samedi 9 décembre 2017

Les passeurs




Les passeurs



Le monde était redevenu multiple. Les passagers se mouvaient de monde en monde. Et les passeurs assuraient les rites de passage. La plupart des jeunes gens étaient des passagers. Assez rapidement, il se fixaient dans un monde. Puis ils prenaient de l’âge, ils s’attachaient à leur monde, ils n’avaient plus envie de changer. Ceux qui étaient heureux pensaient qu’ils n’allaient pas prendre de risque au nom d’un autre bonheur ou au nom de la vérité. Ceux qui étaient malheureux se disaient qu’ils étaient fatigués et qu’ils préféraient souffrir dans un monde qu’ils avaient appris à connaitre plutôt que de risquer un malheur plus grand ailleurs.

Le monde était redevenu multiple. Les passeurs vivaient une vie entière entre des mondes indéterminés. Ils avaient découvert, enfants, que le monde était un tapis vivant sous un dôme auquel des êtres insaisissables avaient accroché des paillettes, et en même temps ils avaient découvert que le monde était un grain de poussière perdu dans un cosmos presque infini et presque vide. Et ils avaient découvert, enfants, que le monde était une boule d’argile pétrie par un créateur insaisissable mais qu’on représentait en général avec une grande barbe blanche, et en même temps ils avaient découvert que le monde était le fruit absurde du hasard et de la matière. Et ils avaient découvert, enfants, que la vie se générait toute seule à partir des infusoires, et en même temps ils avaient découvert que la vie n’était rien d’autre que la réplication mécanique de réactions chimiques. Et comme le monde était redevenu multiple, les passeurs ne pouvaient plus choisir quel monde il leur fallait élire : les expériences validaient toutes les hypothèses. Ah oui, le temps était passé de ces expériences définitives qui validaient des modelés uniques.

Le monde était redevenu multiple. Et les passeurs étaient les malheureux de ce monde multiple. Car ils ne voulaient pas fermer les yeux. Ils ne voulaient pas rejeter. Et le monde multiple les empêchait d’élire une vérité. Il n’y avait plus de vérité. Il n’y avait plus que des mensonges. Multiples.

Le monde multiple choisissait les passeurs parmi les plus malades des hommes : ils ne voulaient ni le bonheur ni la justice. Ils étaient assoiffés de vérité, alors une seule vérité misérable et malheureuse les aurait rassasiés. Et ils préféraient connaitre cette vérité misérable et malheureuse plutôt que de vivre des dizaines de mensonges qui les auraient rendus grands et heureux ! Tels étaient les passeurs. De grotesque survivances du passé. Quand le monde n’était pas multiple.

Le monde multiple choisissait les passeurs. Et les passeurs ne choisissaient pas de monde. Voilà pourquoi ils ne s’attachaient à rien ni à personne. Voilà pourquoi ils pouvaient consacrer leur vie à passer de monde en monde avec toujours les mêmes yeux étonnés et les mêmes questions pleines d’attente. Et jamais ils ne pourraient s’extraire de ces chaines d’illusions pour trouver ce qui était caché derrière tout cela.

Et un jour, un passeur qui se présentait sous le nom de Dostoïevski, oui, le même nom que l’immense écrivain russe, ce passeur envoya un message à tous les autres passeurs, le message que voici : Ne soyez plus troublés par tous ces mondes et toutes ces vérités ! Car si le monde est redevenu multiple, comme il l’était probablement depuis toujours, en vérité cela n’a aucune importance ! Ce qui est important, c’est que derrière ce monde multiple qui vous laisse indécis se cache une unique vérité, celle d’un unique créateur qui vous aime. Les passeurs hésitaient á rire de cet énorme pied-de-nez. Il y avait bien certains des mondes dont ils protégeaient l’accès, qui défendaient ce type de message. Mais jamais un passeur ne s’était risqué à adhérer à quelque message que ce soit… 

Les passeurs n’eurent pas le temps de réagir, déjà un autre passeur, qui se présentait sous le nom de Tchekhov, prétendait que ce créateur-là était mort depuis longtemps et que c’était au tour des hommes de créer… Et alors de plus en plus de passeurs se mirent à emprunter le nom d’un grand écrivain disparu pour défendre un message auquel personne ne croyait. Dans cette jungle de messages contradictoires, parfois des passagers s’arrêtaient… et parfois se sentaient bien… et alors ils finissaient leur vie avec les passeurs, dans un doute à la fois désespéré et drolatique.

vendredi 1 décembre 2017

L’anneau de visibilité



L’anneau de visibilité






Lorsque Amélie se retrouva enceinte, elle ne remarqua rien. Son ventre restait plat. Et ses menstruations qui avait toujours été très irrégulières avaient simplement pris du retard. Après quelques mois, Amélie se découvrait plus fatiguée que d’habitude et se réveillait le matin avec des nausées. Le médecin ne pensa pas tout de suite à une grossesse. Mais au fil des questions et de l’examen, moitié blaguant, le médecin émit cette hypothèse d’une grossesse. Et ce fut une fois la supposition entendue à haute voix qu’Amélie et son médecin comprirent que c’était probablement ça ! Quelques minutes plus tard, le test confirma la grossesse. Amélie était enceinte. Sa petite fille Absinthe avait failli arriver au monde sans que personne ne s’y attende ! Elle avait pris racine dans le ventre de sa maman et avait grandi jusque devenir un joli fœtus de six mois en toute invisibilité ! Et c’est ainsi qu’Absinthe expliquait, avec un sourire amer, que depuis toute petite, depuis toute fœtus, elle faisait partie de ces personnes qu’on ne remarquait jamais, qu’on ne voyait même pas, une fille invisible. Elle pouvait le répéter à l’envi, ses interlocuteurs ne se souvenaient jamais quelle avait raconté cette histoire…



Absinthe avait connu ces longues heures à l’école sans que personne ne s’aperçoive de son existence, ni ses camarades de classe ni même l’institutrice, qui était toujours un peu gênée lorsqu’elle recevait Amélie, la maman, pour faire un bilan du trimestre : l’institutrice avait le plus grand mal à se souvenir de cette élève… Une fois, Absinthe s’était perdue sans que ses parents ne s’en rendent compte de la journée… et quand elle avait pu, seule, revenir à la maison, la vie avait poursuivi tranquillement son cours, personne n’avait jamais remarqué son absence. Puis elle avait grandi, elle n’avait pas connu ces amitiés de collège ou de lycée, elle n’avait bien sûr jamais plu à un garçon, et si elle avait pu s’amouracher une ou deux fois, jamais le garçon n’aurait deviné qu’il suscitait de l’intérêt chez cette fille qui n’existait pas.



 Absinthe avait poursuivi ses études, parfois même avec quelques résultats brillants, puis elle avait décroché un bon emploi de chercheuse dans un laboratoire réputé où l’on ne se plaignait jamais de son travail, c’est-à-dire quelle travaillait très bien mais on n’avait pas l’occasion de s’en aviser. Quand les collègues organisaient une soirée, jamais ils ne pensaient à l’inviter. Elle n’existait pas. Et ce n’était pas quelle était bête ou laide, elle était plutôt mignonne et elle avait de l’esprit. Elle prenait même son sort tragique avec humour. Non, tout simplement personne ne s’apercevait de son existence. Cela la rendait mélancolique et, en même temps, cela la protégeait et elle menait une vie tranquille qu’elle consacrait à la lecture et aux promenades. Elle avait bien eu un chien… mais ce dernier s’était sauvé à l’âge d’un an et elle ne l’avait jamais retrouvé. Elle n’existait pas pour les chiens non plus…



Et un jour, alors qu’elle rentrait chez elle à pied, une heure de marche à travers les plus beaux parcs de la ville, quelques nouveaux livres dans son sac à main pour un weekend de lecture qui promettait d’être passionnant, voilà qu’un vieil homme l’interpellait. D’abord, avec l’habitude, Absinthe ne sen rendit même pas compte, habituée à ce que les appels ne s’adressent jamais à elle. Mais au bout de plusieurs répétitions, sur un ton plus appuyé mais toujours poli, Absinthe se retourna et se retrouva face à un vieil homme bizarre, plutôt charismatique, en treillis militaire. Peut-être un vieux gradé à la retraite ? L’homme lui fit : S’il vous plait, j’ai un service à vous demander. Cela fait des heures que j’erre dans ces rues à la recherche d’un visage qui m’inspire confiance… Plusieurs fois j’ai cru trouver la bonne personne mais à chaque fois, ou bien elle a eu peur, ou bien elle a parlé de manière à me faire perdre confiance… Avec vous c’est différent… Comme si, à la fois c’était important ce que j’ai à vous demander, et en même temps comme si vous ne… Comme si je n’existais pas vraiment, comme si vous ne vous retrouverez jamais lié à moi, compléta Absinthe en riant légèrement. Le vieil homme ouvrit la bouche, haussa les épaules, puis se mit à rire lui aussi finalement en disant : Eh bien oui ! C’est ça, dirait-on … Absinthe demanda quel service il attendait d’elle.



Absinthe devait aller à une cérémonie d’anniversaire. Un anniversaire pas très gai, l’anniversaire d’une mort… Il s’agissait du fils du vieil homme. Mais il ne pouvait pas se rendre en personne à cette cérémonie : une partie de ses proches le tenait pour responsable de la mort de son fils, tous ses proches le méprisaient et avaient coupé les ponts avec lui. Il tenait cependant à être présent d’une manière à cette cérémonie. Alors il trouvait quelqu’un qui déposerait une gerbe de fleurs à sa place.



Absinthe accepta de se rendre à cette cérémonie avec le bouquet de fleurs, d’écouter les hommages, de défiler devant l’icône et de déposer le bouquet de fleurs sous le portrait. Personne ne l’avait remarquée. Personne ne l’avait questionnée sur sa présence et sur son lien avec le défunt. Un peu plus tard, elle retrouva le vieil homme pour rendre compte de la cérémonie et l’assurer qu’elle avait bien pu déposer le bouquet de fleurs. Le vieil homme sourit, mais d’un sourire étrange. Comme s’il n’avait jamais douté du résultat, comme si tout allait de soi, comme si Absinthe ne faisait que rapporter ce qu’il savait déjà. Et tout à coup elle comprit. C’est seulement parce qu’elle était tellement invisible que le vieil homme l’avait choisie. Il avait déjà tourné le dos et s’en allait. Et Absinthe allait retourner à sa vie solitaire. Sa seule interaction avec le monde des hommes avait été de profiter de son pouvoir d’invisibilité pour rendre service à un vieil homme méprisé des siens… Et à sa grande surprise, Absinthe leva les yeux au ciel et hurla. Tout à coup les digues qui avaient toujours contenu ses frustrations et sa détresse avaient cédé. Elle hurlait dans la ville et les passants s’écartaient rapidement effrayés. Et là-bas, le vieil homme se retourna. Puis il revint vers la jeune femme. Il haussa les épaules. Puis très vite, il sortit un objet de sa poche, le tendit à la jeune femme en disant : Je vous remercie pour ce que vous avez fait mademoiselle. Acceptez ce présent, cela vous récompensera au-delà de toutes vos attentes, ha ha ha !



Le vieil homme était déjà reparti. Absinthe tenait dans sa main un petit anneau doré. Un petit anneau très brillant, dont le métal martelé se tordait selon des formes bizarres. Ce fut au tour d’Absinthe de hausser les épaules. Elle mit l’anneau à son doigt et l’oublia. Elle prit le même bus que tous les jours pour rentrer chez elle et elle s’oublia dans ses pensées. Alors, curieusement, elle ne remarqua pas toutes ces personnes qui la dévisageaient dans le bus. Tout à coup elle existait pour autrui. Mais il ne faudrait pas longtemps à la jeune femme pour réaliser que sa vie venait de changer. Le lendemain, Absinthe comprit assez vite qu’il se passait quelque chose de très inhabituel. On la remarquait, on lui parlait, on la complimentait au travail pour ses réussites, on la critiquait parfois aussi, mais pour l’encourager… Et des hommes l’abordaient, lui faisaient la cour, l’invitaient… Absinthe fut d’abord abasourdie, puis elle prit plaisir à vivre cette nouvelle vie. Elle apprit assez vite à communiquer avec toutes ces personnes avides de la rencontrer ou de la connaitre mieux. Cependant, après quelques jours d’euphorie, elle éprouva le besoin de se retrouver seule. Et elle constata que ce n’était pas facile. On lui téléphonait, on venait sonner à sa porte, on ne lui laissait plus de répit ! D’invisible elle était passée á l’extrême contraire… Et si cela était excitant, enthousiasmant, cela ne lui apportait pas le bonheur. Elle avait besoin de moments de solitude. Elle avait besoin de moments pendant lesquels on l’oubliait et on ne la remarquait pas du tout. Ces moments, elle les avait perdus…



Absinthe essaya diverses choses. Elle quitta la ville, elle alla en montagne pendant un week-end pluvieux au cours duquel elle s’attendait à ne croiser personne. Quelle erreur ! Avec son nouvel anneau magique, elle aurait pu aller au milieu du désert, elle y aurait quand même rencontré un groupe de touristes extatiques qui l’auraient suivie, entourée, choyée !... Absinthe commença alors à ressentir un agacement perpétuel devant cette nouvelle vie. Cela ne décourageait nullement tous ces gens de venir l’aborder, de lui parler, d’échanger avec elle. Elle en était même appréciée davantage et davantage recherchée. Au bout de quelques semaines, moralement épuisée, elle passa une soirée à boire avec des personnes qui disaient, sur un ton d’insupportable sincérité, qu’ils étaient ses amis, et elle s’endormit sur la table du bar. Elle fit un rêve. Dans ce rêve, le vieil homme tendait la main comme s’il redemandait son anneau. Absinthe se réveilla en sursaut, la tête qui tournait mais le cœur plein d’espoir. Elle regarda sa main un moment puis elle retira l’anneau doré. Mais elle ne put pas le retirer : l’anneau s’était incrusté dans sa chair. Elle tira avec violence, elle mouilla son doigt, elle fit tourner l’anneau dans tous les sens, rien n’y fit, l’anneau restait soudé à son doigt. Avec un frémissement horreur Absinthe se leva et rentra chez elle en titubant, des larmes plein les yeux, ne remarquant même pas les deux amis qui l’escortèrent jusqu’à chez elle, inquiets et bienveillants.



Avec le temps, Absinthe apprit à ne plus remarquer toutes ces personnes attentionnées qui l’entouraient. Elle apprit aussi à oublier cet anneau magique qui avait changé sa vie. Elle fit semblant. Elle fit semblant de vivre comme les autres, s’intéressant aux autres, se souciant des autres, et feignant d’accueillir les marques d’attention d’autrui avec respect et intérêt. Son être social était né trop tard, et l’anneau lui avait appris à être visible, mais pas à voir, à voir que les autres aussi faisaient toujours semblant.




vendredi 24 novembre 2017

Ce n’était qu’un rêve



Ce n’était qu’un rêve



Passé le choc, Simon retourna dans le monde réel pour expliquer ce qu’il avait vu. Mais il n’arrivait pas à s’exprimer. Il était frappé de mutisme. Il regardait, hébété, ses proches qui l’interrogeaient et il hochait la tête sans répondre. Il avait l’impression qu’une partie de lui ne comprenait même plus le langage des hommes. Comme si c’était lui qui avait été tué, vidé puis empaillé, et non pas son fils. Cette vision l’avait abattu.

Après quelques jours passés avec ses proches, parfois à la clinique auprès de Renata qui parlait un langage toujours plus illogique et désarticulé, parfois auprès de son fils inanimé qui survivait grâce a des tuyaux branches à ses organes, Simon se résigna : il était en quelque sorte devenu inapte à vivre en société, même auprès de ses proches compatissants et compréhensifs. Simon retourna à Dormir plutôt que vivre.

Arrivé dans le temple d’admission, il ne vit pas son fils empaillé à l’endroit où il l’avait vu apparaitre la dernière fois. Il ressentit un espoir absurde : après tout, peut-être que tout cela n’était qu’un rêve ?! Jamais son fils n’était arrivé ici dans un corps empaillé. Après tout, Dormir plutôt que vivre, c’était un monde virtuel où tout pouvait arriver. Alzheimer vint à sa rencontre. Alzheimer lui expliqua : Non Simon, le corps empaillé de ton fils est bien ici à Dormir plutôt que vivre. Des compagnons ont placé son corps empaillé dans un abri, pas très loin d’ici ; allons-y ensemble tu veux bien ? À contrecœur, Simon suivit Alzheimer pour retrouver son fils. À contrecœur, il subit à nouveau cette répugnante vision. Il serra les poings et dit avec une colère qui le surprit lui-même : Non, ce n’est pas mon fils ! Alzheimer tout aussi surpris lui répondit : Evidemment, Simon, ce n’est pas ton fils ! C’est son rêve. Seulement son rêve… 

Simon répondit : Dans ce cas… Si par exemple on brulait cet horrible… pantin… Peut-être que Samuel se réveillerait enfin ? Peut-être serait-il libre ? Alzheimer répondit tristement : Ou peut-être serait-il prisonnier à jamais du monde des rêves où quelque esprit malfaisant a décidé, pour on ne sait quelle raison, de le torturer à jamais. Et dans le monde réel, peut-être que si tu débranches son corps, son corps mourra, mais son esprit sera pour toujours prisonnier du monde cauchemardesque que nous entrevoyons à peine devant ce corps empaillé... Simon acquiesça : je me doute que c’est un risque… Tout cela, je le sais depuis le début de mon travail d’anthropologue dans ce domaine… Mais pour moi… Ce n’étaient que des contes et des légendes… Des croyances irrationnelles… 

Aujourd’hui, pour la science, le rêve n’est rien d’autre qu’un ensemble de décharges aléatoires dans un continuum de neurones qui réordonnent les faits vécus pendant l’état de veille… Le rêve est une activité physiologique normale… Le pire des cauchemars est une activité physiologique tout à fait banale. Alzheimer remarqua : Tu dis cela comme tu l’as sans doute toujours dit, mais aujourd’hui tu n’y crois plus. Simon remua tristement la tête et dit : J’aimerais que ce soit moi qui rêve, Alzheimer… J’aimerais que ce soit moi… Pas mon fils… Alzheimer eut un petit rire déroutant en répondant : Ce serait trop facile, mon ami. Ce serait trop facile…

            Simon ne retrouvait plus le courage de quitter Dormir plutôt que vivre. Ce monde virtuel était une sorte de paradis pour lui. Bien sûr, ce n’était qu’un monde virtuel et cela lui interdisait les réussites et les accomplissements réels. Cependant, retourner dans le monde réel pour y affronter les épreuves qui le faisaient tellement souffrir, et réaliser qu’il ne pouvait pas les surmonter, il ne le voulait plus. Il ne croyait plus possible de leur donner du sens, malgré tout, et de vivre une vie, malgré tout, qui lui ferait de nouveau ressentir avec toute la petite force d’un petit être humain la grandeur incroyable de l’incroyable unité entre un petit humain et le grand tout. Il ne croyait plus qu’en une unique chose dans le monde réel : la souffrance. Alors Simon restait à Dormir plutôt que vivre, déambulant seul dans un décor qui semblait épouser la ligne de ses pensées : un décor de plus en plus nu et désertique, de moins en moins féérique et merveilleux, mais de plus en plus triste et sombre. Il marchait seul, dans une solitude qui semblait aussi épouser la ligne de ses pensées… car Simon ne voulait plus voir personne.

Simon pensait d’ailleurs de moins en moins. Il ressentait de moins en moins, il percevait de moins en moins. Tout ce qui l’avait séduit à Dormir plutôt que Vivre avait disparu. Son cœur était vide et autour de lui le monde virtuel était vide. Et cela semblait être la fin de Simon : il allait mourir en s’épuisant, et disparaitre dans ce monde virtuel qui l’avait tellement séduit.

            Mais Alzheimer vint le voir une dernière fois. Avec un rire déroutant, il lui dit : Eh bien, Simon, c’est ton tour d’être prisonnier ? Etonné, Simon fit : Mon tour ? Comment ça, mon tour ? Alzheimer : Tu as oublié Samuel ? Simon lui fit : Samuel ? Non, je ne connais pas de Samuel… Alzheimer : Enfin, ton fils ?! Simon, en riant : Mais comment pourrais-je avoir un fils, je ne suis qu’un enfant ! Alzheimer avec un rire plus appuyé, enfantin aussi : Qu’un enfant, allons bon, tu es sûr ? Simon : Bien sûr !... Mais… Simon semblait perturbé. Il regarda autour de lui ce décor vide qui aurait dû lui faire peur. Mais il n’avait pas peur. Alzheimer lui dit alors quelque chose qui le fit frémir, Alzheimer lui dit : Autant croire au père fouettard ? Simon rouvrit les yeux dans la salle de classe, le vieil Indien continuait de raconter son histoire à la classe, mais Simon aurait juré qu’il venait de lui lancer un clin d’œil.