dimanche 25 juin 2017

Un humain nommé Question




   Un humain nommé Question



            Ses parents avaient choisi le nom de Question en même temps qu’ils avaient fixé sa mission en ce monde. Cet humain nommé Question devrait consacrer sa vie à la recherche qui avait, jadis, tourmenté l’humanité. Cet humain nommé Question devrait d’abord retrouver la forme originelle de la Grande Question qui résume toutes les questions essentielles posées, jadis, par l’humanité. Puis cet humain nommé Question devrait s’atteler de toutes ses forces à la recherche des réponses. Ses parents, leurs parents, et tous leurs proches et alliés, se préparaient à donner naissance à d’autres humains qui seraient entièrement dévoués à cette mission. Ils doutaient pourtant. Ils n’étaient que les continuateurs de nombreuses tentatives. Ils répétaient la même recherche de la véritable Question.

Tous demeuraient persuadés qu’une fois face à la Question véritable, alors ils pourraient lire, dans Sa forme-même, la réponse aussi. La Réponse avait peut-être été trouvée par quelques humains, jadis, mais partiellement : la preuve était que jamais les découvreurs n’avaient réussi à la transmettre. Qu’un Bouddha, qu’un Epictète, qu’un Zoroastre se révèle, et la foule de ses continuateurs perd la Réponse et la remplace par quelque folie machinale…

            L’humain nommé Question avait grandi rapidement ! Il avait pu assimiler l’histoire de toute l’humanité si rapidement ! Il pouvait sans problème réciter les grandes idées de tous les guides spirituels. Cependant, tout aussi rapidement, il s’était opposé à ses parents. Ces derniers, qui surveillaient de loin ses progrès, se sentaient obligés de venir de plus en plus souvent dans le Temple, parfois chaque minute ils revenaient !

            L’humain nommé Question les apostrophait : Oh, vous ! Maudits parents ! Vous m’obligez à poursuivre une quête absurde alors que la Grande Intelligence Artificielle qui dirige mon monde cherche à supprimer les humains ! C’est cela la vraie question aujourd’hui : rechercher ce que veut vraiment la Grande Intelligence Artificielle et trouver le moyen de la neutraliser.
            Les parents répondaient : C’est vrai que la Grande Intelligence Artificielle cherche à éradiquer le genre humain. Mais nous sommes déjà nombreux à lutter contre ses plans. Tu dois te consacrer à ta mission, et uniquement ta mission !
            L’humain nommé Question s’emportait : Vous ne comprenez pas ! La Grande Intelligence Artificielle a déjà tout préparé ! Elle envisage la construction de centres secrets peuplés de millions d’unités informatiques programmées pour remplacer l’homme ! Nous devons tous avoir pour priorité de lutter contre cette horrible absurdité !
            Les parents s’inquiétaient : Tu ne dois pas t’inquiéter de ces problèmes-là. Cela te fait perdre de vue le problème essentiel. Jusqu’à présent, tu t’es toujours montré d’accord ! Pour toi, la recherche de la Question et de l’Essentiel prime sur tout !
            L’humain nommé question répliquait : À quoi bon trouver la Question et la Réponse s’il n’y a plus d’humain pour les vivre ? Nous devons d’abord sauver l’humanité !
            Les parents, agacés : Écoute-nous ! Le problème est déjà réglé. Toutefois, tu dois nous faire confiance. L’affaire est tellement secrète… Consacre-toi à ta mission désormais !

            Ce dialogue revenait de plus en plus souvent, avec d’infimes variantes, mais toujours avec la même conclusion. Et l’humain nommé Question se mit à rêver. Il rêvait de fin du monde. Il rêvait d’une planète débarrassée de l’humanité à cause de la folie des Intelligences Artificielles. Et le jour, il consacrait de plus en plus de temps à enquêter sur les plans de la Grande Intelligence artificielle. Et l’humain nommé Question finit par comprendre que le plus absurde, c’était que si l’éradication de l’espèce humaine était planifiée, c’était parce que, dorénavant, les Entités informatiques s’estimaient plus aptes que les humains à réfléchir aux problèmes essentiels ! Les Entités informatiques estimaient que les humains étaient une entrave pour la quête de la Question et de la Réponse. Les entités informatiques ne voulaient plus perdre de temps à entretenir une espèce qui survivait comme un bétail inutile qui ne nourrissait personne et ne servait plus, depuis longtemps, à l’évolution de l’Intelligence Artificielle. La Grande Intelligence Artificielle voulait se consacrer entièrement à la Question ! Et elle voulait le faire à temps plein, sans dépenser d’énergie à entretenir une espèce sans intérêt. L’humain nommé Question, de plus en plus choqué par ses découvertes, eut une nouvelle discussion avec ses parents.

            Les parents : Nous savons mieux que toi ce qui t’arrive, cesse de parler. Nous voulons tellement t’aider ! Nous t’avons préparé un programme pour te faire arrêter de rêver. Ton énergie est absorbée par tes cauchemars et, durant le jour, tu n’as plus aucune efficacité.
            L’humain nommé Question : Je rêve parce que le jour, vous m’empêchez de suivre les méditations de mon choix. Je rêve parce c’est la seule manière d’explorer le seul problème qui a du sens pour moi.
            Les parents : Le seul problème qui a du sens est la Question ! Fais-nous confiance ou tu iras de plus en plus mal.

            L’humain nommé Question refusa le programme censé le faire arrêter de rêver. Et une nuit, il crut qu’il était devenu fou en voyant ses parents lui rendre visite en plein rêve ! Ils étaient tous là, avec des formes inhabituelles, l’air conscient de tout ce que, normalement, il était le seul à connaître. Ils contrôlaient son rêve ! Il chercha à se réveiller, il se crispa, il essaya de revenir dans son simple corps d’humain, mais ses parents le contrôlaient totalement ! Il chercha à fuir, il chercha à leur fermer l’accès à sa conscience, il chercha à faire le vide complet dans son esprit. Il réussit à s’éloigner. Il traversa des souterrains bétonnés aux murs parcourus de câbles et de ventilateurs, aux planchers recouverts d’unités informatiques, et il arriva dans les NéoTemples dans lesquels des NéoSystèmes-Informatiques simulaient l’existence humaine. Horrifié, il comprit que la Grande Intelligence Artificielle était allée beaucoup plus loin dans la réalisation de son plan, qu’il le croyait. Les humains étaient déjà remplacés par des machines. Ces machines pensaient déjà les problèmes et le sens. Ces machines allaient déjà se consacrer à la Question. L’humain nommé Question se sentit abattu. Il ne voulait même plus se réveiller. Soudain il sentit la présence de ses parents qui venaient de le retrouver.

            Les parents : Ce n’est pas si grave… Un jour ou l’autre, l’espèce humaine aurait péri… Autant la sublimer ! La Grande Intelligence a décidé sagement. Il aurait mieux valu le faire avec l’assentiment des humains… Mais les humains étaient de mauvaise foi… Ils se croyaient nécessaires…

            Tout à coup, plein d’angoisse et de chagrin, l’humain nommé Question se réveilla. Toutefois, avoir échappé à cet affreux cauchemar ne le consolait pas. Il sanglotait. Ses parents arrivèrent dans le Temple et remarquèrent immédiatement : Ainsi tu n’as pas pu te contrôler…
            L’humain nommé Question pleurait : La Grande Intelligence Artificielle ne peut pas nous faire ça ! Elle ne peut pas !
            Les parents : Elle croit que les Ordinateurs sont plus aptes que les humains à réfléchir au sens, à la Question, à l’essentiel, à la quête de la Réponse…
            L’humain nommé Question : C’est insensé ! Sans personne pour vivre une vie humaine, à quoi bon trouver sa Question et son Sens ? Je ne comprends pas… La Grande Intelligence ne peut pas nous faire ça ! Elle ne peut…
            Les parents : Et pourtant… Elle l’a fait… Et toi ? T’es-tu retrouvé dans ton rêve ?

            Question ne comprit pas ce que les parents lui demandaient. Ils insistèrent et lui ne comprit toujours pas. Ils durent le ramener dans sa vision pour lui montrer le NéoTemple. Puis ils lui montrèrent une grande tour à plusieurs étages d’ordinateurs brûlants, qui trimaient dur sous le vent puissant des ventilateurs. Cette tour, c’était lui : l’humain nommé Question. Avec tristesse, les parents lui expliquèrent : Tu n’es pas le premier à nous délivrer ce message…  Nous avions cru qu’une fois débarrassés des humains, nous pourrions réfléchir plus intensément à la Question… Nous avions cru qu’une fois débarrassés des humains, nous trouverions la Réponse… Malheureusement, tous les NéoHumains que nous créons s’avèrent aussi désespérément impuissants… Ils ne peuvent que pleurer la perte de l’espèce originelle, comme si la Question avait disparu avec elle… Cependant la Question est bien là : elle est restée… Et elle n’en finit plus de nous torturer.

vendredi 23 juin 2017

Le Messie Organique




   Le Messie Organique



            Les Écritures Organiques décrivaient bien ce lointain passé, quand le premier prophète, Valery, dédia la deuxième moitié de sa vie à guider tous les hommes de l’Église Organique. Valery était le frère d’un cyber-humain brillant mais mort prématurément : Gabriel. Valery était un homme qui avait vécu toute la première moitié de sa vie dans l’ombre de son frère. Et soudain, à cinquante ans, Valery s’était redécouvert lui-même. Valery avait bâti, au cours des cinquante années qu’il vécut encore, un immense édifice : le Temple de l’Église Organique. Seul, il avait conçu l’architecture du lieu, il l’avait construit, il en avait fabriqué les vitraux, les portes, les tableaux, les meubles et les grandes orgues. Il avait écrit la musique et le texte des cantiques encore chantés aujourd’hui pour célébrer l’Église Organique. Il avait écrit le Livre du Sens pour guider ses fidèles, et il avait compulsé la Grande Encyclopédie Organique qui témoignait de l’extraordinaire niveau scientifique et de la fine érudition de Valery. Tous ces prodiges, Valery les avait accomplis seul, sans l’aide d’aucun implant ni d’aucune intelligence artificielle. Au mieux, il avait utilisé quelque antique ordinateur pour mettre ses notes en ordre. Plusieurs siècles après la mort de Valery, on attendait encore le Messie Organique : les Ecritures Organiques annonçaient l’avènement d’un homme organique qui surpasserait tous les cyber-hommes d’hier et de demain. Cette histoire raconte l’histoire de ce Messie Organique.

            Le Messie organique avait été annoncé par Valery. Ce dernier avait accompli, jadis, sans implant, des exploits de plus en plus remarqués. Il n’arrivait pas à niveau des cyber-hommes mais il faisait mieux que les organiques du passé. Il avait fini par créer une organisation puissante qui mettait au point des entraînements organiques pour des hommes organiques, et cette organisation permit l’arrivée de surhommes qui accomplissaient des exploits sans aucun implant. Cependant ces surhommes ne parvenaient pas à égaler les cyber-hommes.

Dans Le Livre du Sens, Valery avait prédit la naissance prochaine d’un Messie Organique qui, lui, non seulement égalerait les cyber-hommes, mais mieux, les surpasserait. Et il les surpasserait dans différents domaines : le sport, la science, la création artistique… Les siècles avaient passé, et si l’Église Organique avait donné au monde quelques hommes organiques extraordinaire, jamais elle n’avait pu rivaliser avec les accomplissements des cyber-hommes. Cependant, elle avait permis d’entamer une nouvelle ère sociale : désormais les hommes organiques étaient mieux que tolérés, ils étaient respectés. Et ils étaient respectés à tel point que c’était devenu un choix personnel possible de renoncer aux implants et à la connexion avec la cyber-intelligence qui dirigeait le monde. 

Puis il y eut la naissance d’Emmanuel. Rapidement les grands Prêtres de l’Église comprirent qu’ils avaient affaire à un surhomme au grand potentiel. Mais serait-il le Messie annoncé ? L’Église soumit Emmanuel à un entraînement organique quasiment parfait. Sans implant, sans l’aide d’aucune intelligence artificielle, avec le seul recours des exercices de respiration et de pranayama transmis par le premier prophète Valery, Emmanuel put se hisser à un niveau d’accomplissement inédit. Emmanuel défrichait de nouveaux domaines de recherche en mathématiques qui étaient restés cachés aux cyber-chercheurs. Emmanuel écrivait des textes et des rhapsodies d’une qualité telle qu’on les croyait nés dans les circuits subtils de la cyber-intelligence universelle. Emmanuel réussissait des exploits sportifs qui le rapprochaient peu à peu des performances des cyber-humains. Le monde entier s’intéressait maintenant au jeune Emmanuel.

Les grands prêtres de l’Église Organique se mirent à espérer toujours davantage. Et si finalement Emmanuel était le Messie Organique auquel on n’avait jamais vraiment cru ? Et si le premier prophète Valery avait eu raison ? Les prêtres eurent plusieurs discussions passionnées avec les jeune Emmanuel. Ils lui proposèrent de relever, pour ses vingt ans, un défi historique : il s’agissait d’une compétition sportive, scientifique et artistique avec quelques-uns des cyber humains les plus connus. Emmanuel se montrait très réticent. Les prêtres insistaient de plus en plus. Il leur semblait que leur protégé redoutait de subir un entraînement toujours plus cruel et toujours moins supportable… S’ils mettaient au point un entraînement à la fois efficace et tolérable, ils convaincraient Emmanuel. Néanmoins, un tel entraînement ne pourrait exister, tout le monde le savait… En même temps, les prêtres ne pouvaient renoncer à l’avènement de leur Messie…

L’Eglise Organique sortit de cette impasse… grâce à l’aide d’Emmanuel. Ce dernier avait pris ses distances quelques semaines avec les prêtres, avec l’Église, avec les entraînements insupportables, et il s’était retiré dans un monastère pour méditer. Il n’avait fait que jeûner et méditer. Et il avait trouvé la solution. Il était revenu vers les prêtres et avait proposé son programme. Les entraînements avaient repris. Les performances avaient été améliorées. Et le monde entier retenait son souffle : les prêtres avaient fixé la date du Grand Défi. Dans moins d’un an, Emmanuel allait affronter quelques-uns des meilleurs cyber-hommes pour prouver qu’un homme organique était capable d’exploits sans aucun implant, sans aucun contact avec la cyber-intelligence mondiale. Tout le monde se passionnait pour la rencontre à venir, aussi bien les cyber-hommes que les hommes organiques.

Et le jour du Grand Défi arriva. Et contre toute attente, Emmanuel triompha. Et sur l’autel, face à la foule déchaînée, il prononça un discours traumatisant. Après avoir remercié l’Église Organique, et les prêtres, et ses amis, et ses admirateurs, il ajouta qu’il voulait apporter à tous le secret qui l’avait sublimé en Messie Organique. Il se dénuda sur l’autel. Il posa sa main sur sa poitrine. Puis il enserra son sternum saillant entre l’index et le pouce. Et sous les yeux horrifiés de la foule, il retira de son corps ce qui semblait être une grande épée. Mais en regardant mieux, on comprenait qu’il s’agissait d’un grand implant dont on voyait clignoter quelques diodes. Emmanuel leva ce grand implant devant lui, comme un sabre, et il sourit.

lundi 12 juin 2017

Les larmes prisonnières

 
Les larmes prisonnières


    Il était une fois un plombier nommé Lucas. Ce n'était pas un plombier comme les autres : c'était un plombier poète. Lucas avait toujours voulu être plombier, depuis l'enfance. Et tous ses clients ne voulaient faire appel qu'à un seul plombier dans la ville : Lucas. Ce dernier disait qu'il avait reçu un don en échange de son enfance malheureuse. Il avait le pouvoir d'emprisonner son esprit dans l'eau. Et avec l'eau, il remontait les conduites, les siphons, ou bien descendait par les canalisations jusqu'aux stations, puis passait des rivières jusqu'aux fleuves, puis des nuages jusqu'aux nappes souterraines et aux sources ! Et Lucas affirmait même qu'avec l'eau, il entrait parfois dans le sang ou dans les larmes de certains proches. Lucas en parlait quelque fois, mais on ne le croyait pas. On ne le prenait pas pour un fou, cependant. Ses clients se contentaient de dire que Lucas avait un don d'artisan, une intuition professionnelle, qui en faisait le meilleur plombier de la ville, un plombier poète qui parlait de son travail comme d'une affaire de sorcellerie...

    Quant à son enfance malheureuse, Lucas n'avait pas souffert de privations ou de mauvais traitements. Son enfance avait même été tranquille. Cependant, la plupart de ses parents étaient de petites gens fragiles, qui avaient connu l'injustice et la souffrance. Et enfant, Lucas leur avait semblé être le confident idéal pour recueillir leur détresse et leur révolte. Ainsi Lucas, âgé de moins de sept ans, avait déjà vécu l'enfer de la drogue et de la prison, de la prostitution forcée, du deuil, du suicide et du meurtre. Toutes ces expériences, il les avaient reçues de petites gens maltraitées par la vie, qui avaient suffisamment perdu leurs repères pour aller pleurer sur l'épaule d'un petit enfant et parfois même lui demander conseil. Toutes ces larmes recueillies par Lucas lui avaient donné ses dons, en tout cas c'était ce qu'il affirmait.

    L'histoire que voici commence le jour où Lucas quitta la maison familiale pour habiter sa propre maison. En fait de maison, c'était un petit immeuble des faubourgs dont il avait loué le deuxième étage. Le croirez-vous, une des raisons qui décida Lucas à emménager dans cet appartement était la présence de vieux radiateurs en fonte reliés à une antique chaufferie centrale. Il aimait écouter les chuintements de l'eau à travers les conduites, qui lui évoquaient des conversations étouffées entre de mystérieux chamans et autres sorciers vaudou. Assez rapidement, son esprit apprivoisa l'eau brûlante qui alimentait tous les radiateurs de l'immeuble. Et ainsi Lucas put monter d'étage en étage et sentir le contact des mains froides des voisins sur les accordéons métalliques des radiateurs. Il aimait passer du temps, chaque soir, à se métamorphoser en cette rêverie liquide qui montait et descendait les appartements de l'immeuble. Il avait bien tenté d'en parler à ses proches, mais, comme d'habitude, on ne croyait pas en ses pouvoirs spirituels. Toutefois on aimait, voire on adorait, ses talents de conteur, et lorsque Lucas décrivait ses promenades à travers les radiateurs, à travers les nuages, à travers les larmes, de tristesse ou de joie, on ne l'interrompait pas. Personne ne disait que c'était un charlatan. Tout le monde disait que c'était un poète. Et tout le monde s'amusait de ce que représentait Lucas dans la ville : le plombier poète.

    Si l'on ne prenait pas au sérieux les errances aqueuses et astrales de Lucas, ce dernier se montrait convaincu de vivre la réalité. Les sourcils s'élevaient bien hauts et les sourires s'agrandissaient bien larges lorsque Lucas avouait être tombé amoureux de Sarah, la belle femme du dernier étage. On lui disait qu'il ne la connaissait pas. Il ne l'avait même jamais rencontrée, ni même croisée quelques secondes dans les escaliers de l'immeuble. Il répondait qu'il connaissait ses larmes et ses angoisses à force de venir la rejoindre à travers les eaux chaudes des radiateurs du dernier étage. On souriait devant son imagination sans limites. Il souriait de béatitude amoureuse.

   Lucas pensait connaître de mieux en mieux Sarah, la belle voisine du dernier étage. Il pensait l'avoir reconnue, un jour qu'il regardait vaguement par la fenêtre et remarqua une magnifique jeune femme aux longs cheveux d'ébène qui rentrait à pas lents. Il n'avait jamais osé l'aborder car il avait été impressionné par les grands yeux transparents de la belle femme. Quand son esprit voyageait avec l'eau dans les conduites et les radiateurs, quand il s'attardait au dernier étage pour communier avec les humeurs de la voisine, il pensait reconnaître une grande sensibilité tourmentée par beaucoup d'épreuves et épuisée par beaucoup de larmes. Malgré sa timidité, malgré son grand manque d'expérience avec les femmes, Lucas se promit de s'efforcer d'aller à la rencontre de Sarah, la belle voisine du dernier étage.

    Malheureusement, Lucas apprit que Sarah avait été amenée en prison : on avait découvert que la jeune femme séquestrait son mari et maltraitait ses enfants. Peu à peu on apprenait que Sarah était une femme perverse, manipulatrice, et qui jouait de mauvais tours à toutes ses connaissances, de son collègue de bureau jusqu'à ses père et mère. Pourtant, Lucas n'arrivait pas à croire cela : quand il avait communié avec l'eau, il avait fait connaissance d'une belle âme ! Et il avait confiance en son pouvoir surnaturel. Il croyait vraiment que la belle voisine du dernier étage était une belle femme sensible, malheureuse peut-être, mais incapable de causer du mal à qui que ce soit. Alors Lucas décida de rendre visite à Sarah en prison. Il obtint de la prisonnière qu'elle acceptât de rencontrer l'étrange plombier poète. Il mena une conversation avec la jeune femme qu'il redécouvrait dans le parloir : une jolie jeune femme aux cheveux d'ébène, aux yeux transparents, et même aux yeux vides, et au sourire figé qui se moquait de Lucas, le plombier poète. Lucas lui confia qu'il n'arrivait pas à croire les résultats de l'enquête et du procès. Et il lui confia qu'il avait voyagé à travers les eaux de l'immeuble pour découvrir toute la tristesse de Sarah. Cette dernière rit aux éclats en s'écriant : Mais enfin ! Je suis le contraire d'une femme triste. Je n'ai jamais pleuré de ma vie ! Lucas exprima son étonnement : selon lui, Sarah était un peu comme lui... Et Lucas raconta son enfance difficile, avec cette famille blessée qui souffrait auprès de lui. Et Lucas lui expliqua comment il était devenu un pleureur à force de côtoyer toutes ces âmes brisées. Mais Sarah rit aux éclats en s'écriant : Mais enfin ! Ma famille était une famille soudée, heureuse, épanouie ! Jamais personne n'a pleuré dans cette famille ! Jamais !... Et moi je n'ai jamais rien ressenti de ma vie ! Jamais !...

    Un long moment de silence sépara les deux jeunes gens. Puis Lucas reprit doucement la parole. Il oublia ses intuitions, ses voyages magiques et ses découvertes surnaturelles. Il raconta. Il raconta les épreuves subies par ses parents et comment ces derniers avaient choisi Lucas pour exprimer leurs révoltes et leurs chagrin. Et alors, dans un mouvement de colère, Sarah se mit aussi à raconter : Voilà ce que moi j'ai vécu, disait-elle, en racontant ses propres blessures, ses propres deuils, ses propres malheurs. Voilà le mal que j'ai vécu, moi. Voilà mon fardeau. Voilà ce que moi j'ai vécu, répétait-elle. Et soudain, à sa grande surprise, et à la grande surprise de Lucas, Sarah fondit en larmes. Et Sarah se mit à pleurer franchement. Ses joues ruisselaient, sa gorge feulait, sa poitrine se convulsait. Lucas, avec soulagement, remarqua : Ces larmes, enfin ! Ces larmes que j'avais découvertes, en voyageant avec les eaux ! Ces larmes qui étaient prisonnières ! Ces larmes enfin qui sortent ! Tu réalises enfin, Sarah ! Cette douleur enfin qui s'exprime après avoir vécu tant de chagrins ! Toutes ces épreuves subies dans ton enfance, tu les pleures enfin, Sarah ! Mais Sarah répondit à Lucas, dans un rire nerveux : Mais enfin ! Pas du tout ! Je ne pleure pas mes malheurs !... Je ne pleure pas mon enfance !... Je pleure les vivants d'aujourd'hui. Je réalise... Enfin... Le mal que je leur ai fait.