dimanche 16 juillet 2017

Les lutins de l'abdomen




Les lutins de l’abdomen



            Venez, approchez-vous encore, oui, encore plus près, cette histoire-là, n’en perdez pas une miette ! Vous connaissez, bien sûr, les lutins, ces petits êtres au chapeau pointu et au ventre dodu. Attention, je ne parle pas des lutins maigrelets au visage d’enfant ! Il s’agit bien de lutins avec de grosses bottes, de gros pantalons, de grosses vestes, de grosses barbes, et de longs chapeaux pointus. Eh bien cette histoire-là vous parlera de lutins qui n’habitaient pas dans un tronc d’arbre, ou dans un trou au fond du jardin, ou dans un château de sable. Les lutins dont il est question ici habitaient dans un ventre ! Et pas un ventre mort, non ! Un ventre vivant ! C’est-à-dire qu’il y a parmi nous une personne, un certain Balthazar si vous tenez à le savoir, qui se promène en toute innocence alors qu’entre la peau de son ventre et ses entrailles vivent quelques lutins étonnants, calés entre deux replis d’intestins, s’éclairant avec des cailloux phosphorescents, et grignotant des bouts de graisse à l’intérieur de notre Balthazar, un fameux gourmand si vous voulez mon avis.

            Comment Balthazar vivait-il donc cette situation ? Eh bien ! il ne savait absolument pas que des lutins avaient élu domicile dans son abdomen ! Parfois, quand il était pris de spasmes ou de coliques, il se disait que, décidément, il avait le côlon bien irritable ! Et allez savoir pourquoi, il buvait un grand verre d’eau du gingembre, ou bien avec de l’anis étoilé… Bien sûr, une batterie d’examens médicaux auraient mis en évidence cette étonnante location par des lutins un tantinet sans-gênes. Cependant Balthazar craignait tout rapport prolongé avec le corps médical. Il se sentait beaucoup mieux en allant deviser avec la jolie pharmacienne du quartier afin d’échanger quelques astuces pour faire passer les maux de tête ou les maux de ventre. Les désagréments abdominaux de Balthazar étaient finalement bénins car les lutins prenaient bien garde de ne pas trop abîmer leur logement et, pour s’assurer un futur confortable et pas trop bref, ne rechignaient pas à quelques corvées de nettoyage thérapeutique pour que Balthazar, au final, profite d’une santé abdominale supérieure à la moyenne. Cette symbiose inconsciente lui causait donc au pire, parfois, quelques spasmes ou quelques coliques, lorsque par exemple les lutins s’exerçaient à la course à pied ou organisaient un bal masqué, ce qui, au final, multipliait les occasions de rencontrer la jolie pharmacienne.

            Comment des lutins ont-ils pu avoir l’idée saugrenue d’habiter dans l’abdomen d’un être humain ? Pour expliquer cela, il faut remonter au canular historique dont les gnomes chercheurs furent victimes. Les gnomes chercheurs sont aussi affreux que les autres gnomes, si ce n’est leur nez rond et régulier comme un ballon, ce nez qui fait leur fierté, ce nez qui représente à leurs yeux le sommet de la beauté gnomique. Nos lutins, toujours en quête de facéties, conçurent l’étrange projet de raboter le nez du Roi des gnomes pour en faire, selon eux, un joli nez pointu de renard. Comment s’y prirent-ils ? Oh ça, c’est le sujet d’une autre histoire… Comment le Roi réagit-il ? Absolument pas avec la satisfaction et la fierté qu’avaient imaginées les lutins ! Une fois que le Roi comprit à qui il devait cet affreux nez, il lança ses gnomes chercheurs à la poursuite des lutins. Et vous devez comprendre quelque chose, c’est que les gnomes chercheurs ont un terrible pouvoir, oh oui ! un terrible pouvoir ! Mais avant de parler de ce terrible pouvoir, je dois tout de suite répondre à la question qui vous angoisse depuis quelques phrases : oui, mes pauvres amis, vous aussi, vous pouvez avoir, quelque part dans votre ventre, une bande de lutins intrus qui vivent à votre insu dans votre propre chair ! Oui, vous aussi !

            Maintenant, expliquons ce fameux pouvoir des gnomes chercheurs. Oui, tout de suite et sans façon : c’est qu’en aucun cas, je ne suis séduit par ces habitudes de certains conteurs à multiplier les atermoiements et les digressions alors qu’on attend une explication ou un dénouement. Quand je raconte une histoire, c’est rondement et sans détour, parce que je me mets à la place du lecteur qui patiente gentiment. Alors avec moi, aucun problème : je ne veux pas vous imposer ces procédés narratifs qui jouent avec votre attention en remettant à plus tard, de diverses manières, les réponses exigées par les lois de l’équilibre. Voilà pour l’explication.

            Dans le ventre de Balthazar, les lutins vivaient plutôt heureusement : toujours au chaud, toujours approvisionnés en graisse de qualité, toujours en bonne compagnie, et le devinerez-vous ? quand un lutin avait soudain besoin de voir un de ses compagnons, il le trouvait immanquablement, au pire à quelques dizaines de centimètres plus loin. Pourtant le jeune Casimir, un des plus jeunes lutins, se montrait souvent maussade : il ne supportait pas l’idée de se cacher ainsi toute sa vie. Les autres lutins, plus âgés, plus placides, n’exigeaient rien d’autre de la vie que de se caler entre deux organes douillets pour lire quelque bon livre en fumant la pipe. Quand le jeune Casimir paraissait trop soucieux et mélancolique, ses compagnons lui rappelaient le terrible pouvoir des gnomes chercheurs, vous souvenez-vous ? Ce pouvoir époustouflant qui permet à un de ces gnomes, en cherchant sous un fauteuil, à voir en même temps ce qui se cache sous tous les fauteuils du monde, en cherchant sous la moquette, à voir en même temps ce qui se cache sous toutes les moquettes du monde, en cherchant à l’intérieur d’un lustre, à voir ce qui se cache à l’intérieur de tous les lustres du monde, en cherchant dans le double fond d’un tiroir, à voir ce qui se cache dans le double-fond de tous les tiroirs du monde, j’arrête ma liste ici car vous avez compris depuis longtemps ce que signifie ce terrible et merveilleux miroir. Et vous avez compris l’impérieuse nécessité qui conduisit ces lutins à trouver une cachette aussi incroyable. Et si comme moi, vous avez l’amour des lutins et des happy-end, vous refuserez fermement d’ouvrir votre ventre pour satisfaire la curiosité, même très polie, d’un gnome rancunier. Toutefois, pour l’instant, aucun gnome n’avait pensé à chercher dans un ventre vivant pour y débusquer les lutins farceurs. Le Roi des gnomes supposait même que les lutins avaient trouvé quelque artefact ou puissant enchantement pour échapper à la recherche toute puissante des gnomes.

            Et cette histoire aurait pu se terminer là, mais il n’aura pas échappé à votre sagacité que le jeune Casimir risquait de perturber l’équilibre subtil de tous les ingrédients narratifs. Personnellement, j’aurais préféré m’en tenir là, j’essaie bien de jouer l’indifférent, pourtant la vérité c’est que le jeune Casimir s’est imposé à moi dans le paragraphe précédent, et il a un grand rôle à jouer, et l’histoire ne se terminera que lorsque le jeune Casimir aura joué son rôle. Alors, fidèle à mes principes, je m’en vais vous conter, incessamment, toute la fin de cette histoire, qui mettra en lumière les qualités de courage, d’imagination et de diplomatie du jeune Casimir. Je vous raconte tout ça immédiatement car, je tiens à le répéter, je n’apprécie que tièdement l’usage de ces procédés narratifs qui prolongent et délaient l’histoire en abusant de la patience du lecteur. Tout simplement.

            Nous voici donc arrivés au terme de cette histoire et de son épilogue drôle et merveilleux. S’il avait fallu revivre toutes ces aventures, exactement de la même manière, le Roi de gnomes aurait accepté sans hésitation, tellement le gain lui semblait prodigieux. Les lutins aussi, après tout n’avaient-ils pas vécu quelques années de bonheur bien au chaud dans un abri original ? Le jeune Casimir aussi, après tout, ces moments de tristesse et d’anxiété vécus dans le ventre de Balthazar étaient le moteur qui l’avait transformé en héros célébré par tous les lutins. Voici ce qui s’était passé : profitant du sommeil de son hôte, le jeune Casimir avait remonté sous la peau de Balthazar pour s’échapper par sa narine gauche. Après des semaines de canicule, c’était la première nuit fraîche de l’été, et tout dormait voluptueusement, humains, lutins et gnomes. Casimir avait profité des conditions météorologiques pour s’infiltrer dans le royaume des gnomes et s’approcher du Roi des gnomes. Ou plus précisément, la garde s’empara brutalement de l’intrus et le conduisit près du monarque. Ce dernier s’exprimait avec une immense colère contenue :

            - Tu es bien intrépide, mais pas autant que tu es stupide ! Tu n’échapperas pas à la sentence royale ! As-tu quelques derniers mots à prononcer avant d’être traîné en salle de torture pour nous désigner la cachette de tes misérables complices ?
            - Vous êtes prudent, Sire, et vous savez ne pas précipiter l’obtention des justes plaisirs d’une vengeance légitime.
            - Ce sont donc là tes derniers mots ? Curieux !
            - Pas autant que votre nez, Sire !

            Le Roi n’en crut pas ses oreilles et s’étouffa de stupéfaction. Le culot sans borne de son prisonnier avait fait passer sa colère. Le jeune Casimir n’en demandait pas plus pour exposer son plan à un interlocuteur d’abord silencieux, puis intéressé, et finalement captivé. Le Roi des gnomes, satisfait, serra la main de son prisonnier. Le jeune Casimir partit retrouver ses compagnons. Il libéra Balthazar de leur présence abdominale. Et désormais les lutins vécurent heureux au grand jour. Les gnomes chercheurs adoraient leur Roi davantage que dans le passé maintenant qu’il avait obtenu le pardon et la réparation des lutins malicieux. Le pardon avait été accordé facilement à partir du moment où le Roi gnome put parader avec son nouveau nez, maintenu bien solidement au visage grâce au nez pointu d’antan, un nouveau nez immense et rond que toutes les créatures enchantées révéraient, un nez qui n’était rien d’autre que le ventre de Balthazar, mais ça vous l’aviez probablement deviné depuis le début de cette histoire.

           

           

mercredi 12 juillet 2017

Je serai ton ami





Je serai ton ami







            Cette année, le petit Jacques changeait d’école. Il ressentait un mélange d’inquiétude et d’enthousiasme qu’il avait du mal à comprendre. Il était curieux de découvrir ses nouveaux camarades de classe, la nouvelle maîtresse, les nouveaux bâtiments. Il avait peur que cela se passe mal. Et je vous le dis, il avait raison d’avoir peur : il allait faire la connaissance de ces affreux personnages qui vous promettent sans cesse de devenir votre ami pour extorquer n’importe quoi de vous.



            Le petit Bertrand était un garçon charmant, charmeur, et pour tout dire, irrésistible. D’une certaine manière, c’était lui le vrai maître de la classe, tellement la maîtresse était dupe du double-jeu de Bertrand. Plus le temps passait, plus Bertrand allait loin dans ses manipulations et ses méchancetés. Et je vous le dis, cela se comprend : dans un monde où tout le monde vous permet de faire ce que vous voulez - du moment que votre sourire et vos mensonges les persuadent, vous vous ennuyez de plus en plus des fruits faciles de votre pouvoir, et vous avez besoin de toujours repousser les limites du mal.



            Pourtant, les premiers mois dans la nouvelle école n’étaient que des bons souvenirs pour le petit Jacques : là où vous auriez immanquablement fini par voir des manipulations, le petit Jacques voyait toujours des missions amusantes à remplir pour son futur ami Bertrand. Si tu mets de l’eau dans le cartable de la maîtresse, je serai ton ami. Jacques avait trouvé l’idée très drôle, et il avait courageusement enduré la colère de la maîtresse et de ses parents, et il avait accepté les punitions sans dire un mot sur son ami Bertrand.



            Mais Bertrand n’était pas devenu son ami. Si tu dis à Lise, la petite rouquine que c’est une bonne chose qu’elle soit orpheline, parce qu’aucun parent ne voudrait d’une enfant aussi laide, je serai ton ami. Jacques avait trouvé la plaisanterie méchante mais il avait accepté. Bien sûr, il se sentait mal à l’aise devant la souffrance de Lise, mais cela passerait, alors que l’amitié de Bertrand durerait toute la vie.



            Mais Bertrand n’était pas devenu son ami. Les missions se succédaient, Jacques les accomplissait avec succès, et Bertrand ne devenait pas son ami. Après quelques mois, Jacques finit par remarquer tristement : Si tu ne veux pas qu’on soit amis, dis-le franchement. Je n’ai plus envie de jouer à ça avec toi. Bertrand répondit : C’est dommage. Il ne reste plus qu’une dernière mission et nous serons amis pour la vie, tu as ma parole d’honneur ! Jacques fut sensible au ton solennel de Bertrand et accepta cette mission : D’accord, mais c’est la dernière fois. Bertrand répéta : Tu as ma parole d’honneur !



            Le petit Jacques ne fut qu’à peine surpris lorsqu’il se retrouva seul, poursuivi par les vendeurs du magasin. Derrière le coin de la rue, Bertrand, qui aurait dû donner l’alerte, avait fui depuis longtemps. Pire, il n’était pas seul. Il était avec ses copains de toujours qui riaient à gorge déployée. Le petit Jacques, les yeux pleins de larmes, se laissait traîner par ses oreilles endolories. Le vendeur avait une voix effrayante en lui faisant la morale. Et il tirait ses oreilles avec une fermeté impitoyable. Jacques pleurait.



Soudain, à travers ses sanglots, Jacques entendit crier un autre vendeur : J’en ai attrapé un autre ! Ces deux sales gamins ont préparé leur coup ensemble. Jacques tourna la tête et vit un autre vendeur qui traînait Bertrand par les cheveux. Le petit garçon charmeur était devenu un pleurnicheur qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Dans le magasin, un groupe menaçant de vendeurs entourait les deux enfants inoffensifs. Ce fut Bertrand qui recouvra le premier ses esprits. En colère, il gronda : Si c’est ce petit vaurien qui m’a dénoncé, c’est un horrible mensonge ! On était là-bas par hasard, mes amis et moi. C’est quand on a reconnu Jacques qu’on a voulu regarder de loin, parce qu’on savait depuis longtemps qu’il n’est qu’un menteur et un voleur ! Bertrand ne put poursuivre : un vendeur, gros et laid, le souleva par les oreilles et s’emporta : Assez ! Je connais bien les sales gosses de ton genre ! Tu es son complice et maintenant tu le trahis ! Bertrand eut le souffle coupé et les yeux révulsés. Réveillé par ce spectacle, épouvanté, Jacques s’écria : Laissez-le ! Il dit la vérité ! J’ai préparé le coup tout seul. Lui ce n’est qu’un enfant d’une autre bande. Je ne savais même pas qu’ils seraient par là. Ils ont trouvé une nouvelle occasion de se moquer de moi, c’est tout. Le vendeur gros et laid eut une moue franchement incrédule. Il laissa tomber Bertrand et se tourna vers Jacques : Tu n’es pas obligé de défendre ce beau pervers ! C’est une écorce vide ! Jacques répliqua : Il n’a rien fait ! Je vous le jure ! Il n’a rien fait ! Les vendeurs se regardèrent, puis ils regardèrent Bertrand, et son visage d’ange en pleurs, et ses yeux candides rougis par la douleur, et ils hésitèrent. C’était vrai que Bertrand n’avait rien d’un vaurien. Ils décidèrent alors de le relâcher. À pas lents, se frottant les oreilles, Bertrand quitta le magasin et remonta la rue en reniflant.



            Quelques minutes plus tard, Jacques le rejoignit en courant. Bertrand le regarda avec irritation. Il lui dit : Tu sais, je ne serai pas ton ami ! Jacques répondit tranquillement : Je sais. Bertrand sentit son irritation redoubler et il ajouta ; Tu ne sais rien ! Je suis vraiment un vaurien ! Et ça me plait ! Tu entends ? Ça me plait ! Jacques répondit tranquillement : Je ne sais pas si c’est vrai… Bertrand serra les poings et fit : Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’as pas dénoncé ! C’était ton tour ! Hier c’était mon tour, alors aujourd’hui c’était ton tour ! Tu aurais dû profiter… Demain, ce sera de nouveau mon tour… Pourquoi tu n’en as pas profité ? Rougissant, n'osant regarder en face Bertrand, le petit Jacques répondit : Par amitié...