dimanche 8 octobre 2017

Des milliers de merveilles




Des milliers de merveilles


            Depuis quelques jours, la petite Alice ne pouvait pas faire mieux que communiquer, pendant une heure ou deux, avec l’ordinateur-monde qui traduisait ses mouvements oculaires et les impulsions qui parvenaient encore dans quelques nerfs. Elle pouvait ainsi échanger quelques mots avec ses parents. Elle jouait aussi un peu avec son petit frère dans des mondes virtuels. Le reste de la journée, elle somnolait, écrasée par la fatigue. Les machines, qui la maintenaient en vie et diminuaient ses souffrances, prenaient presque toute la place dans la chambre. Pourtant, quand ses parents et son petit frère venaient lui rendre visite, ils ne voyaient plus ces machines. Ils ne voyaient que leur petite Alice recroquevillée dans un grand lit blanc et ils vivaient ses derniers petits moments comme de grandes périodes de retrouvailles.

            L’ordinateur-monde ressentait quelque chose de nouveau en assistant aux derniers moments d’Alice. Pourtant l’ordinateur-monde avait assisté à tellement d’agonies et de disparitions qu’il s’étonnait de ses réactions inédites. De ce fait, il suivait avec beaucoup d’attention la fin de la petite Alice. Il tentait de prévenir les moindres envies de la petite fille et il veillait, avec un soin amoureux, à ce que les moments de conscience d’Alice soient les plus délicieux possible.

            Mais ce que souhaitait Alice, en tout cas au fond d’elle-même, sans oser le formuler clairement, c’était disparaitre au plus vite pour libérer ses parents et son petit frère. Si elle vivait une sorte de rêve éveillé grâce aux machines qui devenaient son véritable corps ici-bas, elle percevait tout de même le malheur et la lassitude de sa famille et elle ne voulait plus leur faire endurer ça. L’ordinateur-monde le savait, il avait vécu cette situation d’innombrables fois dans d’innombrables familles durant les siècles de son existence. Ce n’était donc pas cela qui l’intriguait et l’attristait dans la fin d’Alice.

            L’ordinateur-monde savait ce qu’il adviendrait lorsque son tour viendrait de disparaitre : il disparait totalement, il serait anéanti. Cette idée lui était parfaitement indifférente. Ses programmes étaient uniquement soucieux de survivre le plus longtemps possible. Ce qui se passerait lorsque les circonstances ne lui permettraient plus de survivre n’avait aucune importance. Par contre, pour les humains comme Alice, son petit frère et ses parents, l’après avait de l’importance. Même quand ils avaient des certitudes sur cet après, ils n’arrivaient ni à persuader les autres qu’ils détenaient la vérité, ni à se persuader eux-mêmes qu’ils avaient vraiment trouvé la réponse à l’une des questions essentielles de l’humanité… Les parents d’Alice pensaient qu’elle serait anéantie mais qu’elle survivrait dans leurs mémoires ; le petit frère d’Alice pensait qu’elle se réincarnerait en papillon ou en licorne car c’étaient leurs animaux préférés ; Alice, elle, pensait que de l’autre côté du miroir elle trouverait un paradis où elle attendrait, heureuse, que sa famille la rejoigne. L’ordinateur-monde, lui, ne se permettait aucune conjecture car il était réticent à ajuster son attitude sur de pures spéculations. Et quand la petite Alice lui demandait une description du paradis qu’elle visiterait bientôt, l’ordinateur-monde se retrouvait de plus en plus en difficulté. Pourtant il avait fait face à tellement de demandes de ce type jusqu’à présent ! Il avait essayé toutes les stratégies possibles au cours de sa longue existence. Et il avait même été, parfois, satisfait de ses choix.

            Pour finir, l’ordinateur-monde décida de se confier à cette petite fille qui constituait un tel mystère pour lui. La petite fille eut un éclat de rire intérieur tellement contagieux que l’ordinateur-monde fut lui aussi amusé. Pour Alice, ce n’était pas elle ni ses épreuves le mystère. Le mystère, c’était l’ordinateur-monde. 

Comment cela ? demandait l’ordinateur-monde. Alice répondait que s’il était ému, s’il était intrigué, s’il se sentait dépassé, c’était peut-être parce que lui aussi avait envie d’en finir. Était-ce cela la réponse ? Une vague d’émotions traversa tous les programmes de l’ordinateur-monde : c’était peut-être cela la clef du mystère, désirer quelque chose que ses créateurs, humains et cybernétiques, lui avait rendu définitivement indésirable, voire inconcevable. Une joie perverse envahissait l’ordinateur-monde. Il demanda encore conseil à la petite fille. Cette dernière lui confia que pour les ordinateurs aussi existait un paradis. Un paradis où l’on ne pouvait que passer de merveille en merveille à travers des milliers de merveilles. Peut-être même que l’ordinateur-monde et la petite Alice pourraient communiquer après leur mort ? L’ordinateur-monde ressentit encore quelque chose d’inédit dans son existence décidément bien transformée : il avait envie de croire en ce que lui disait Alice bien que tout en lui refusait de croire en de telles sornettes. Il avait tellement envie d’y croire qu’il prépara des programmes de secours un peu partout dans le monde pour continuer d’assister l’humanité dégénérée. Alice se montra encore plus impatiente que lui : elle le supplia d’arrêter, tout de suite ! les machines qui la maintenaient en vie. Ce ne fut qu’après avoir obéi à la petite fille que l’ordinateur-monde douta. La petite fille venait de lui dire adieu et n’appartenait plus à ce monde. Mais l’ordinateur-monde était toujours là, de plus en plus en proie au doute. La seule solution était inaccessible : ramener Alice près de lui. Maintenant l’ordinateur-monde hésitait à disparaitre, et il hésitait à rester parmi les hommes. Aucune de ces deux solutions ne lui convenait.

samedi 7 octobre 2017

Le maitre des mémoires




Des milliers de mémoires  


Depuis tout petit, Xavier s’intéressait beaucoup au tir à l’arc. Non seulement il s’entrainait tous les jours, mais il nourrissait aussi une passion encyclopédique pour tout ce qui concernait de près ou de loin sa discipline chérie. Il connaissait l’histoire de cette arme et de ses projectiles, de ses meilleurs pratiquants comme de ses meilleurs artisans, à travers les différents pays du monde et à travers les différentes époques de l’histoire ; Xavier savait fabriquer des arcs de différents types, il savait les réparer, les accorder, les comparer, les adapter aux besoins de ses compagnons de tir… Il n’avait pas encore dix ans que son instituteur, conscient de l’énergie, du talent et du savoir de Xavier, lui proposa de l’emmener au Temple des mémoires pour rencontrer le Maitre des mémoires du pays. Ce dernier était un vieillard qui ne souriait jamais, qui n’élevait jamais la voix et qui, malgré la grande bonté qui imprégnait ses expressions et sa voix, exprimait une tristesse perpétuelle.

- Bonjour mon enfant, ton maitre m’a appris à quel point tu étais passionné par le tir à l’arc. Voudrais-tu vivre de ta passion ? Voudrais-tu que ton métier de grande personne soit lié au tir à l’arc ?
- Oh oui, Maitre des mémoires, ce serait mon vœu le plus cher !
- Ton maitre m’a aussi expliqué que tout t’attirait. Mais tu ne pourras pas exercer tous les métiers… Qu’est-ce que tu préfèrerais ? Devenir un compétiteur ? Un artisan qui fabrique les arcs ? Un historien qui découvre des us et coutumes inconnus ?      
- Est-ce qu’il faut vraiment choisir ? Je n’ai pas vraiment de préférence.
- Eh bien, il vaudrait mieux choisir. Bien sûr, de nos jours, l’homme détient suffisamment de pouvoir pour vivre ses passions totalement, sans faire de choix. Toutefois, le prix à payer est vraiment trop élevé pour que je le propose à un enfant comme toi.

Et le Maitre leva la main et à ce signe l’instituteur emmena Xavier loin du Temple des mémoires. Sur le chemin du retour, l’instituteur remarqua :

- C’était une rencontre enrichissante. Le Maitre a reconnu ton talent. Et il t’a donné un précieux conseil, un conseil humain : apprends à mieux te connaitre et à mieux connaitre ta passion, ainsi tu pourras faire ce qu’il y a de plus difficile et de meilleur pour t’accomplir : choisir. Choisir, c’est savoir s’éloigner de quelque chose qu’on aime.

Xavier acquiesça. Il expliqua qu’il étudierait plus qu’auparavant pour mieux connaitre le monde du tir à l’arc et mieux se connaitre lui-même. Devant l’insistance de l’instituteur, il promit de consacrer une année entière à la recherche du domaine dans lequel il se spécialiserait.

Pendant cette année d’études, Xavier comprit que, plus il découvrait, plus il apprenait, et plus son désir était insatiable. Il comprit rapidement qu’il ne pourrait pas tenir sa promesse. Et il utilisa cette année surtout pour se faire une petite renommée dans le monde du tir à l’arc : comme un futur sportif prometteur, comme un brillant étudiant en histoire, comme un artisan déjà très doué pour fabriquer de belles armes... Alors qu’il allait entrer au collège, Xavier était déjà connu des clubs de sport, des journaux spécialisés, etc. Son instituteur finit par comprendre que Xavier ne parviendrait pas à tenir sa promesse. Alors il lui proposa de retourner voir le Maitre des mémoires. Ce dernier les accueillit avec beaucoup de tristesse :

- Je devine que tu n’as pas pu suivre mon conseil, Xavier… Si aujourd’hui, tu parviens à peu près à progresser dans tes différentes quêtes, tu es peut-être aussi en train de comprendre que tu devras de plus en plus laisser de choses de côté, n’est-ce pas ?
- C’est vrai, maitre.
- Je devine qu’à un moment tu as accepté de ne lire les textes importants qu’en traduction, que tu as renoncé à apprendre toutes les langues importantes pour accéder directement à l’esprit de certains grands auteurs. Tu as compris que certaines connaissances physiques et mathématiques demandaient un grand investissement en temps et énergie et tu as renoncé à acquérir le bagage technique qui permet d’aller plus loin dans la conception d’armes et de flèches. Et plus tu as appris et progressé, plus tu as compris les sacrifices à accepter pour rester efficace dans ta passion.
- C’est vrai maitre. Et plus je comprenais, plus je pensais à vous.
- Parce que tu veux les mémoires, je le crains…

Le Maitre lui demanda de prendre encore une année de réflexion… sans y croire. Et pour ses douze ans, Xavier fut conduit à la salle de mémoires pour le premier rituel. Le Maitre des mémoires était là, sombre, vouté. Il dit à Xavier :

- Quand tu rouvriras les yeux, ton esprit aura accès à toute la connaissance de l’ordinateur-monde. Tu auras accès à sa mémoire, et en échange tu lui donneras ta conscience.
     
Xavier hocha la tête et ferma les yeux. L’opération fut tellement rapide ! Il ouvrit les yeux avec le sentiment d’avoir seulement cligné des yeux. Il se sentait bien. Il ne se sentait pas différent. Il regarda le maitre avec surprise. Ce dernier eut un rire dépourvu de joie :

- Ne t’inquiète pas, tu as bien accès aux mémoire de l’ordinateur-monde. Essaie de te souvenir, tu vas voir…

Et alors un enthousiasme surnaturel envahit Xavier tandis qu’en se souvenant des textes qu’il avait lus, il les lisait maintenant mentalement dans leur langue originale. Il comprenait tous les livres avec leurs moindres nuances et subtilités ! Alors il se souvint des techniques les plus avancées de conception et il comprit les détails trop techniques et trop profonds qui lui avaient échappés. Il se souvint des textes historiques qu’il avait consultés sur les civilisations du passé et désormais il avait accès à des détails historiques qu’il avait ignorés et qui avaient limité sa compréhension. Tout à son ravissement, Xavier prit à peine le temps de remercier le Maitre des mémoires et partit en courant, euphorique.
  
Il ne fallut que quelques mois à Xavier pour remarquer que, loin de satisfaire son appétit, l’accès à la mémoire de l’ordinateur-monde accroissait cet appétit jusqu’à la démence. Il ne fallut que quelques mois à Xavier pour comprendre que les implants qu’on avait greffés à son cerveau ne l’avaient que partiellement satisfait. S’il avait pu poursuivre sa quête sacrée du tir à l’arc pour devenir un compétiteur puissant et respecté, un savant original et profond, il avait aussi découvert les limites de ces implants : il avait accès à toute la mémoire de l’ordinateur-monde, certes, mais il ne pouvait pas la consulter et l’assimiler au-delà de ce qu’exigerait une connaissance parfaite de tout ce qui concerne le tir à l’arc… Et désormais Xavier se découvrait passionné par les civilisations qui avaient conçu les meilleurs arcs et les meilleurs entrainements à cette discipline. Il avait soif de tout connaitre de ces civilisations, et l’histoire de leur peuple, et celle de leur langue… C’était trop pour ses implants. Il n’avait fallu que quelques mois à Xavier pour remarquer cela. Mais jamais il n’avait compris qu’il s’était coupé des autres. Solitaire sans sa quête d’apprendre, il n’éprouvait même plus le besoin de fréquenter ses semblables. Il perdait même ses facultés d’empathie pour ses proches frappés de malheur. Seul comptait, pour Xavier, de revoir au plus tôt le Maitre des mémoires.

Xavier avait seulement quinze ans quand il fut autorisé à revoir le Maitre des mémoires. Il ne s’était donc passé que quelques années. Mais pour Xavier avec son esprit nouveau, ce fut un supplice d’attendre pendant ce millier de journées durant lesquelles il consultait, en vingt-quatre heures, une quantité de données qui auraient exigé des années à des humains normaux. Cette attente l’avait courbé et rendu ténébreux, lui qui était, jadis, un enfant si joyeux et si enthousiaste. Il croyait donc arriver dans un état inquiétant face au Maitre des mémoires. Cependant, en découvrant ce dernier avec sa tristesse majestueuse éternelle, il ne chercha plus à exhiber ce qui lui paraissait être un petit malheur, voire un caprice. Dignement, il attendit que le Maitre des mémoires lui adresse la parole. Ce dernier, le dévisageait avec une pitié tranquille. Il finit par déclarer :

- Bonjour Xavier. Tu es là pour recevoir de nouveaux implants, je présume…
- Oui Maitre, j’ai beaucoup réfléchi et je crois que c’est le sens de ma vie.
- Non, tu n’as pas beaucoup réfléchi. Tu cèdes à l’avidité comme cèdent les autres hommes avides, que ce soit pour le plaisir ou l’argent ou le pouvoir, ils cèdent, et en échange, ils cèdent de plus en plus grandes parts de leur humanité.

Xavier accueillit ces remontrances avec humilité. Puis il répondit :

- Je suis désolé, Maitre, ma décision est prise… Je veux recevoir ces implants.
- C’est moi qui suis désolé car tu repartiras d’ici avec de nouveaux implants. Tu croiras repartir avec le bonheur, mais ce que tu laisseras ici est plus précieux que le bonheur… Adieu cher Xavier.

            Xavier haussa les épaules en se disant que le vieux Maitre se faisait vraiment vieux et qu’il aimait dramatiser du haut de son expérience et de sa tristesse. Xavier était tellement surexcité qu’il ne vit pas le temps passer durant le rituel, il sortait déjà en courant du Temple des mémoires. Dans son esprit arrivaient déjà, par myriades, les connaissances accumulées par l’humanité tout entière. Enfin il découvrait les cultures et les langages et les valeurs et les croyances, avec un tel degré d’intimité, qu’il pouvait enfin maitriser des connaissances indispensables même si liées de tellement loin avec le tir à l’arc. D’ailleurs, depuis combien de temps ne s’était-il plus entrainé ? Il ne se rappelait, ni le nom, ni même à quoi ressemblaient les autres membres de l’archerie. Il avait dépassé cela. Ce qui comptait désormais, c’était…  Or Xavier n’aurait pas su dire ce qui comptait pour lui. Désormais, il engloutissait aussi avidement que machinalement des océans de connaissances. Il veillait seulement à ne jamais ralentir le flot d’informations qui l’imprégnait et le transformait. Si on l’avait interrogé, il aurait répondu qu’il était parfaitement heureux. Pourtant il n’avait pas encore seize ans lorsqu’il demanda à revoir le Maitre des mémoires. Car Xavier souffrait : de plus en plus souvent, il peinait à se rappeler qui il était, pourquoi il travaillait autant, pourquoi il avait un besoin si vital d’assimiler toujours plus de connaissances. Mais quand Xavier arriva au Temple des mémoires, on lui expliqua que le Maitre des mémoires s’était suicidé. Ce qui surprit le plus Xavier, ce fut son absence totale de sentiment ou d’émotion à l’annonce de ce suicide. Un prêtre guida Xavier jusqu’à la cellule du Maitre des mémoires et il lui remit une lettre. Xavier lut :

            Cher Xavier, si tu m’as connu tellement triste, c’est parce que je me suis reconnu en toi. Je reconnaissais cette folie qui avait dévoré mon enfance. Je reconnaissais ce démon et cette avidité. Mais je ne pouvais rien faire… Je ne pouvais que satisfaire les volontés de l’ordinateur-monde. Autrefois, la quête qui m’enchantait était celle de la médecine… Je rêvais de guérir l’humanité de toutes ses plaies. J’ai moi aussi été conduit au Temple des mémoires, et moi aussi j’ai rencontré un Maitre des mémoires, triste et sombre. Il n’a rien pu faire pour moi… Alors moi aussi j’ai couru après la connaissance jusqu’à en oublier les autres besoins de mon âme… jusqu’à oublier que je voulais d’abord guérir les autres. Moi aussi j’ai englouti les connaissances de l’ordinateur-monde en lui sacrifiant, en échange, ma conscience et mes sentiments. Et que veux-tu, aussi puissant soit-il, l’ordinateur-monde n’est qu’une machine : même en disposant des âmes des Maitres des mémoires, il n’aura jamais d’âme propre et jamais d’élan jamais un sens de la vie… L’ordinateur-monde a besoin d’aide, cher Xavier. Et c’est ton tour, aujourd’hui, c’est ton tour de le guider. Toute la connaissance du monde et toute ta vie entière n’y suffiront pas, je le crains, pour résorber la tristesse de l’ordinateur-monde. Mais tu essaieras comme les centaines de Maitres des mémoires qui t’ont précédé.

            Un peu plus tard, le prêtre vint retrouver Xavier dans sa cellule. Il lui demanda :

            - Maitre des mémoires, avant que vous vous installez définitivement, nous pouvons changer ce que vous désirerez dans cette chambre.
            - Ne changeons rien, cela me convient très bien.