certaines de ces personnes, c’est l’attente précédant les évènements, cette attente anxieuse, désespérée et pourtant incertaine, c’est cette attente insupportable qui les a marquées, presque détruites, avant même qu’elles n’aient à affronter leur destin et découvrir qu’elles pourraient survivre et se relever d’un évènement terriblement redouté. Cette attente, cette peur, c’est parfois ce qu’il y a de pire dans les pires évènements d’une vie. Mais pas dans l’histoire que je vais vous raconter. Ici, nous sommes bien en présence de personnes qui, malgré toute l’angoisse et la terreur qui pourra les ronger, se trouveront dépassées et traumatisées par le dénouement de leur horrible histoire.



Enfant, Simon de Peyrac était un enfant turbulent, gâté, pénible… probablement pas méchant, mais prenant toujours tout à la blague, se moquant de chacun, raillant les points faibles de chacun, sans vouloir blesser qui que ce soit, mais avec un véritable esprit caustique malgré tout. Simon avait fini par offenser un vieux conteur retraité qui voyageait d’école en école pour transmettre les légendes et les traditions de son peuple. Simon l’avait raillé devant la classe et le maitre, cela d’une manière à la fois si enfantine et si efficace que même le maitre riait, parfois, dans sa barbe. Le vieil Indien avait fini par interrompre ses récits.  Il avait tendu son doigt sec et abimé comme un bout de bois pourri vers Simon en murmurant : Méfie-toi de cette joie qui n’est pas toujours la tienne. Tu es peut-être le jouet des esprits. Et tu offenseras d’autres esprits beaucoup plus puissants que ceux de la joie… Beaucoup plus puissants, beaucoup plus rancuniers, beaucoup plus maléfiques… Ils éprouveraient du plaisir à se venger même d’une taquinerie innocente. Même en hantant simplement tes rêves. Je connais, moi, dans ce monde, des histoires de rêves d’une cruauté terrible. Ce à quoi Simon avait répondu en riant : Autant croire au père fouettard !



Simon de Peyrac était devenu un anthropologue réputé. Il consacrait ses recherches au rêve dans les cultures amérindiennes et Inuits. Il était célèbre, peut-être autant pour ses compétences, pour ses ouvrages très réussis avec une portée scientifique et philosophique qui avait fait le tour du monde, autant pour ses compétences, donc, que pour son apparence, son catogan jaune paille, ses yeux verts et ses taches de rousseur, son chapeau de star de western, et sa tunique blanche de shaman qu’il disait porter uniquement pour son confort. Son apparence sympathique le rendait immédiatement reconnaissable. Ses travaux sur les possessions et les cauchemars fascinaient autant les spécialistes que les néophytes.



Dans ses recherches, Simon avait plusieurs fois été captivé par la même croyance : on disait que dans les rêves, il arrivait de rencontrer un dérobeur, ou un détourneur, en tout cas un être maléfique, sous la forme d’une vieille sorcière parfois, sous la forme d’un vieil animal hostile parfois, sous la forme d’un être toujours vieux, mais toujours à la fois attirant et effrayant en même temps. On pouvait reconnaitre ce dérobeur, cet être maléfique, si l’on s’était transmis ses signes distinctifs dans la famille, ce qu’on faisait souvent de génération en génération, depuis des temps immémoriaux, sans pour autant se souvenir d’un cas réel qui aurait nécessité de tels savoirs. Les aïeuls et les shamans disaient que ce signe pouvait être un œil d’une autre couleur qui semblait ne jamais lâcher le rêveur, ou bien une dent d’une autre couleur qui semblait à elle seule sourire au rêveur, ou une mèche de cheveux d’une autre couleur et qui semblait s’enrouler autour des doigts du rêveur… Quand le rêveur reconnaissait cette vieille personne, il devait s’éloigner au plus vite quoi qu’il pût se passer d’autre dans son rêve, s’éloigner, fuir, et tout faire pour se réveiller, le plus vite possible. Il existait des charmes et des artefacts à placer sous son oreiller pour favoriser le réveil. Si le rêveur ne reconnaissait pas le dérobeur, alors fatalement il s’approchait, fasciné, sans se rendre compte qu’il devenait prisonnier de son rêve et qu’il ne pourrait plus jamais en sortir. Il pouvait s’écouler des dizaines d’heure de sommeil et de rêves bizarres avant que le rêveur comprenne avoir affaire à un dérobeur. Il était alors trop tard. Dans le monde des vivants, on comprenait qu’on venait de perdre un proche quand toute tentative de le réveiller échouait. Le rêveur finissait par mourir dans ce faux sommeil… Dans ses recherches, Simon n’avait jamais rencontré de cas avérés de personnes mortes dans un tel sommeil. Par contre on lui avait montré quelques charmes de protection : des tresses de fils et de cheveux de parents qu’on devait placer sous les draps ou sous l’oreiller. Si jamais le rêveur avait la malchance de croiser le dérobeur, il fallait penser de toutes ses forces à la tresse protectrice pour la prendre avec ses mains et la tirer de toutes ses forces… Ainsi l’on pouvait retourner dans le monde des vivants. Simon adorait relever toutes les histoires qui traitaient de près ou de loin ce sujet. Il y avait un folklore confidentiel mais charmant qui concernait le dérobeur, ses signes distinctifs, ses victimes, ses victoires et ses échecs. Simon étudiait cela comme on étudie des légendes et des croyances sur les lutins ou les fées. Son épouse Renata, son fils Samuel, et lui-même faisaient rarement des cauchemars. De petits cauchemars dont on sourit volontiers le lendemain…



Simon de Peyrac avait un fils, Samuel, âgé de 11 ans, un bon garçon qu’on avait diagnostiqué comme autiste dans ses deux premières années mais Simon et Renata avaient toujours refusé un tel verdict. Simon et sa femme avaient passé des journées entières à rester près de Samuel bébé pour communiquer avec lui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre en se relayant, vingt-quatre heures sur vingt-quatre à se montrer l’âme nue devant un garçon qui passait beaucoup de temps à se balancer sur lui-même, le regard fixe. La guérison fut complète grâce à l’arrivée de Dagobert, un petit chien tout blanc et tout joyeux malgré ses pattes tordues. Aujourd’hui, Samuel et son chien étaient d’inséparables amis. Ils se connaissaient par cœur depuis une décennie et ils faisaient presque tout ensemble ; Samuel avait même essayé d’habituer son chien à se brosser les dents.



Il y a quelques jours seulement, cet enfant de onze ans, Samuel, rentra en larmes à la maison. Simon ne se souvenait pas avoir vu son fils en proie à un tel chagrin. Intimidé, balbutiant presque, Simon réussit à faire parler son fils. Ce dernier, hâtivement, en articulant à peine, expliqua qu’une voiture avait percuté Dagobert et que le chien n’avait pas survécu. Samuel avait pris le chien gémissant dans ses bras et l’avait porté pendant presque un kilomètre avant de le sentir expirer contre lui. Il était arrivé alors au coin de la rue. Avec un recueillement et un désespoir contenu, Samuel avait déposé la dépouille de son chien au pied d’un arbre et, sans se rendre compte de rien, avait marché, marché, pleurant, criant, jusqu’à ce que son père arrive.



Simon et son fils retournèrent sous l’arbre. Simon s’assura que Dagobert était vraiment mort. Simon et son fils ramenèrent la dépouille à la maison. Les parents de Samuel lui proposèrent de célébrer comme il se doit la disparition d’un être aussi cher et aussi important. On pria pour l’âme de Dagobert, on l’enterra dans le jardin, on dressa une belle sépulture digne de lui et l’on prépara un diner de funérailles. Dagobert avait été plus qu’un compagnon. Sa disparition, quoique triste et peut-être injuste, était un évènement qui avait du sens dans cet univers, et ils devaient questionner ce sens plutôt que de se murer dans un refus capricieux. Ils devaient vivre avec ce deuil et en grandir afin que grandisse encore l’aura de Dagobert.  Complètement épuisé, Samuel s’endormit pendant le repas. Inquiets, agités, les parents de Samuel le portèrent jusque dans son lit. L’enfant fit un rêve. Un rêve qui était l’annonce terrible d’évènements qui allaient faire sombrer cette charmante famille. Tout à coup, Simon de Peyrac allait se retrouver dans une situation paradoxale et douloureuse de victime, lui le spécialiste du rêve et du cauchemar, mais non pas en tant que thérapeute comme il l’aurait fallu, mais en tant qu’anthropologue poète et farfelu… il allait se retrouver lui-même dans le cas horrible de tant de gens qui l’avaient fait sourire, ces gens qui le contactaient comme spécialiste des cauchemars et que lui, Simon de Peyrac, renvoyait inlassablement, vers des amis psychiatres…



Ce matin, quand Samuel se réveille, il a une drôle d’impression… Il croit ressentir une présence dans le salon… Une présence familière et réconfortante… Samuel descend et, dans le salon, il croit reconnaitre là-bas… Il détourne alors la tête, pris de nausée. Samuel vient de reconnaitre son chien empaillé ! Il n’ose plus regarder dans cette direction où se trouvait la forme immobile, figée dans une pose absolument pas naturelle, mais donnant en même temps une telle impression de vie !... Qui a pu avoir cette étrange idée de déterrer son chien pour le faire empailler ? Samuel sent son cœur battre la chamade. Ce ne peut pas être ses parents qui auraient commis un tel acte insensé… Samuel tremble de tout son corps. Soudain il s’aperçoit qu’il fait encore nuit noire dehors. Il est seul dans le salon, ses parents doivent dormir profondément. Une lune orangée éclaire violemment l’intérieur du salon. Et la lumière lunaire semble designer Dagobert ressuscité de cette manière obscène. Samuel a envie de hurler. D’ailleurs il hurle. De toutes ses forces, Samuel hurle, le sang bat à ses oreilles et la sueur coule dans son dos, Ses parents sont maintenant près de lui, impressionnés. Ses parents avaient accouru dans la chambre quasiment aux premiers cris, comme s’ils savaient, inconsciemment, que leur fils aurait un cauchemar cette nuit. Ils s’étaient précipité près du lit pour réveiller leur fils qui hurlait et se débattait avec une énergie spectaculaire. Ils avaient eu du mal à le réveiller. Ils en avaient presque eu peur. Cependant Simon et Renata avaient passé tellement de journées et de nuits entières à se tenir près de leur fils encore bébé, diagnostiqué autiste, ils n’étaient pas du genre à céder à la panique mais plutôt à regrouper leurs forces et bander leur volonté pour atteindre leur objectif.



Le lendemain, Simon et son fils eurent une discussion. Simon se demandait en fait si ce rêve n’était pas simplement l’expression inconsciente d’un désir mal assumé. Samuel, abasourdi, rétorqua qu’il ne voulait en aucun cas qu’on naturalise son chien ! Samuel commença par rire nerveusement en parlant de ce sujet qui le mettait mal a l’aise. Et finalement Samuel et son père se mirent à rire de bon cœur. Ils ne pouvaient plus s’arrêter. Quand Renata les surprit les deux en train de rouler par terre, a moitie morts de rire, elle sut que le plus dur était passé. Le reste de la journée passa sereinement, et au moment du coucher, Samuel gagna son lit sans le moindre état d’âme. Ses parents étaient un tout petit nerveux, toutefois ils étaient confiants. D’abord, Samuel s’enfonça rapidement dans un sommeil ténébreux et sans rêve.



Cette fois-ci, quand Samuel se réveille, il s’assure que ce n’est pas encore le milieu de la nuit. Un soleil radieux brille déjà et Samuel sent l’odeur du pain grillé que ses parents sont en train de préparer. De bonne humeur, Samuel descend dans le salon. Il entend ses parents s’activer dans la cuisine. Mais quelque chose retient son attention dans le salon. Là-bas… Au même endroit… Il sait que c’est son chien, empaillé, alors il détourne la tête. À la douleur du deuil se mélange un étrange sentiment d’horreur. Et subitement, Samuel se révolte contre ce malaise qui le submerge. Il se force à regarder la forme repoussante… On dirait que le chien a été écartelé ou crucifié avant d’être empaillé… Et Samuel remarque que cette drôle de forme pétrifiée est dans le fauteuil du salon. Non pas assise confortablement dans le fauteuil, mais posée, comme une croix… Samuel s’approche. Il essaie de ne pas prêter attention à son cœur qui tonne dans sa poitrine et à ses jambes qui flageolent. Samuel se rapproche car quelque chose l’intrigue dans cette forme familière qui semble l’appeler. Il arrive près du fauteuil et il peut voir enfin ce qui lui fait se dresser les cheveux sur la tête, littéralement, il sent la peau de son crane se crisper et ses cheveux léviter ! Ce n’est pas un chien qui est empaillé là, immobile, prisonnier pour toujours de cette immobilité macabre, mais c’est un enfant qui est empaillé là, c’est lui, c’est Samuel.

lundi 30 octobre 2017

Les doigts du démon



Les doigts du démon


Devant la rivière, Malaurie se souvient. Faire le bien, c’est ce qu’elle avait toujours voulu faire. Elle se tord les doigts. Se tord ces doigts du démon, comme elle les appelle. Toute sa vie a toujours rejoué la même scène. Hier encore, Malaurie apportait des fleurs à un ancien collègue… Il portait le deuil de sa femme. Les doigts du démon lui firent écraser les fleurs contre le torse du collègue. Ce dernier réussit à sourire avec indulgence. Alors les doigts du démon réussirent à s’emparer de sa gorge et de sa langue et de sa voix et Malaurie s’entendit énoncer une bêtise comme : Ces fleurs étaient éphémères, ainsi votre défunte femme, euh… et si le collègue en deuil eut encore la force de hausser les épaules et de pardonner la maladresse de Malaurie, les doigts du démon se tordirent sur son visage rougissant et lui jurèrent que la prochaine fois, ils sauraient sérieusement offenser ce collègue. Malaurie se souvient de sa fuite éperdue alors que le collègue, penaud, tentait encore de la rassurer. D’aussi loin que Malaurie se souvenait, les doigts du démon avaient toujours été là, contre elle… Les doigts du bon dieu, jamais ne s’étaient interposés. Jamais ils n’avaient réparé.

Devant la rivière, Malaurie tend les bras… Les doigts du démon ne se manifestent pas. Elle se souvient. Elle se souvient de l’orphelinat. Elle n’y était pas malheureuse. Elle était trop petite pour penser à se plaindre de son sort. Elle apprenait à peine à entendre la voix qui parlait dans sa tête. Et cette voix disait des jolies choses, que l’herbe était douce et tiède et que c’était bon de courir pieds-nus dedans… Cependant les sœurs pensaient que Malaurie devait trouver une famille d’adoption, Et son futur père arriva un beau jour dans la cour, et les sœurs lui présentèrent Malaurie. La petite fille avait peur de cet homme qui avait l’air tellement triste et tellement seul. Elle pensait que ce devait être dur d’être l’enfant d’un homme pareil. Mais la voix dans sa tête lui souffla aussi que cet homme était triste et seul et que l’arrivée d’une petite fille dans sa vie pourrait le rendre heureux. Alors elle manifesta beaucoup de joie et de bonne volonté pour devenir la fille de l’homme triste et seul. Elle vécut son enfance avec cet homme calme et travailleur et son épouse calme et travailleuse dans un ennui triste et profond… Souvent elle pensait qu’elle voulait s’en fuir, qu’elle n’aimait pas vraiment ces parents auxquels, pourtant, elle s’était attachée. Oh elle voulait tellement s’enfuir. Mais elle avait bon cœur. Et on ne lui avait pas appris qu’on ne doit pas feindre l’affection. Elle n’avait jamais aimé cet homme si terne et si triste… mais elle avait aimé son papa. Toute son enfance, elle avait été incertaine et mal à l’aise car, contrairement aux autres enfants, elle avait choisi ce papa. Alors elle l’aimait. Les relations dans cette petite famille n’étaient pas heureuses. Malaurie essayait d’améliorer les choses, et peu à peu, elle fit connaissance avec les doigts du démon. Plus elle voulait améliorer les choses, et plus ces doigts maladroits les abimaient…Le papa était triste et terne et il était devenu alcoolique et brutal. Comme si son cœur de père comprenait parfaitement ce qui se passait dans le cœur de sa fille. Alors il s’emplissait d’amertume et de colère. Alors avec le temps, il se détesta lui-même de plus en plus. Alors il se suicida. Son épouse accusa Malaurie, à mots voilés, et la petite âgée de seulement quinze ans s’en fuit, de nouveau orpheline, se sentant terriblement coupable, et ne comprenant pas comment tant de mal avait pu sortir de son propre cœur qui ne voulait que le bien… Elle n’accusait pas encore les doigts du démon.

Devant la rivière, Malaurie se souvient. Ses mains, ses doigts tiennent la rambarde avec fermeté, sans aucune maladresse. Les doigts du démon lui permettront de passer, Malaurie le sait. Et elle se souvient. Toute sa vie, c’étaient des choix qu’elle faisait dans des situations qu’elle n’avait pas choisies, à chaque fois elle essayait de se montrer la plus juste et la plus bienfaisante possible, et à chaque fois les doigts du démon déchiraient son ouvrage et le lui lançaient à la figure. Malaurie se souvient de Nestor, ce garçon qui l’avait invitée au bal. Elle était si timide, elle ne voulait pas accepter, elle avait trop peur. Mais Nestor lui plaisait tellement. Alors elle finit par accepter, à contrecœur, et quand elle arriva, elle était ivre. Elle avait bu pour se donner courage. Étaient-ce les doigts du démon qui lui avaient vidé tout cet alcool dans l’estomac, ou s’étaient-ils déchaînés juste après, une fois libres ? Malaurie avait tellement bu qu’elle criait et riait comme une sauvage, les autres jeunes gens la repoussaient, quant à Nestor, elle ne le revit plus jamais. Elle tenta de l’appeler, de lui écrire, de lui expliquer… mais il avait disparu, il avait préféré ne plus la revoir.

Malaurie vient de passer par-dessus la rambarde. Les doigts du démon l’ont parfaitement aidée. Elle entend le courant impétueux de la rivière qui remplit la nuit. Elle se tient encore d’une main, Elle se souvient. Elle avait tenté des études de médecine. Malheureusement elle manquait d’argent, de temps, de talent... Elle trouva ces études difficiles et elle préféra devenir infirmière malgré la petite voix qui pleurait au fond de son cœur. Elle devint infirmière et elle crut sentir les doigts du démon se réjouir.  Elle travailla de son mieux à soigner des patients qui étaient mal à l’aise avec cette infirmière timide et maladroite. Malaurie avait honte d’elle et se montrait craintive. Ses patients étaient agacés. Plus elle voulait bien faire, plus elle tremblait et hésitait, et plus elle se faisait rejeter. Et pourtant, que de victoires n’obtint-elle pas à dompter ces doigts du démon ! Elle réussit souvent très bien à prendre soin de patients qui l’auraient félicitée s’ils avaient su quels exploits elle accomplissait en imposant sa volonté aux doigts du démon. Malaurie se souvient de cette vielle dame, Nadine, qui avait besoin de piqures trois fois par jour.  Nadine vivait avec des chats siamois et Malaurie avait peur de ces chats. Alors elle prenait des calmants avant d’arriver chez la vieille dame qui se moquait d’elle. En vérité, Malaurie avait une vraie phobie qui lui aurait demandé de vrais soins, mais elle ne le savait pas.  Chez Nadine, une fois, elle dut courir aux toilettes pour vomir. Elle était tellement faible qu’elle ne put nettoyer et elle tanguait dans l’appartement en murmurant des excuses que la vieille dame, fortement irritée, exaspérée, ne voulait pas entendre. Cette dernière fit tout pour la faire renvoyer de son travail. Malaurie non seulement perdit sa place mais eut une telle réputation dans la ville quelle dut déménager très loin.

Malaurie a le corps penché au-dessus des remous qui la fascinent. Elle se souvient. Barbara avait été sa meilleure amie. Malaurie avait réussi à se faire une vraie amie : quel triomphe face aux doigts du démon ! Malaurie se souvient. Cela s’était imposé comme une évidence, elle était devenue tutrice en prison, là où elle rencontrait sans arrêt des gens comme elle, pressés par le démon, mais de façon tellement pire ! Elle rencontra d’innombrables braves gens, bousculés par la vie, qui tout en se débattant pour construire quelque chose, se retrouvaient piégés dans un rôle dont ils ne voulaient pas, et plus ils tentaient de rejeter ce rôle qui se collait à eux comme un parasite, plus ils s’engluaient dans des histoires sordides qui finissaient en prison.  Barbara était la première détenue que Malaurie avait fait sortir de prison. Barbara était devenue une amie pour la vie. Barbara comprenait Malaurie. Et un jour, Barbara tomba malade, gravement. Malaurie se devait de l’accompagner à l’hôpital, d’être là à ses côtés, mais elle avait peur, Malaurie, traumatisée par les hôpitaux… elle arrivait au mieux à envoyer un colis ou à téléphoner, furtivement, et de raccrocher hâtivement… Elle promettait sans cesse de passer et elle ne passait jamais rendre visite à Barbara... Finalement, heureusement, Barbara guérit. Barbara sortit de l’hôpital et traversa la place où Malaurie l’attendait avec un immense bouquet de fleurs, de fleurs des champs, les préférées de Barbara. Cette dernière passa devant son ancienne amie comme si elle ne la connaissait pas. Les deux femmes ne se revirent plus jamais.

Malaurie avait serré les dents toute sa vie contre les coups du sort, trouvant de plus en plus irréel cet élan sincère qui la poussait à prendre soin de la vie et des autres… Même en se cachant, le bien qu’elle essayait de faire était brisé par les doigts du démon… Quel que fût le chemin qu’elle choisissait, il était plein des embuches dressées par les doigts du démon… Et elle se demande aujourd’hui à quoi bon se relever sans cesse, en boitant, sous les rires et les injures de ceux-là même qu’elle avait voulu assister…

Alors Malaurie est devant la rivière et, pour la première fois, elle se sent libre de penser et d’obtenir ce qu’elle veut. Ce qu’elle veut, c’est sauter, détruire cette vie haïe, et disparaitre. Malaurie entend encore la petite voix de son cœur. Cette petite voix qui réfléchit à la meilleure décision à prendre, maintenant qu’elle est libre. Est-ce mal de sauter ? Est-ce bien ? Si c’est bien, les doigts du démon tendront des fils et tout un filet qui l’empêcheront de se noyer dans la rivière. Malaurie prend son élan, curieuse.