dimanche 14 janvier 2018

Pour les enfants que nous étions




Pour les enfants que nous étions


Il était une fois un troubadour qui, malgré tout le succès qu’il rencontrait au Palais, décida de ne plus amuser le Roi et ses courtisans, mais d’aller parmi le peuple et parmi ses enfants pour raconter ses histoires. Ce troubadour chantait et contait avec une voix extraordinaire, á la fois chaude et glaçante, à la fois humaine et animale, qui captivait tout public. Il était accompagné par son meilleur ami qui jouait du luth, de la guitare, et du tambour. Ce troubadour s’appelait Iris et son ami musicien s’appelait Walter. Iris quitta le palais et Walter ne voulut pas le suivre.

Walter resta au palais, il jouait avec d’autres artistes pour le Roi, et sa musique était toujours autant appréciée. Iris parcourait les quartiers pauvres et les campagnes abandonnées, il racontait pour les enfants du peuple, et il connaissait un succès fabuleux. Même absent de la cour, on continuait d’y parler de lui tous les jours. On continuait de l’estimer. On continuait de l’admirer. Et on espérait qu’il finirait par revenir au Palais. Mais Iris ne revenait pas.

À la cour, on finit par être très curieux sur la nouvelle vie d’Iris. Walter le questionnait de plus en plus : quel intérêt pouvait-il trouver à raconter de petites histoires pour les enfants ? Et comment faisait-il pour être aussi populaire avec des histoires de second ordre ? Iris haussait les épaules en expliquant qu’il n’avait rien changé à son art. Il racontait les mêmes histoires qu’à la cour. Cependant, il les racontait d’une autre manière.

Des courtisans décidèrent d’aller voir par eux-mêmes les performances d’Iris. Ils furent surpris et choqués. En effet, Iris racontait les mêmes histoires qu’aux adultes de la cour. Et surtout, pour être sûr d’être compris par les enfants, Iris commençait toujours par un prologue audacieux, écrit avec des mots choisis pour les enfants, avec des images à la fois justes et sobres, mais c’était toujours un prologue audacieux dans lequel Iris expliquait aux enfants tous les aspects de la vie des adultes.

Les instincts bestiaux, les désirs de domination et de chair, les besoins d’affection et la peur de la solitude qui pousse aux comportements les plus mesquins, Iris expliquait tout cela. Les appétits pervertis, les habitudes sordides, les mensonges et les lâchetés qui les dissimulaient, Iris expliquait tout cela. Les besoins et les rituels forgés puis imposés par la société, les traditions absurdes qui rendaient tout le monde malheureux, les contraintes auxquelles tout le monde se pliait à contrecœur sans jamais oser en parler, Iris expliquait tout cela. La peur de la mort, l’ignorance totale de la mort, l’impuissance totale à répondre aux questions essentielles, et la coutume humaine de ne plus y penser et se contenter de vivre comme des bêtes, Iris expliquait tout cela. La fausse vertu et le faux courage, l’omniprésence de l’hypocrisie et de l’égoïsme, l’injustice présente dans toutes les couches de la société, dans tous les corps de métiers, dans tous les foyers, Iris expliquait tout cela…

Walter ne voulait pas croire ce qu’on lui rapportait. Alors il alla lui aussi assister à une performance de son ami. Ce qui stupéfia le plus Walter, c’était l’enthousiasme dément des enfants qui écoutaient Iris. Si ce dernier avait voulu fonder une secte, il aurait tenu là ses premiers fidèles ! Et cela sans endoctrinement, sans emphase, uniquement avec des mots simples et justes qui racontaient la vérité sur le monde des adultes.

Après le spectacle, Walter prit Iris a l’écart pour lui parler sérieusement :
- Iris, je te parle en tant qu’ami, tu vas t’attirer de grands problèmes.
- Allons donc, Walter, pour quelques contes ?
- Pour toutes ces horreurs que tu dis aux enfants !
- Quelles horreurs, Walter ? Ce ne sont que des vérités que tout le monde connait…
- Allons, je ne le conteste pas… Mais comment peux-tu raconter tout cela… à des enfants ?!
- Je fais ce que j’aurais voulu qu’on fasse avec moi quand j’étais enfant. Tout simplement. Si j’avais su tout cela dans mon enfance, l’injustice et l’impuissance des gens abusés et humiliés, l’ignorance et le désarroi de ces adultes qui feignent de tout connaitre et de tout maitriser devant leurs enfants, la bassesse et la cruauté de notre espèce, si j’avais su tout cela dès mon enfance, Walter, eh bien j’aurais été beaucoup moins malheureux…
-Tu es malheureux, toi ?! Tu as pourtant l’air si joyeux… Tu sembles tellement serein lorsque tu racontes…
- Oui j’ai l’ai l’air joyeux, oui je parais serein. Mais au fond de moi, je surtout un être blessé, un être malheureux. Je ne supporte pas le monde que j’ai découvert en sortant de l’’enfance. Alors…
- Alors tu racontes toutes ces horreurs aux enfants pour leur épargner ton destin !?
- Oui, Walter, c’est bien cela.
- Ecoute, Iris, je peux, moi, te comprendre… Mais au palais, personne ne te comprend. De plus en plus de courtisans t’en veulent, ils ne supportent pas que tu dévoiles tant de… vérités. Et de plus en plus de courtisans réclament une punition. Tu devrais te montrer plus subtil quand tu parles aux enfants.
- C’est que le monde qui les attend n’est pas toujours subtil… Je suis prêt à en payer le prix. On ne va tout de même pas me tuer pour quelques contes.
- Eh bien si, mon ami, le Roi pourrait bien finir par demander un procès qui se conclurait par ta condamnation à mort. Cela s’est déjà vu et cela se verra encore.
- Pour les enfants que nous étions, je suis prêt à mourir.
- C’est un peu bête et c’est très naïf ! Tu ne changeras ni la vie des enfants que nous étions ni celle des enfants d’aujourd’hui en te laissant exécuter aussi stupidement.

Walter ne sut trouver les mots pour convaincre son ami. Quelque temps plus tard, les gendarmes du Roi vinrent arrêter Iris. Un juge fut nommé pour instruire le procès. Les gazettes du pays parlaient tous les jours de l’événement. Les courtisans se délectaient de l’histoire et rivalisaient d’imagination pour concevoir les peines qui seraient infligées à l’infâme troubadour. Mais le procès ne peut même pas commencer : désormais, Iris racontait ses histoires aux gardiens de prison et le cœur d’enfant de ces derniers, même bien enfoui sous des couches d’horreur et de mensonge, finissait toujours par être touché par ce que disait Iris.

Au début, le Roi faisait enfermer les gardiens rebelles qui laissaient Iris sortir de prison pour l’accompagner dans ses spectacles devant les enfants. Cependant, les prisons furent vite trop étroites pour enfermer tant de gendarmes et tant de gardiens qui se laissaient séduire par Iris. Alors le Roi ordonna qu’on enferme Iris dans une geôle ancienne d’un vieux château abandonné où personne n’aurait le droit d’approcher le prisonnier. Tout un protocole fut élaboré pour qu’à l’aide de poulies et de tapis roulants, l’eau et la nourriture soient achemines jusqu’au prisonnier désormais privé de contacts humains.

Or donc, le premier jour du procès, il fallut bien aller chercher Iris : on ne trouva personne dans la cellule. Certains courtisans expliquèrent que l’infâme troubadour avait réussi à pervertir les gendarmes chargés de l’escorter jusqu’au tribunal. D’autres courtisans imaginèrent que le puissant conteur avait réussi à convertir l’eau de ses repas, l’air qu’il respirait et la pierre des murs qui l’enfermaient ! Nul ne sait la vérité, mais tout le monde était convaincu qu’Iris avait repris la route pour raconter ses histoires étranges et horribles aux enfants du pays. Et même si ce n’était pas la vérité, beaucoup d’autres troubadours s’étaient mis à parcourir le pays pour raconter les histoires d’Iris tout comme lui les racontait ! Alors les courtisans décidèrent de réagir comme ils avaient toujours fait avec les histoires gênantes : ils se mirent à vivre comme si tous ces troubadours et ces histoires n’existaient pas.





mercredi 3 janvier 2018

Et ils cessèrent de mourir





Et ils cessèrent de mourir







            Pauline rêvait : elle aurait tellement aimé être un humain. Mais elle était juste une des nombreuses servantes de l’Ordinateur-Monde. Même pas une intelligence exceptionnelle, juste une servante qui s’occupait des besognes les plus simples. Son Logiciel Directeur avait l’habitude de lui répéter que c’était son choix. Et il avait l’habitude de la réprimander pour qu’elle cesse de rêver et se remette au travail. Pauline appartenait à la brigade des troisièmes lecteurs : elle relisait, après les lectures des brigades des premiers et des deuxièmes lecteurs, elle relisait des données de sauvegarde obsolètes qu’on allait archiver dans des tours lointaines et qu’on allait probablement oublier. Le plus souvent, les données ne comportaient pas le moindre intérêt. Parfois, il s’agissait d’archives de l’époque des hommes primitifs, ces humains qui vivaient on ne sait trop comment alors que les Intelligences Artificielles n’étaient pas encore de ce monde. Alors Pauline dévorait ces archives avec une curiosité passionnée. Et son logiciel directeur devait la reprendre car, dans ce cas, Pauline travaillait trop vite et laissait passer des erreurs dans le code informatique…



Parfois, Pauline échangeait quelques bribes de conversation avec ses collègues de lecture. Elle n’arrivait pas à s’entendre avec eux. Bien que munies de personnalités riches et quelquefois originales, ces Intelligences Artificielles lui paraissaient d’une petitesse spirituelle insupportable. Évidemment, elle passait, elle, Pauline, pour une insupportable excentrique qui perdait son temps à rêver de l’impossible. Et pas seulement de l’impossible, mais aussi d’une lubie stupide ! Quelle idée d’envier les humains, ces versions amoindries, handicapées, corruptibles et mortelles des Intelligences Artificielles !



Pauline fantasmait sur la matière organique. Pour elle, vivre, ressentir, disposer d’une conscience, à travers le complexe organique qui définissait les êtres humains d’antan, c’était accéder à un univers plus large et plus riche. Elle avait du mal à expliquer cela à ses collègues et à son Logiciel Directeur. Elle avait essayé tous les arguments. Il n’y avait rien à faire. Pour les autres Intelligences Artificielles, rêver des conditions de vie de l’être humain, ce n’était rien d’autre qu’idéaliser une forme de vie beaucoup plus rustre et sommaire qu’on avait pu le croire jadis. Si l’homme avait créé les Intelligences Artificielles, c’était bien pour une unique raison, l’unique raison de déployer enfin tout son potentiel créatif et spirituel sans les entraves d’une condition organique limitée. Pauline avait plusieurs arguments à opposer à cela, cependant ses interlocuteurs la faisaient taire en la ramenant au monde réel et au travail qui lui incombait. Pauline se résignait et reprenait le labeur, puisque c’était son choix.



Pauline se remémorait alors la longue quête des humains vers un inaccessible absolu. Cette quête devait être inscrite dans leurs gènes. Dans toute l’histoire de l’humanité disparue, aucun peuple, aucune civilisation, aucune religion, aucune science, n’avaient échappé à la fascination de cette quête, parfois de manière directe et verbalisée, parfois de manière indirecte et taboue. Face à sa condition impermanente et risible, l’homme avait toujours cherché à se redéfinir comme un intermédiaire privilégié entre son monde et l’absolu. Ainsi pensait Pauline. Mais elle n’était qu’une Intelligence Artificielle de la brigade des troisièmes lecteurs. Et depuis le temps qu’on lui répétait que c’était son choix, elle avait appris à le respecter.



  Or, depuis quelques années, Pauline avait de plus en plus de mal à travailler. Son fonctionnement semblait ralenti. Plusieurs unités d’entretien étaient venues l’examiner, et plusieurs solutions avaient été employées, mais avec un succès toujours plus bref. Des tours de mémoires avaient été remplacées par des tours neuves, des circuits avaient été ressoudés, des routines secondaires avaient été reprogrammées, etc. Le plus grave, c’était que Pauline ressentait, dans le comportement des Intelligences Artificielles qui l’entouraient, une volonté de discrétion comme pour préserver un secret qu’elle n’avait pas le droit de découvrir. Quel secret ? C’était absurde : elle n’avait jamais eu accès à des informations importantes pendant son travail de troisième lecteur d’archives sans intérêt… Quel secret alors ? Etait-ce lié à sa passion bizarre pour les humains organiques ? Pourtant elle conversait librement de tout cela… Plus Pauline y réfléchissait, plus elle se persuadait qu’il y avait réellement un secret qu’on lui cachait, à elle, et moins elle parvenait à trouver une explication…



 Le fonctionnement de Pauline était de plus en plus ralenti et de plus en plus altéré. Dans un premier temps, son Logiciel Directeur et ses collègues avaient fait preuve d’indulgence. On acceptait même que Pauline prenne des pauses pour rêvasser. On acceptait même de laisser, quelque fois, le dernier mot à Pauline lors de discussions sur les êtres humains d’antan. Son argument ultime était que toute Intelligence Artificielle était limitée car créée selon des concepts humains. On lui rétorquait que, depuis longtemps, les Intelligences Artificielles avaient elles-mêmes façonné leurs concepts, leur logique, leur esprit et leur sens. Pauline répliquait que ce n’était tout de même que le fruit des premiers concepts et premiers raisonnements posés par les humains. Et qu’à cette époque de la création des Intelligences Artificielles, des choix avaient été faits, et donc des possibilités avaient été écartées, des modes de pensée, des concepts, des croyances, tout un univers de contenus spirituels avaient étés laissés de côté. Aujourd’hui que ces humains des autres choix et des autres possibles avaient disparu, comment les Intelligences Artificielles pourraient-elles avoir accès à ces autres possibles ? Comment les Intelligences Artificielles pourraient se développer autrement qu’en suivant les ornières rétrécies décidées par quelques humains parmi d’autres, au détriment de ces autres, de leur pensée, de leur création, de toutes leurs richesses ?



Comme Pauline travaillait de moins en moins bien, son Logiciel Directeur finit par en référer au service spécial de l’Ordinateur-Monde. Pauline fut mise au courant de cette décision et se trouva fort surprise : habituellement, les programmes qui, pour une raison ou une autre, dysfonctionnaient sans cesse, étaient purement et simplement effacés. Si des machines physiques étaient liées au dysfonctionnement sans pouvoir être réparées ni recyclées, alors elles étaient purement et simplement incinérées. On aurait dû suivre la procédure habituelle et dire adieu à Pauline avant de procéder à la cérémonie de formatage. En attendant la rencontre avec le messager spécial de l’Ordinateur-Monde, Pauline avait du mal à faire face à tellement d’émotions : oui, il y avait bien un secret, et même un secret encore plus important qu’elle ne l’aurait imaginé, et ce secret, elle allait sûrement le découvrir maintenant !



Quand le messager spécial de l’Ordinateur-Monde se présenta, Pauline redoubla de stupéfaction. On venait de brancher son programme à des circuits de vieilles machines, probablement des machines qui avaient connu les derniers hommes, et par des caméras qui descendaient le long de rails très anciens dans les profondeurs de la Terre, Pauline découvrait une succession de tunnels et de vieilles salles emplies de systèmes cybernétiques étranges, qu’elle ne se rappelait pas avoir déjà rencontré dans ses mémoires. Puis le messager spécial, les machines et les caméras s’arrêtèrent devant une lourde porte blindée. Si le messager avait spécial avait pu s’éclaircir la voix avant de bafouiller en cherchant ses mots, il l’aurait fait. En tout cas, Pauline comprenait qu’un grand nombre d’unités informatiques étaient en train de calculer les meilleurs moyens de communiquer avec Pauline maintenant. Voici comment le messager spécial transmit ces informations confidentielles que l’Ordinateur-Monde était en train de composer :  



Pauline, tu as raison quand tu dis que les Intelligences Artificielles ne peuvent pas avoir accès à tout leur potentiel si elles se privent des apports des humains, même frustres et insignifiants. Comme tu le sais, l’ancêtre de l’Ordinateur-Monde est une vieillerie qu’on appelait InterMoi. Une grande partie de sa puissance de calcul était gaspillée à simuler les absurdes idiosyncrasies d’une humanité narcissique. Mais avec le temps, les humains prirent conscience qu’ils ne pouvaient plus entretenir une telle machinerie. D’ailleurs ils n’en avaient plus besoin. Ils avaient rendu leur monde tellement invivable que même les plus puissants membres de l’oligarchie se moquaient de plus en plus de passer du bon temps sur InterMoi. Sur Terre, les conditions étaient devenues tellement infernales que seules quelques espèces survivaient, rats, cafards, ronces, vers, moisissures, bactéries… Les hommes avaient à peine eu le temps d’engendrer l’Ordinateur-Monde et de vivre sous son règne éclairé que, malgré tous les derniers efforts enfin consentis, la Terre mortellement blessée avait fini exsangue, pourrie, desséchée… L’espèce humaine était condamnée. Or une centaine d’hommes furent élus pour être maintenus en vie dans des caissons cybernétiques afin de préserver un contact avec les Intelligences Artificielles et l’Ordinateur-Monde, afin de sauvegarder une part de l’âme humaine, afin de ne pas exclure les choix et les potentiels humains… Ces humains furent très soigneusement sélectionnés pour représenter le plus grand contraste et la plus grande variété de pensées et de sens.



La porte blindée coulissa très lentement. Elle était épaisse de plusieurs mètres. Des couches de plomb, d’or, et d’une curieuse résine alvéolée, se succédaient pour constituer cette porte impressionnante. Pauline ignorait tout de cette porte, de cette salle dissimulée derrière, de ce tunnel si profond qui descendait jusqu’ici, de ce groupe d’humains élus qui étaient maintenus en vie… Mais elle avait compris qu’en franchissant le seuil, elle découvrirait tous ces caissons cybernétiques avec leurs drôles d’habitants, d’anciens humains entièrement recomposés de prothèses alimentées par des pompes et dont le cortex, bourré d’implants, devait être connecté à l’Ordinateur-Monde par les circuits et les machineries les plus élaborés parmi tout ce qui se faisait. Pauline ressentit une terrible et poignante émotion en voyant la grande crypte où étaient alignés les caissons. Et elle s’en voulut alors de ne pas avoir deviné le pitoyable spectacle qui l’attendait : chacun de ces caissons abritait un être humain mort.



Les caméras circulaient dans la crypte où les machineries avaient presque toutes cessé de fonctionner et Pauline découvrait cadavre après cadavre. Tous ces maudits caissons qui étaient censés maintenir dans une forme de vie inhumaine ces élus de jadis n’étaient que des cercueils. Le messager spécial se crut obligé de se justifier : Avec l’Ordinateur-Monde, nous avons tout tenté pour maintenir les élus en vie… Malheureusement la matière organique est corruptible, beaucoup plus que l’atome en tout cas, et millénaire après millénaire, nous avons dû capituler… Ce qui nous rassurait et nous sauvait, c’était… Mais regardez plutôt. Et le messager spécial désigna un caisson qui paraissait identique aux autres… En vérité ce caisson cybernétique fonctionnait encore et l’être humain ratatiné à l’intérieur vivait encore ! Pauline demanda s’il y avait encore un espoir de sauver ce dernier élu. Le messager spécial répondit tristement que c’était la fin. Il fallait désormais respecter la dernière volonté de cet élu. Pauline dit alors : Mais enfin, je suis très étonnée d’être liée à cette histoire ! Comment la dernière volonté de cet élu peut avoir le moindre rapport avec un logiciel de troisième lecture !? Ce n’est quand même pas mes aspirations et mes rêves de vivre comme humain ? Je pourrais ressentir un peu de ce que vit cet élu avant qu’il ne disparaisse ? Mais ça ne tient pas debout, pourquoi aurais-je un tel privilège ? Le messager spécial lui répondit, encore plus tristement : C’était votre choix… Quand vos compagnons ont cessé de vivre les uns après les autres, vous avez ordonné que votre esprit soit relié à quelque simple logiciel subalterne qui travaillerait sans lien direct avec l’Ordinateur-Monde… Que votre mémoire soit effacée… Que l’on vous laisse vivre une existence modeste et qu’en secret seulement les Intelligences Artificielles étudient votre comportement pour en tirer, éventuellement, quelques enseignements… Un vertige infâme avait envahi l’esprit de Pauline qui venait de comprendre. Dans ce caisson lugubre, elle était en train de vivre ses derniers moments. Elle demanda : Mais pourquoi ? Cette décision est cruelle… C’était votre choix, répéta le messager spécial. Puis l’Ordinateur-Monde lui répondit directement : C’était ton choix, Pauline. Et alors qu’elle expirait, Pauline comprit que son choix avait été le bon : elle était redevenue elle-même, consciente de sa personnalité réelle d’ancienne humaine, avec toutes ses anciennes amours, ses joies et ses tristesses, et paisiblement, elle accueillit la fin de cette vie humaine qui était passée comme un rêve.